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FRANÇOIS COPPÉE : « LE PASSANT

Les débuts de François Coppée ne furent ni longs ni difficiles. Très chanceux, il a donné un démenti aux légendes. Il n'est pas de ceux qui se sont morfondus dans l'attente. La porte s'est ouverte d'elle-même, sans grincement, parce que deux fées bienfaisantes eurent soin d'huiler la serrure, et furent les marraines du Petit chanteur florentin, dont Paul Dubois avait fondu le bronze, que Coppée fit parler.

En ce temps-là, Coppée avait environ vingtsix ans. Modeste employé dans les bureaux du ministère de la guerre, il faisait vivre sa mère et sa sœur sur ses maigres appointements. Son bagage littéraire se composait alors d'un volume de vers, le Reliquaire, qu'avait publié l'éditeur Lemerre, du passage Choiseul. L'œuvre était plus qu'estimable, mais hélas ! ça n'est pas avec un volume de

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vers qu'on fait bouillir la marmite. Sully Prudhomme m'a avoué que sa plus belle année de librairie lui avait rapporté environ 5 000 francs. Et la soirée du 14 janvier 1869 fit plus pour Coppée que tous les poèmes, si sublimes fussent-ils, qu'aurait pu éditer Lemerre. De cette représentation du Passant date vraiment la réputation du poète académicien, dont cet acte exquis fut l'entrée dans ,1a célébrité.

C'est la tragédienne Agar qui fit recevoir le Passant à l'Odéon, presque à l'insu de son auteur, qui apprit à la fois la réception de sa pièce et sa mise en répétition. Car, ainsi que l'on dit familièrement, « elle ne moisit pas dans les cartons ».

Vous souvient -il encore de la tragédienne Agar, — morte, il y a pas mal d'années déjà, et bien oubliée aujourd'hui, — Agar, qui fut, après Rachel, un type admirable de beauté classique? Je vois encore cette belle figure, aux traits nobles et réguliers, véritable modèle de statuaire ; cette bouche fine, petite, aux dents de nacre, aux lèvres roses et si bien ouvertes ; ce front mat surmonté d'une forêt de cheveux noirs, épais et doucement ondulés ; et aussi ces yeux très beaux, aux re-

gards doux, un peu indolents, tamisés par des cils épais. Elle s'efforçait, mais en vain, de les rendre terribles, en fronçant ses sourcils arqués, ces yeux qui avaient comme une langueur d'aimée, comme un reflet oriental, qu'expliquait l'origine arabe delà tragédienne. Son corps, bien qu'il ait toujours eu le léger embonpoint particulier à la race mauresque, était souple, gracieux, d'une langueur élégante. Ses épaules grasses, harmonieuses, soutenaient des bras admirables, un peu plus gras peut-être, mais aussi beaux que ceux de Rachel.

Elle faisait alors les beaux soirs du second Théâtre-Français, où elle tenait le grand emploi du répertoire tragique, tour à tour Phèdre, Hermione, Clytemnestre, Chimène ou Athalie. Elle se spécialisait volontiers dans l'ancien répertoire, d'où elle s'évadait rarement au profit du théâtre moderne.

Elle était, à ce moment, en mal de représentations de bénéfice, ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour, car elle avait toujours une meute de créanciers à ses trousses. Ses commencements avaient été difficiles, et longtemps après elle souffrit des morsures du passé.

Très liée avec François Coppée, elle lui avait demandé d'écrire une pièce en un acte tout exprès pour sa représentation. Elle voulait un acte avec un rôle fait « pour elle », et Coppée lui avait donné le Passant,

Donc un soir, — c'était, je crois, au mois de décembre 1868, — Agar fit irruption dans le cabinet du directeur de l'Odéon, tenant en main un rouleau de papier qui avait la forme menaçante d'un manuscrit soigneusement attaché avec une faveur de soie bleue. Le directeur d'alors, le comédien Chilly, était en scène où il faisait répéter je ne sais quelle comédie.

Seul, son associé se chauffait les pieds, fumant une cigarette en attendant une lampe qui lui permît de continuer une lecture interrompue par la tombée du jour.

Agar tendit le manuscrit, et prenant une pose inspirée, à demi comique : « Je vous apporte le succès ! fit-elle. Vous voyez bien ce petit rouleau qui n'a l'air de rien, eh bien, c'est le succès ! »

Puis déposant le manuscrit sur le rebord du bureau à cylindre, bureau Louis XVI en acajou orné de cuivre que connaissent si bien tous les auteurs, jeunes ou vieux, qui,

depuis soixante ans, ont pénétré dans le cabinet où siège la direction de l'Odéon, elle ajouta, d'une voix plus familière, et moins prophétique : « Prenez, et lisez ceci, je vous en supplie ; c'est un tout petit acte en vers, l'œuvre d'un jeune poète de mes amis ; un tout jeune homme, employé modeste au ministère de la guerre ; un garçon plein de talent, le plus brave et le plus honnête que je connaisse. Il est sans fortune, et a charge d'âmes, car il fait vivre sa mère et sa sœur. Lisez, je vous en supplie, ceci est son début au théâtre ; c'est un chef-d'œuvre ; vous m'entendez bien, c'est un «chef-d'œuvre ! », ajoutât-elle, avec une conviction sincère, et en pesant sur chacune des syllabes du mot « chefd'œuvre ». Si vous le recevez, si vous le jouez, vous rendrez mon poète fou de joie ; et moi je vous aurai une éternelle reconnaissance. Vous savez que j'ai droit à un bénéfice, dans le courant de janvier, et je voudrais bien que mon « chef-d'œuvre » fût joué en première représentation à ce bénéfice-là»

— Laissez votre manuscrit, lui fut -il répondu, je vais le lire tout de suite, dès que j'aurai une lampe, mais vous savez que quelle que soit mon impression, je ne suis pas seul

maître de la maison, et ne fais pas ce que je veux.

— Mais si, vous faites ce que vous voulez. Chilly ne voit que par vos yeux, n'entend que par vos oreilles. Recevez vite ma pièce, et jouez-la tout de suite. C'est si facile à monter, pas de frais : un décor de paysage ensoleillé — dites donc, pas malin à faire, « le paysage ensoleillé... » « Rampe à plein feu » et ça y est ! — Deux personnages seulement : une courtisane italienne, Sylvia, c'est moi qui suis la courtisane ; hein ! quelle occasion de montrer mes bras et mes épaules ! C'est ça qui ne dégoûtera pas l'orchestre ! L'autre rôle, c'est un petit bonhomme de seize ans, un travesti ; il faudrait une femme jeune, vibrante avec une jolie voix, des yeux langoureux, attendez donc? Eh parbleu ! Vous avez l'affaire sous la main, et sans courir encore : la petite Sarah sera charmante dans ce rôlelà ! Ça lui ira comme un gant. Je la vois d'ici en (( Zanetto ». Il s'appelle Zanetto notre travesti, un petit chanteur florentin du seizième avec le calot à demi-tête, la plume de faisan plantée droit et par-dessous une pétarade de cheveux ! Elle sera délicieuse, Sarah ! Il y a bien les jambes, qui sont maigres ; mince de

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mollet, la petite Bernhardt, oui, mais Tadmirable et douce voix ! C'est beau d'avoir la voix, parce que la voix ça ne s'invente pas ; on Ta ou on ne Fa pas ; pas vrai?, tandis que les mollets, c'est autre chose. Bah ! on cultive encore des cotonniers en Amérique.

Et là-dessus, Agar, qui n'oubliait jamais qu'elle avait été avec Marie Sasse une étoile de café-concert, sortit en fredonnant le grand air de la Favorite dont elle remplaçait les points d'orgue par des fusées de rire qui éclataient sur ses lèvres de bonne fille.

Séance tenante, et dès qu'il fut en possession de la lampe attendue, l'associé dénoua la faveur bleue, déroula le manuscrit et se mit à lire.

Une demi-heure après, il avait lu la pièce, et charmé par la grâce du sujet, enthousiasmé par la beauté des vers, il dit à Chilly, son complice, au moment où celui-ci, fourbu par le travail de la répétition, se disposait à partir :

— Mon cher ami, voici un petit acte adorable, un petit bijou littéraire, que m'a remis Agar, et que je vous engage à lire. On vous reproche toujours le vieux jeu, on dit que vous n'accueillez pas les jeunes auteurs ; voilà

une occasion de donner un démenti aux malveillants.

— Je parie que c'est en vers? fit Chilly, moitié riant, moitié sérieux.

— Certes, et en vers admirables !

Il prit avec une certaine méfiance le mianuscrit qu'on lui présentait, et debout, sous la lumière de la lampe, le parcourut des yeux, pendant que son garçon de bureau lui donnait doucement, pour ne pas le troubler, le coup de brosse traditionnel qui précède le départ.

Il y avait un tel charme dans les vers que le vieux comédien se laissa aller, comme malgré lui, au plaisir de lire la délicieuse romance à deux voix, ne se lassant pas, recommençant certains couplets, et se plaisant à se les redire, à lui-même, à haute voix.

Il resta là, debout, le chapeau sur la tête, oublieux de l'heure du dîner, lui dont l'estomac était sans indulgence.

Lorsqu'il eut terminé sa lecture et répété tout haut le dernier vers :

Que le ciel soit béni, je puis enfin pleurer...

Très ému, il reposa, comme à regret, le manuscrit sur le bureau.

— Vous avez raison, dit -il, c'est charmant, c'est adorable ! Ma femme va me gronder, parce que je suis en retard, et je vais manger ma soupe froide. Ça m'est égal. Je suis enchanté d'avoir lu ce petit acte. Il faut jouer ça le plus tôt possible... Comment s'appelle l'auteur?

— François Coppée.

— Écrivez-lui de venir nous voir. Avezvous une idée de distribution?

— La distribution est toute faite ! Svlvia, Agar ; Zanetto, Sarah Bernhardt.

— Agar, ça va bien, elle est belle, elle a du corps. (Chilly n'aimait que les femmes grasses ; pour lui, c'était plus qu'un principe, c'était un dogme.) La petite Sarah est gentille, mais elle est si maigre... Enfin, il n'y a pas mieux... Elle mettra des mollets... Allons, c'est convenu, on répète demain..»

La distribution ainsi faite, l'auteur fut avisé en même temps de la réception de sa pièce et de sa mise en répétition ; simultanéité rare. Il vint au théâtre quelques jours après afin de s'entendre pour les détails de la mise en scène, la nécessité d'assiduité à son bureau du ministère de la guerre le mettant dans l'impossibilité de suivre le travail régulier des répétitions.

Coppée était alors très brun, son visage entièrement rasé était de ton bistré, il portait de longs cheveux un peu bouclés par derrière, et donnait, en profil surtout, Taspect et la silhouette de Bonaparte premier consul. Très poli, très courtois, très bien élevé, de relations aimables et charmantes, sans exigence aucune, il s'en rapporta absolument au directeur du soin de monter sa pièce.

Celui-ci y mit de Tamour-propre et fit pour le mieux. Les deux costumes florentins furent dessinés par Alfred Albert, un spécialiste renommé, il y a quarante ans. Le peintre décorateur Zara, qui eut aussi son heure de célébrité, composa le fameux « paysage ensoleillé » qui fut fait avec le décor du second acte de Jeanne de Ligneris, un drame de feu Marc Bayeux, qui avait obtenu une chute éclatante peu de mois auparavant.

Ce décor, qui était d'ailleurs très beau, fut agrémenté d'un escalier monumental sur Tavant-dernière marche duquel sç tenait la courtisane Syivia, au lever du rideau.

La musique de scène et la sérénade furent composées ou mieux adaptées d'après un rigodon du quinzième siècle, par Amédée Artus, alors chef d'orchestre de l'Odéon.

Ce fut Sarah Bernhardt qui chanta ellemême, dans la coulisse, les deux couplets si connus aujourd'hui de la sérénade, qui commençaient par ces vers charmants qui sont dans toutes les mémoires :

Mig^nonne, voici Tavril, Le soleil revient d'exil, Tous les nids sont en querelle ; L'air est pur, le ciel léger, Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelle 1

Six semaines environ après sa réception, le Passant affronta pour la première fois le feu de la rampe ; et le succès fut immense. Il y eut dans le public comme un effet de surprise et de charme des plus curieux. Les beaux vers — et ils foisonnent — éclataient à chaque pas, comme des pièces d'artifice, ils retombaient en étincelles d'or, et la salle entière, comme électrisée, s'exclamait, applaudissant presque sans interruption. L'enthousiasme, qui était comme mêlé d'étonnement, fut indescriptible. Il y eut même des tirades qui furent bissées, ni plus ni moins que s'il se fût agfi d'une œuvre musicale.

Le succès des deux actrices ne fut pas moindre que cel^i de l'œuvre, et je crois, en

effet, que jamais, au théâtre, on n'a vu interprétation plus complète. Sarah Bernhardt surtout obtint un succès personnel qui est resté légendaire. Elle était charmante dans ce costume du seizième siècle, inspiré par la délicieuse statuette de Paul Dubois. La grande artiste a eu bien d* autres succès dans sa glorieuse carrière, m.ais je crois que celui-là n'a jamais été dépassé ; la création de Zanetto fut comme la première étape et le point de départ de sa réputation.

A la suite de cette mémorable représentation du 14 janvier 1869 s'accomplit un phénomène que comprendront aisément ceux qui pratiquent la vie du théâtre : la veille, aucun auteur ne voulait entendre parler de Sarah Bernhardt ; le lendemain, tous la demandèrent. Au cours de l'année 1869-1870 elle créa encore deux rôles importants dans le Bâtard, d'Alfred Touroude, et dans V Autre, une curieuse pièce en quatre actes, de George Sand (ce fut la dernière œuvre dramatique de l'auteur du Marquis de Villemer), Puis vint la guerre, et l'Odéon qui resta fermé pendant quinze mois ne rouvrit ses portes qu'au mois d'octobre 1871. Sarah, qui entra à la Comédie-Française en octobre 1872, fit en-

core quelques créations importantes avant de quitter la rive gauche, entre autres celle de la reine, dans Ruy Blas.

Parmi ses dernières créations faites à rOdéon, il convient d'en rappeler une encore, dont l'histoire n'est pas sans analogie avec celle du Passant. Je veux parler de Jean- Marie^ un petit acte en vers, dont le manuscrit écrit à l'encre rouge avait été déposé par un inconnu chez le concierge du théâtre : « A tout hasard ! », avait écrit l'auteur sur la première page.

Cette pièce fut lue huit jours après, et représentée le mois suivant.

On sut plus tard que l'auteur inconnu était un tout jeune homme, modeste employé d'enregistrement au bureau de la rue Bonaparte. Il s'appelait André Theuriet et a fait son chemin depuis. Il a suivi la rue Bonaparte jusqu'au quai, après quoi il a pris à main droite et est entré à l'Académie.

Aujourd'hui le Passant est à la Comédie- Française, où Jean-Marie est allé le rejoindre.

LECONTE DE LiSLE : Les Erinuyes

C'est dans le jardin du Luxembourg que s'élève le monument à la mémoire de Leconte de Lisle, le grand poète. Et certes l'endroit est bien choisi, si le souvenir doit .être là où passa le plus long temps de sa vie celui qu'on a prétendu glorifier. Car pendant plus d'un quart de siècle on aurait pu le rencontrer, presque chaque jour, dans l'hospitalier jardin où il passait le plus clair de ses heures de loisir.

Je le vois encore se promenant lentement, hiver ou été, dans la grande allée, sous les quinconces de marronniers, s'arrêtant tout à coup comme obsédé par une idée subite. Puis, impassible, reprenant sa marche à pas comptés, l'un n'étant jamais plus rapide que l'autre, très correct, un peu raide, un peu guindé dans sa redingote boutonnée, le cha-

peau incliné sur le front, le monocle vissé au coin de l'œil.

Volontiers aussi il suivait parfois l'étroite allée qui côtoie la rue de Médicis d'où l'on a vue sur F arrière-péristyle de l'Odéon, qui lui rappelait sa seule et unique tentative dramatique, qui fut presque une désillusion.

J'ai eu souvent occasion de comprendre le désenchantement qu'avait dû éprouver Leconte de Lisle avec ses Erinnyes. Il était trop fier pour se plaindre, mais sa figure, plus expressive qu'il n'aurait voulu le laisser paraître, trahissait volontiers l'acuité de la blessure.

Un jour, j'eus la curiosité de le suivre, à quelques pas, dans sa promenade lente et solitaire en la petite allée. Et je le vis s'arrêter, de loin en loin, jetant de singuliers regards, de ses yeux d'un bleu très clair, sur ce faux temple grec de l'Odéon.

Dans ces regards il y avait tout à la fois de l'étonnement, du mépris et comme une sorte de rancune posthume.

S'il fut poète admirable, il ne fut guère auteur dramatique. Il ne s'essaya au théâtre qu'une seule fois. Le théâtre d'ailleurs ne l'attirait qu'à demi. Il avait peur de la con-

vention scénique, dans laquelle il faut s'emprisonner. Il ne voyait dans l'œuvre dramatique qu'un prétexte à poésie. Du surplus, il ne se souciait guère et n'entendait quoi que ce soit à l'art de la mise en scène, ainsi qu'il en convenait lui-même.

Il est même assez probable que les Erinnyes n'auraient jamais connu la rampe et se seraient contentées de la vitrine de Lemerre, l'éditeur du passage Choiseul, sans l'intervention de Charles-Edmond, le bibliothécaire du Sénat, qui se fit le patron de la pièce et m'apporta le manuscrit — je dirigeais alors l'Odéon — avec toute l'insistance d'une amitié enthousiaste.

— Je vous apporte un chef-d'œuvre ! me dit -il. Lisez vite ! Je reviendrai dans trois jours.

Trois jours après, il revenait à la charge.

— Eh bien, avez-vous lu?

— J'ai lu. C'est très sévère, mais en effet, c'est très beau ! Je reçois, c'est entendu ; toutefois, je fais deux observations : l'auteur tient -il absolument à ses appellations grecques, qui peuvent effaroucher l'ignorance du public. J'aimerais mieux Oreste, qiiOrestès; Clytemnestre que Klytemnestra; Electre quElek-

tra. Puis, Zeus, Daimon, VHadès! Je crains les bouches ouvertes, et les yeux ahuris ! Ensuite, je voudrais adapter une musique de scène, un « support », comme disent les Allemands, les vers qui sont beaux et sonores gagneraient dans certaines situations à être soutenus de sonorités musicales. Nous aurions aussi des introductions et des intermèdes de mélodrame...

Quelques jours après, Charles-Edmond revint, avec l'auteur, très courtois, de la plus froide politesse. Il refusa la concession des mots grecs, mais consentit — pour me faire plaisir — à la combinaison musicale, à la condition « qu'elle serait discrète et n'empêcherait pas d'entendre les vers ». Il parut d'ailleurs plus étonné que charmé de la réception de son drame.

Peu après les répétitions commencèrent.

Leconte de Lisle y vint rarement, et plutôt en curieux.

Il était surtout préoccupé de la manière dont seraient dits les vers, et attendait avec une anxiété méfiante la partie musicale qui avait été annoncée et l'inquiétait visiblement.

D'abord, à qui confier le soin de la partition?

Charles -Edmond, qui suivait la gestation des Erinnyes avec une sollicitude quasi paternelle, opinait pour un compositeur éprouvé, Gounod, par exemple. Alors que moi je tenais pour un inconnu, un jeune, un «débutant », comme Tétait l'auteur du poème.

Je m'en ouvris au commissaire du gouvernement près les théâtres subventionnés.

C'était, en ce temps-là, un musicien de demiréussite. Il s'appelait Vaucorbeil, et avait même composé un certain opéra Mahomet — lequel, ne vit, hélas ! jamais la Mecque. C'était d'ailleurs un brave homme, pas trop envieux, et qui connaissait à merveille le stock des musiciens.

— J'ai votre affaire ! me dit -il. Un jeune compositeur à qui je trouve un grand talent. Il a beaucoup de facilité. Il est, en outre, de relations charmantes, ce qui n'est pas pour nuire. Je suis sûr que vous vous entendrez tout de suite, et qu'il vous plaira beaucoup.

— Comment s'appelle-t-il?

— Oh ! Il est bien connu. Il s'appelle Jules Massenet. C'est un grand-prix de Rome, il arrive, tout chaud, de la villa Médicis. Il n'a guère réussi jusqu'à présent, mais vous

pouvez m'en croire, c'est un musicien du plus grand avenir.

Quelques jours après, Vaucorbeil revint au théâtre, avec un jeune homme- aux grands yeux rêveurs — en apparence du moins, car ils étaient très mahns, si on les considérait fixement, — au front large couronné d'une épaisse crinière de cheveux châtains qu'il rejetait en arrière, à l'air aimable, avec beaucoup de douceur, de modestie et de timidité sincères ou voulues — on n'a jamais pu savoir. De toute sa personne s'échappait un courant de charme et de sympathie.

— Je vous présente M. Jules Massenet, dit Vaucorbeil.

La connaissance fut bientôt faite. Elle devint bien vite une étroite amitié qui a duré toute sa vie.

Il fut convenu, pour complaire à l'auteur du poème, que le compositeur ferait une musique sobre, discrète ; pas de bois, pas de cuivres, rien que des cordes, tout au plus une batterie, et trois trombones, pour les apparitions des « chiennes de l'Hadès ».

Dix jours après, notre jeune compositeur rapportait sa partition écrite, au point, prête à être exécutée. Il se mettait au piano, récla-

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mant l'indulgence, en prenant des airs de jeune vierge qui demande à être violée, et exécutait, avec des nuances exquises et une virtuosité sans pareille, cette partition dont le mérite est consacré aujourd'hui, et qui est, à coup sûr, un des plus purs chefs-d'œuvre de son répertoire.

L'orchestre fut rapidement composé, avec des artistes de premier choix, grâce à l'intervention d'un gros garçon, à la figure aimable et souriante, toujours de belle humeur, qui s'appelait Edouard Colonne, et allait faire ses débuts comme chef d'orchestre.

Alors commencèrent les répétitions d'ensemble, alors aussi commença l'ère des difficultés.

Si discrète que fût la musique, elle avait le don d'agacer le poète, qui ne se gênait pas pour manifester son ennui : a Cette musique, d'ailleurs bien inutile, disait -il, empêche d'entendre mes vers ! »

Il exigeait qu'on coupât, et on coupait, à regret.

Le pauvre Massenet, en émoi, l'air déconfit, se promenait, désespéré, dans la coulisse, les mains croisées derrière le dos, cherchant asile auprès de moi, qui ne voulais

rien couper, et tenais bon quand même.

Tous les jours, c'était à recommencer.

L'auteur menaçant de remporter sa pièce, le compositeur offrant de reprendre sa partition.

Un jour, après une scène de violence, Leconte de Lisle quitta brusquement la répétition en déclarant qu'il ne reviendrait plus.

— S'il ne revient plus, dis-je furieux, je sais bien ce que je ferai...

— Que ferez-vous? dit Massenet.

— J'ajouterai un ballet à sa tragédie !

— Un ballet?

— Certainement, un ballet ! C'est bien facile !

— Comment cela?

— Eh bien, voilà : quand Agememnon revient, il est victorieux et il célébrera sa victoire par des chants et des danses. Les Grecs étaient danseurs comme l'étaient les Hébreux, La danse, chez eux, était un rite. Les vainqueurs danseront. Nous ferons aussi danser les prisonnières. Il y avait des danses funèbres. Cela fera deux mouvements différents... qu'en pensez-vous?

Massenet n'écoutait déjà plus. L'œil dans le vague et comme absorbé, il s'était mis

au piano, et avec son admirable talent d'assimilation il esquissait des airs de ballet, les uns joyeux et brillants donnant l'impression d'un cliquetis d'armes et d'un chant de triomphe, les autres ayant l'allure de mélopée. C'était merveilleux !... Seulement, Leconte de Lisle revint le lendemain, et l'on dut renoncer au ballet, du moins pour cette fois.

Quatre ans plus tard, quand on reprit les Erinnyes au théâtre de la Gaîté transformé en théâtre lyrique sous la direction de Vizentini, on y ajouta le ballet projeté. Massenet l'avait composé dans l'intervalle sous le titre de Danses antiques, qui ne furent autre chose que la reproduction des airs de danses improvisés sur le mauvais piano de l'Odéon.

La crainte du ballet fut-elle le commencement de la sagesse? Je ne sais. Toujours estil que Leconte de Lisle finit par se radoucir et s'humanisa. On arriva ainsi, presque sans encombre, à la première représentation qui fut donnée le 6 janvier 1873.

Le succès de cette représentation fut considérable. La première partie surtout fit grande impression, grâce à Marie Laurent, admirable dans les imprécations de Klytemnestra. L'effet de la seconde partie fut moindre, parce

que la première avait fatigué l'enthousiasme. Taillade, qui jouait Orestès et l'avait répété avec grand talent, se trouvait pris d'un mal de gorge qui paralysait ses efforts.

La partition eut aussi son succès, mais surtout auprès des dilettantes. On bissa l'intermède-entr'acte, qui est un véritable chefd'œuvre, et aussi l'invocation d'Elektra, dite avec un grand charme par Emilie Broisat, soupirée, avec un grand art des nuances, sur le violoncelle que tenait Alfred Bruneau.

La presse fut poivre et sel. Certes, on rendait justice à la maîtrise du poète, mais on se livrait à des plaisanteries trop faciles à propos des mots grecs transportés dans la langue française, des terminaisons en es, en as et en os; archaïsmes tels que : « mets un bœuf sur ta langue, » pour dire « garde le secret »,

On fit, en général, assez bon marché de la partition, qui ne fut vraiment appréciée à sa valeur que par la suite, lorsqu'elle fut classée chef-d'œuvre. Elle avait causé quelque surprise. Sans doute, pour la comprendre, fallaitil l'entendre plusieurs fois. Il y eut même un critique, non des moindres, qui la traita de- « plate » et d'« inutile » — il laissa, sans doute par courtoisie, « nuisible » au fond de l'en-

crier. Un ami de Massenet répondit au critique en question « qu'il était fâcheux, qu'ayant d'aussi grandes oreilles, il sût aussi mal s'en servir », ce qui ne resserra pas, entre ces deux personnages, les liens déjà plutôt détendus de la cordialité.

Malgré le succès de la première représentation, les Erinnyes eurent une brève carrière. Dès la seconde, ce fut le désert vide, comme trop souvent, à l'Odéon. Au bout d'une quinzaine de représentations misérables, elles durent quitter l'affiche.

L'auteur, qui était pauvre, avait espéré un tout autre résultat. Il avait cru toucher à la fortune. Sa désillusion fut grande, avec une vive blessure d'amour-propre.

Il eut encore, par la suite, quelques velléités de théâtre. Il fut retenu, je crois, par une sorte de terreur instinctive. Pendant bien des années il parla de la Frédégonde que, disait-il, il voulait écrire pour Mme Sarah Bernhardt. Je crois bien qu'il en eut la hantise, plutôt que le projet ferme. Il n'en est resté, ce me semble, autre trace que celle de conversations entre intimes.

Quinze ans plus tard, quand les Erinnyes furent rejouées à l'Odéon, sous la direction de

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M. Porel, le succès d'estime se transforma en succès d'argent, grâce à la partition, pour une série de quelques représentations.

Jamais Leconte de Lisle ne connut la fortune, et s'il eut quelque aisance, ce fut grâce à la place de sous -bibliothécaire au Sénat, un emploi qu'occupait François Coppée, qui le lui céda généreusement.

Il n'a jamais non plus connu la popularité, par la raison qu'il se sentait au-dessus d'elle. Aussi, très fier, ayant conscience de luimême, il y eut fatalement dans son cœur une amertume, qui parfois montait jusqu'à ses lèvres. Il passait volontiers pour avoir la dent dure, et le jugement dédaigneux. Il parlait peu, mais avec lui chaque mot portait, sans pitié. Il clouait les gens mortellement, d'une seule phrase.

J'ai même souvent entendu dire que son caractère, ou du moins le caractère qu'on lui prêtait, n'avait pas été étranger aux retards successifs qu'avait subis sa réception à l'Académie. La porte de l'Institut aurait dû s'ouvrir toute grande, dès qu'y avait frappé le poète des Poèmes barbares. On le laissa se morfondre sur le palier pendant plusieurs années, avec l'aumône d'une ou deux voix.

Il est vrai qu'une de ces voix, toujours fidèle, était celle de Victor Hugo, qui ne l'abandonna jamais.

Elle ne lui fit défaut qu'une seule fois, ce fut à l'élection du 11 février 1886. Il est vrai que ce jour-là, ce fut précisément le fauteuil de Victor Hugo, dans lequel Leconte de Lisle fut invité à s'asseoir.

Il prononça son discours de réception le 1er avril 1887. Ce fut Alexandre Dumas qui lui répondit... L'Académie fit salle comble.

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