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XAVIER DE MONTÉPIN

Qui donc se souvient encore de celui-là?

Il a eu pourtant son heure de célébrité, et jamais homme n'a noirci autant de rames de papier et entassé autant de volumes les uns sur les autres. Il n'y a guère plus d'une douzaine d'années qu'il a disparu, et l'oubli est bien complet.

Jusqu'à la dernière heure, il a griffonné, de sa petite écriture fine et serrée, quelques vagues aventures, au hasard de l'imagination. Car de plan préconçu, il ne se souciait guère. Ça venait comme ça venait. La folle du logis dictait. Il n'avait que la peine d'écrire.

— Ne vous arrêterez-vous donc jamais?

lui dit un jour Marinoni, dont le Petit Journal faisait grande consommation de ses œuvres.

— Jamais ! répondit -il, en riant. Jamais... à moins que la goutte ne paralyse ma main droite !

Il ne savait pas si bien dire : la goutte s'est en effet chargée de la besogne.

Son premier roman date de 1847, — cela s'appelait les Cheç^aliers du lansquenet, — et depuis lors la fabrique n'a connu ni chômage, ni grève. Combien de centaines de volumes a-t-elle pu produire, pendant plus d'un demi-siècle de travail ininterrompu? C'est effrayant ! Car le prodigue Alexandre Dumas père lui-même est un stérile auprès de Xavier de Montépin. Il est vrai que la poétique de celui-ci n'était ni très compliquée, ni très variée. Il avait un procédé dont il se servait fréquemment. Tous ses romans ont un air de famille.

Quant à la forme, elle en était facile jusqu'à la négligence, mais le romancier avait quand même quelque prétention littéraire.

Un jour, à dîner chez lui, s'éleva une discussion sur V écriture, — on dînait volontiers chez Montépin, et même on y dînait bien, car il était terriblement gourmand, et fut un des derniers qui aient eu « une cave ». Ce jour-là, Albert Wolff était du repas. Quand on eut parlé de tout — de omni re — on en vint à causer littérature.

— Ne parlons pas de ces choses-là ! fit

Wolfî narquois, et qui poussait l'esprit d'àpropos au suprême degré.

— Pourquoi? répliqua Montépin.

— Parce qu'ici c'est le fruit défendu...

— Alors, dites tout de suite que je ne sais pas écrire.

— Je n'ai pas dit ça !

— Mon cher, je n'ai pas de prétentions académiques, mais enfin, je sais écrire... J'écris comme on parle.

— C'est que voilà, fit Wolfî, la difficulté, c'est d'écrire comme on ne parle pas !

Les deux premiers romans de Xavier de Montépin — les Ches^aliers du lansquenet et les Viveurs d'autrefois — furent perpétrés avec un collaborateur, le marquis de Fondras. Voilà un nom dont on ne se souvient guère : « le marquis de Fondras »? Il eut pourtant jadis quelque notoriété. Ce fut un fabricant de romans à clef, qui firent les beaux jours des cabinets de lecture. On s'arrachait les volumes. Dame, on y racontait les aventures présumées des femmes du grand monde, et les vrais noms des héroïnes et des héros de ces aventures étaient pointillés avec une épingle, ou écrits en encre sympathique. On les pouvait lire, en exposant les pages du

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livre à la chaleur d'une bougie, à côté de ceux des personnages du roman qui leur servaient de masque.

En 1848, le jeune Montépin, qui n'avait guère plus de vingt -cinq ans, versa dans la politique. Le 22 mai de cette année-là, il fit paraître un journal satirique et réactionnaire, alors qu'il y avait un certain courage à le faire, puisqu'on était en pleine révolution. Cela s'appelait le Lampion, et portait comme épigraphe le fameux refrain d'alors : « Des lampions ! Des lampions ! «, qui s'étalait sur une portée musicale reproduisant l'air sur lequel se scandait la scie populaire. Il eut ^alors pour collaborateurs Hippolyte de Villemessant, le père du Figaro, qui cherchait encore sa voie, et Louis Boyer, qui devint sous l'Empire directeur du Vaudeville. Celui-là était le père de notre confrère Georges Boyer.

Très mordant, s'attaquant sans pitié aux membres du gouvernement provisoire, auxquels il ne faisait grâce d'aucune anecdote, — on en fabriquait au besoin, — le petit pamphlet, qui piquait comme moustique, fut suspendu le 27 juin, alors que Paris, ensanglanté de guerre civile, venait d'être mis en état

de siège. Il reparut le 4 août suivant, et fut à nouveau suspendu quelques jours après, puis définitivement supprimé le 24 du même mois, sans doute au nom de la liberté de la presse, une des premières inscrites dans la Constitution nouvelle.

Les trois associés tentèrent la résurrection du Lampion sous des noms divers, mais ce fut en vain ; le journal fut étranglé, sous toutes ses formes, par des gens qui redoutaient surtout le ridicule.

Chacun des trois complices tira de son côté vers des destinées différentes.

Xavier de Montépin se remit au roman, et de 1849 à 1855 n'en produisit guère moins d'une vingtaine, ce qui présente un effectif annuel de plus de trois volumes. Ceux-ci s'enfouirent dans les cabinets de lecture avec un demi-succès, le nom de l'auteur étant presque ignoré.

C'est seulement à partir des Filles de plâtre (1855) qu'il commença vraiment à se faire connaître. Ce fut la justice qui fit sa notoriété. Le roman fut saisi comme contraire aux bonnes mœurs, — aujourd'hui, ce serait une œuvre d'innocence, tant nous avons fait de progrès, — et le romancier condamné en

cour d'assises ; aussi les journaux judiciaires reproduisirent, à Tenvi, les passages incriminés. C'est, on le sait, la meilleure des réclames. A dater des Filles de plâtre^ la répU' tation de Xavier de Montépin était faite. Il fut à la mode et s'empara du rez-dechaussée des journaux que, depuis lors, il ne quitta guère.

Il faudrait plusieurs pages, rien que pour dire les titres de ces romans innombrables, parmi lesquels on peut citer : Jeanne de La Tremblay e, le Masque rouge, les Marionnettes du diable, les Compagnons de la Torche, les Enfers de Paris, les Mystères du Palais' Royal, la Sirène, Sa Majesté V Argent.,, Ouf! il faut s'arrêter.

Pendant quelques années, il fut seul, ou presque seul, fournisseur des journaux. Il y faisait prime. Mais un jour, il connut les amertumes de la lutte. Une nouvelle étoile se levait à l'horizon : le vicomte Ponson du Terrail créait Rocambole, et d'emblée s'installait au premier rang des romanciers populaires.

Ponson avait des qualités d'entrain et d'intensité extraordinaires, cela confinait à la folie. Son style était inouï — si toutefois c'en

était un. Jamais on n'écrivit plus mal, et avec une si terrible ignorance de la langue nationale. Il y mettait d'ailleurs un cynisme absolu.

— Je tomberai Montépin, se plaisait-il à dire. Il est trop « littéraire » ; ça déplaît à nos lecteurs !

Il possédait en effet le don de faire naître l'intérêt et d'accommoder les situations.

Quand Ponson du Terrail fut mort, à Bordeaux, en 1871, Montépin se crut seul. Il le fut en effet jusqu'au moment ou Paul Dalloz, en mal de journaux à un sou, qui ne s'alimentaient que par le feuilleton, inventa Fortuné du Boisgobey, un personnage falot, étrange, très doué, qui se prit à écrire du roman populaire tout comme il eût piqué de la tapisserie.

— Sauriez-vous faire du roman? lui avait, un jour, demandé Dalloz.

Et Boisgobey de lui répondre, comme répondit l'homme à qui on demandait : « Sauriez-vous jouer du violon? » :

— Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé. Boisgobey essaya, et réussit, ce qui créa

une nouvelle concurrence à Xavier de Montépin. Mais lorsque disparut Fortuné duBois-

gobey, il resta seul dans son genre, et sa production ne s'arrêta pas.

Il devint alors le véritable romancier populaire, quelque chose comme un succédané d'Eugène Sue, — ou pour mieux dire une « monnaie », car il n'en eut jamais ni l'originalité ni la maîtrise, — et ce fut pendant vingt ans et plus le roi du feuilleton. C'est la période de ses plus grand succès, avec la Porteuse de pain, la Belle Angèle, la Fille de la courtisane, les Drames de la folie, la Joueuse <r orgue, la Marchande de fleurs.

Cependant au bout de quelques années, sa vogue s'était atténuée, une école nouvelle de romanciers populaires avait surgi ; les Richebourg, Jules Mary, Pierre Sales lui marchandaient la place au soleil et le rejetaient dans l'ombre.

Ceux-là, plus soignés de forme, — je ne dis pas cela pour Richebourg, — d'une psychologie plus étudiée, moins naïve et moins abrupte, s'étaient emparés du rez-de-chaussée et le pauvre Xavier commença à passer « aïeul » par droit d'ancienneté, peut-être aussi de « rabâchage ».

Le public liseur était devenu plus difficile, et les romans de Montépin eurent moins de

succès. Peut-être est-il parti à temps, juste au moment où ses lecteurs allaient se retirer.

En tout cas, il restera de lui le souvenir d'un infatigable travailleur, au cerveau puissamment organisé, et aussi celui d'un très excellent homme, car il était aimable et bon enfant, ce géant bien campé.

Ceux qui l'ont connu diront aussi que ce fut un des convives les plus gais et les plus séduisants qu'on puisse rêver, alors qu'à table il découpait son perdreau à bout de fourchette, racontant de sa voix forte — qui avait le timbre de celle de l'acteur Baron — une histoire de chasse.

Car il fut grand chasseur devant l'Éternel, tant que l'Éternel lui laissa l'usage de ses longues jambes !

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