Souvenirs littéraires
Ma joie, de retrouver Louis de Cormenin fut une compensation à la tristesse que me causait la fin de mon voyage. En 1850, pendant que je chevauchais à travers la Phénicie et la Cœlé-Syric, Louis s'en était allé avec Théophile Gautier vivre à Venise. Ces deux étros très doux, un peu nonchalants, rêvasseurs, experts aux choses de l'art, s'éprcnant d'un coin de ciel bleu aperçu à travers les ogives d'un clocher, s'oubliant à regarder les pigeons de Saint-Marc picorer des grains de maïs, découvrant l'Ame des Vierges de Jean Belin, s'engouant d'un ton rouge du Titien ou d'une nuance nacrée de Véronése, sans grand souci des satisfactions matérielles, mangeant des friitli di mare dans une osteria de matelots, buvant aux fontaines, allant au Lido
Dormir la tête h l'ombre et les pieds au soleil,
flânant la nuit, au long du quai des Esclavons, pour contempler le scintillement des étoiles sur la lagune,
dormant la grasse matinée et ayant peine à se coucher avant le point du jour, ces deux êtres, bizarres dans leur simplicité, semblaient créés l'un pour l'autre. Ce voyage en Italie, Gautier l'a écrit et en a fait un chef-d'œuvre : qui ne se souvient d'Italial Pendant quatre mois ils ont vécu libres et furent heureux. Louis n'entendait plus les objurgations quotidiennes de son père et de sa mère qui le voulaient marier, et, lorsque l'on heurtait à la porte, Théophile pouvait ouvrir sans crainte de se trouver face à face avec un créancier peu accommodant. Dans une lettre, datée du 15 décembre 1850 et qui me parvint à Athènes, Gautier me disait : « Louis a l'air de sa propre ombre sur les murs, tant il s'ennuie, et, sans les quatre mois d'Italie, nous serions crevés, comme des chiens, de rage, ou, comme des Anglais, de spleen. /)
Lorsque je les retrouvai, ils n'étaient guère plus vaillants et n'essayaient môme pas de lutter contre le courant de tristesse et de découragement qui les entraînait. Louis s'inquiétait de la politique, qui devenait de plus en plus confuse, et le pauvre Gautier, — le pauvre Théo î comme il aimait à se nommer lui-même, — disait volontiers que « les Parques n'avaient mis que des fils noirs dans le peloton de son existence ». Il avait quitté son petit hôtel de la rue Lord-Byron et était venu se jucher à un cinquième étage dans la rue Rougemont, assailli par des créanciers, qui lui laissaient peu de repos, harcelé par sa famille, qui ne lui donnait pas de répit, n'ayant d'autres ressources que celles de son travail, dont la rémunération, à peine suffisante aux besoins de sa vie, devait subvenir à bien des exigences. Il se plaignait de sa destinée, qui était dure à conduire; mais sa plainte était une lamentation et non pas une invective; jamais, dans ses heures pénibles, qui furent nombreuses, je n'ai surpris en lui un sentiment de jalousie; il n'enviait personne, ni les riches,
ni les heureux, ni les puissants; et cependant on peut croire que l'auteur de Fortunio n'aurait point été embarrassé par une fortune de millionnaire.
Dès que j'avais été délivré des premiers soins du retour, j'avais été voir Flaubert, qui s'était réinstallé à Groisset; il n'avait pu encore se remettre au travail, essayait de lire et n'y parvenait pas. Son esprit était ailleurs; où donc? Sur le Nil, dans les défilés du Liban, sous les cyprès du champ des morts de Scuiari. Il me disait : « Te souviens-tu? » Il me parlait du reis de notre cange, de nos drogmans, des bazars de Damas, de notre course à la mer Morte, du grand chapiteau ionique sur lequel nous nous étions assis au milieu des ruines de Sardes. Parfois il s'écriait : Cheich Mahammed an Nabi! imitait le bruit des avirons tombant dans l'eau et avait les larmes aux yeux. En Orient, il avait la nostalgie de la Normandie; en Normandie, il avait la nostalgie de l'Orient. Pauvre grand homme, dont l'intelligence désirait toujours, regrettait toujours et ne jouissait jamais! Je lui dis : « Tu t'es cependant bien ennuyé dans notre voyage. » 11 me répondit : « Oui, mais je voudrais le recommencer. » 11 a toujours vécu ainsi, tiraillé par le passé, attiré par l'avenir et ne pouvant se résoudre à accepter le présent.
.Bouilliet, impassible, écoutait ces doléances et ne disait mot, mais je sais bien ce qu'il pensait lorsqu'il faisait un retour sur lui-même. L'existence que Flaubert trouvait insupportable et, comme il disait, « agressive etinjusti3 », lui eût semblé une bonne fortune. Une aisance qui assure les facilités de vie, qui permet le choix du travail, qui donne aux allures l'indépendance et enlève au lendemain toute préoccupation, n'est-ce donc rien, et faut-il tant gémir? « S'il avait à gagner de quoi payer sa soupe et son loyer, que dirait-il donc? » me disait Bouilhot, pour
qui rien n'était changé depuis notre départ. Il était harassé par son mode de vivre, et je le comprends. Nulle ressource en dehors des leçons qu'il donnait; il subissait la nécessité, mais ce métier lui faisait horreur. Expliquer Virgile à des enfants qui pensent à autre chose, corriger les chevilles des vers latins, se réduire au français conventionnel des discours de rhétorique, préparer des cervelles obtuses aux examens du baccalauréat, recevoir les reproches des parents lorsque les diplômes n'ont point été obtenus, c'est dur pour un homme dont la tête est toujours hantée par le rythme des vers. Sans cesse et partout il travaillait. Que de fois, lorsque nous dînions ensemble, je l'ai vu rester immobile, absorbé dans la contemplation intérieure, l'œil fixe et la bouche entr'ouverte. Puis brusquement il revenait à nous par un sourire, il avait trouvé la rime qu'il cherchait.
Pendant notre absence, il avait terminé son poème de Melœnis^ qui avait exigé trois années de labeur; il en était satisfait et n'avait pas tort, car c'est une œuvre de premier ordre. Le poème était terminé; c'est bien : mais comment vivre? Faudra-t-il donc être condamné à courir le cachet jusqu'à sa dernière heure? Platon chassait le poète de sa république; notre civilisation est moins brutale, mais plus cruelle : elle le laisse périr. Alfred de Vigny l'a racoirté dans Stello-, sous toute forme de gouvernement, le poète meurt à la peine; sauf exceptions si rares qu'on pourrait les citer, le poète pur, le poète abstrait, — j'entends celui qui ne fait que des vers, auquel la ressource du théâtre est close, — ne peut vivre du produit de son œuvre, car ce produit est insuffisant . à le nourrir. Le poète sans fortune, sans fonction et sans pension, qui ne pourrait faire que des odes, est infailliblement condamné à mourir de faim. Il n'a pas de place dans noire société; il y représente cepen-
dant quelque chose. — Quoi? — Moins que rien : l'âme.
Ces préoccupations attristaient Bouilhet; c'est là, dans nos conversations intimes, quand nous agitions avec lui et pour lui le redoutable dilemme : renoncer à donner des leçons, ou renoncer à manger, qu'il sentit l'obligation de chercher la fortune dramatique et de demander au théâtre le pain que tant d'autres y ont ramassé. Malgré sa forte éducation classique, Bouilhet n'admettait que le romantisme; il rejetait l'école dite (hi bon sens et regrettait de n'avoir pas été du bataillon sacré qui reçut le choc au combat de Hernani. Cet homme de mœurs aimables, de forme littéraire très douce, ne concevait sur la scène que les situations violentes et les dénouements impétueux. Le drame en vers l'attirait, et néanmoins il était plein d'hésitations ; créer une action qui s'enchaîne et se déduit logiquement, faire mouvoir plusieurs personnages, ne pas sortir de la vérité tout en restant dans la convention, lui paraissait un labeur au-dessus de ses forces, et c'est alors que, pour se rompre la main, pour se famihariser avec des conceptions qui lui étaient étrangères, il se mit, avec Flaubert, à composer, à « machiner » des scénarios sur tous sujets. Drames, comédies, vaudevilles, tragédies, opéras, pantomimes, féeries, rien qui ne leur fût bon et ne les initiât quelque peu à un métier auquel ils étaient naturellement impropres. Ils ont ainsi perdu bien des heures qu'ils auraient pu employer à dos œuvres correspondant mieux à leurs facultés; mais ce travail s'imposait à Bouilhet, auquel plus tard il devait être utile, et il plaisait à Flaubert, qui se croyait appelé à des succès dramatiques et qui s'imagina en saisir un le jour où il fit représenter le Candidat.
En attendant ce que l'avenir réservait â ces tentatives si nouvelles pour lui, Bouilhet restait peiplexe devant son poème achevé et se répétait le mot cruel de tous les
débutants : « Comment le faire publier? » Un incident, auquel nul de nous ne pensait alors, bâta la mise au jour de Melœnis et fit entrer Bouilbet, de plain-pied, dans le monde des lettres. Vers le milieu du mois d'août, Louis de Cormenin vint un soir chez moi et me fit part d'une conversation qu'il venait d'avoir avec Théophile Gautier et Arsène Houssaye. Il s'agissait de créer de nouveau la Revue de PariSy qui avait eu jadis un certain succès. Fondée par Véron, qui l'avait cédée à Bonnaire, elle eut des fortunes diverses et finit par disparaître. Arsène Houssaye en avait acheté le titre, qu'il adjoignit à celui de VAi^tiste, dont il était directeur. J'acceptai tout de suite la combinaison dont Louis me parla; j'entrai en rapport avec Arsène Houssaye et il fut convenu que lui, Théophile Gautier, Louis de Cormenin et moi, nous devenions, sous certaines conditions, propriétaires du titre; que nous ferions paraître la nouvelle Revue de Paris tous les mois; que nous nous réunirions en comité pour juger, accepter ou refuser les articles proposés et que tous les quatre nous signerions les numéros en qualité de gérants responsables ; le premier fascicule devait être publié le 1*^' octobre 1851. On se frappa dans la main et l'affaire fut conclue.
Les écrivains se divisent en deux classes : ceux pour qui la littérature est un moyen, ceux pour qui la littérature est un but. J'appartenais, j'ai toujours appartenu à cette seconde catégorie ; je n'ai jamais demandé aux lettres que le droit de les aimer et de les cultiver de mon mieux; aussi j'obtins que nulle question politique ne serait traitée dans la Revue; les champs de la littérature exclusivement littéraire étaient assez larges pour nous fournir une moisson sérieuse; en outre, voulant éviter toute réclame pour nous-mêmes, je fis décider que, sous aucun prétexte, il ne serait question de nous dans le recueil qui nous appartenait; cette clause de nos conventions fut respectée, et
notre nom ne figura jamais dans la Revue de Paris qu'à la la suite de nos articles.
Notre organisation était défectueuse; un comité, si plein de bonnes intentions qu'il soit, ouvre la porte à trop d'influences; la camaraderie parvient à s'y glisser et les médiocrités entrent avec elle. La direction d'une revue doit être une et appartenir à un homme qui aime la littérature, mais n'en fait pas. Faute de savoir cela, et pour bien d'autres causes encore, les écoles ne nous ont pas été épargnées. Nos ambitions, du reste, n'avaient rien d'excessif; nous ne rêvions pas de nous substituer aux autres recueils connus ou célèbres; nous ne demandions qu'une place et nous estimions qu'elle était due à notre bon vouloir. De même que l'Odéon subsiste à côté de la Comédie-Française, nous pensions que la Revue de Paris pouvait vivre sans rivalité et en deçà de la Revue des Deux Mondes; nous nous considérions comme le gîte de la première étape et nous avons toujours souhaité bonne chance aux voyageurs de lettres qui, après avoir été hébergés dans notre maison, nous ont quittés pour mieux suivre leur route. Entre le point de départ et le point d'arrivée, il y a bien des haltes : nous en étions une et nous l'avons rendue aussi hospitalière que possible.
Notre association fut éphémère. Arsène Houssaye se retira le premier, après m'avoir cédé la propriété du titre; puis Théophile Gautier nous quitta, et enfin Louis de Cormenin, dont la retraite me fut pénible. A Arsène Houssaye et à Théophile Gautier avait succédé Laurent-Pichat, qui acquit la moitié de la propriété. Tous deux nous avons tenu bon jusqu'au bout, luttant contre le sort qui ne nous fut pas toujours clément et faisant de notre mieux pour accueillir ceux qui frappaient à notre porte. La Revue de Paris devait mourir de mort violente; au mois de janvier 1858, elle fut emportée par un ricochet des bombes
d'Orsini et succomba sous un abus de pouvoir que je raconterai plus tard. Financièrement l'affaire fut un peu lourde; littérairement elle eut, non pas son importance, mais son utilité; n'eût-elle servi qu'aux débuts de Louis Bouilhet, de Baudelaire, de Gustave Flaubert, d'Eugène Fromentin, elle a eu sa raison d'être et n'a pas été indigne des sacrifices qu'elle a exigés.
Le rêve, si souvent choyé de mon enfance; d'entrer côte à côte dans les lettres avec Louis de Gormenin, allait se réaliser; en outre, j'étais heureux d'ouvrir les portes de la publicité devant Flaubert et devant Bouilhet, car la Revue de Paris était à eux, puisqu'elle était à moi. Dès le second numéro (novembre 1851), je faisais publier le poème complet de Melœnis : trois mille vers d'un coup; cela passa pour une imprudence; j'avoue que je ne m'en suis jamais repenti; lorsqu'un poème est beau, il importe peu qu'il soit long, car il est supérieur aux nouvelles, aux articles de critique, d'esthétique ou d'histoire, qui forment habituellement le fond des recueils littéraires.
Le poème parut donc et fut bien accueilli; il était dédié à Gustave Flaubert; pour la première fois, on faisait connaître au public les noms jumelles de ces deux amis qui ne devaient plus se quitter et qui se pénétraient de leur mutuelle influence. Ils ont si longtemps vécu de la môme vie, tourmentés des mêmes préoccupations, regardant vers le même but, poursuivant le même idéal, qu'ils en avaient fini par s'emprunter leurs gestes, leur atittude, leurs phrases, leur façon de parler. Grands tous deux, de large carrure, précocement chauves, portant de longues moustaches de même couleur, ayant l'accent du même terroir, ils avaient l'air de se ressembler, et l'on a dit qu'ils étaient frères. Nul lien de famille régulier ou irrégulier ne les unissait : je l'affirme, parce que je le sais; mais ils pouvaient s'appliquer la devise par laquelle le comte de
Gramont termine un sonnet adressé au marquis de Belloy :
Non amici, fratres; non sanguine, corde!
Provoquer les débuts de Bouilhet, c'était facile, puisque, indépendamment de Melœnis, il avait en réserve un volume presque terminé de poésies détachées; mais pour Flaubert la question était moins aisée à résoudre, car il gardait au tiroir tout ce que déjà il avait écrit. Novembre lui semblait une œuvre trop juvénile et V Éducation sentimentale, malgré de belles pages, était d'une conception confuse qui en neutralisait l'effet. Restait la Tentation de saint Antoine, qui ne pouvait être scindée sous peine de devenir incompréhensible et qu'il n'était pas possible de publier dans une seule et même livraison, puisque l'ouvrage ne comprenait pas moins de deux volumes de dialogues. Convenait-il d'en extraire quelques épisodes, qui, jusqu'à un certain point, formaient un tout complet, et de se présenter pour la première fois devant le public avec des fragments de livre, sans cohésion entre eux?
Flaubert était indécis, et je ne l'étais pas moins que lui. Je l'avais engagé à écrire notre voyage en Grèce; l'œuvre pouvait être courte, intéressante et offrir un bon terrain de début. Il rejeta mon conseil; il me répondit que les voyages comme les humanités ne devaient servir qu'à « corser le style », et que les incidents recueillis en pays étranger pouvaient être utilisés dans un roman, mais non pas dans un récit; écrire un voyage ou rédiger un fait divers, pour lui c'était tout un, c'était de la basse littérature et il avait des aspirations phis élevées. Je savais qu'il était superdu d'insister, et je n'insistai pas. Je lui écrivis néanmoins de réfléchir et que j'irais au mois de novembre le voii' à Croisset, afin de causer avec
lui et Boi ilhet du parti auquel il convenait de s'arrêter. À ce sujet, il m'adressa une lettre que j'ai conservée, lettre dans laquelle il s'explique, il se commente, et qu'il est bon de reproduire, car elle renferme une confession que jamais depuis il n'a répétée :
« Ce mardi 21 octobre 1851. — Il me tarde bien que tu sois ici et que nous puissions causer un peu longuement et serré, afin que je prenne une décision quelconque. Dimanche dernier, avec Bouilhet, nous avons lu des fragments de Saint Antoine : Apollonius de Tyane, quelques dieux, et la seconde moitié de la seconde partie, c'est-à-dire la Courtisane, Thamar, Nabuchodonosor, le sphinx, la chimère et tous les animaux. Ce serait bien difficile de publier des fragments, tu verras. Il y a de fort belles choses, mais, mais, maisi ça ne satisfait pas en soi, et le mot drôle sera, je crois, la conclusion des plus indulgents, voire des plus intelligents. Il est vrai que j'aurai pour moi beaucoup de braves gens qui n'y comprendront goutte et qui admireront de peur que le voisin n'y entende davantage. L'objection de Bouilhet à la publication est que j'ai mis là tous mes défauts et quelquesunes de mes qualités. Selon lui, ça me calomnie. Dimanche prochain nous lirons tous les dieux; peut-être est-ce ce qui ferait le mieux un ensemble. Pas plus làdessus que sur la question principale, je n'ai d'opinion à moi. Je ne sais que penser : je suis comme l'âne de Buridan. On ne m'a pas jusqu'à présent accusé de manquer d'individualisme et de ne pas sentir mon petit moi. Eh bien! voilà que, dans la question la phis importante peut-être d'une vie d'artiste, j'en manque complètement, je m'annule, je me fonds, et sans efforts, hélas ! car je fais tout ce que je peux pour avoir un avis quelconque, et j'en suis dénué autant que possible; les objections pour et contre me paraissent également bonnes. Je
me déciderais à pile ou face et je n'aurais pas regret du choix, quel qu'il fût.
« Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde, parce qu'on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. Je n'en sens ni le besoin ni l'envie. Et ne crois-tu pas qu'il ne faut faire que ce à quoi le cœur vous pousse? Le poltron qui va sur le terrain poussé par ses amis qui lui disent : « Il le faut! » et qui n'en a pas envie du tout, qui trouve que c'est très bête, est au fond beaucoup plus misérable que le franc poltron qui avale l'insulte et reste tranquillement chez lui. Oui, encore une fois, ce qui me révolte, c'est que ça n'est pas de moi, que c'est l'idée d'un autre, des autres, preuve peut-être que j'ai tort. Et puis regardons plus loin : si je publie, ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. J'irai vivre à Paris pendant l'hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui me révolteront et qui d'avance me font pitié. Eh bien! suisje propre à tout cela, moi? Tu sais bien que je suis l'homme des ardeurs et des défaillances. Si tu savais tous les invisibles filets d'inaction qui entourent mon corps et tous les brouillards qui me flottent dans la cervelle! J'éprouve souvent une fatigue à périr d'ennui lorsqu'il faut faire n'impoite quoi, et c'est à travers de grands efforts que je finis par saisir l'idée la plus nette. Ma jeunesse m'a trompé dans je ne sais quel opium d'embêtement pour le reste de mes jours. J'ai la vie en haine; le mot est parti, qu'il reste! oui, la vie et tout ce qui me rappelle qu'il la faut subir. C'est un supplice de manger, de m'habiller, d'être debout. J'ai traîné cela partout, en tout, à travers tout; au collège, à Paris, A Rouen, sur le Nil, dans notre voyage. Nature nette et précise, tu l'es
souvent révolté contre ces normandismes indéfinis que j'étais si maladroit à excuser, et tu ne nri'as pas épargné les reproches I
« Crois-tu que j'aie vécu jusqu'à trente ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d'un parti pris et sans qu'il y ait eu consultation préalable? Pourquoi n'ai-je pas eu des maîtresses? pourquoi prêchai-je la chasteté? pourquoi suis-je resté dans ce marais de la province? Crois-tu que je serais sans vigueur et que je ne serais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas? Mais oui, ça m'amuserait assez. Considère-moi et dis-moi si c'est possible; le ciel ne m'a pas plus destiné à tout cela qu'à être beau valseur. Peu d'hommes ont eu moins de femmes que moi : c'est la punition de cette beauté plastique qu'admire Théo, et si je reste inédit, ce sera le châtiment de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie? Si je répugne au mouvement, c'est que peut-être je ne sais pas marcher. Il y a des moments où je crois même que j'ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m'abandonner à tous les lyrismes, violences, excentricités phi losophico- fantastiques qui me viendraient. Qui sait? un jour j'accoucherais peut-être d'une œuvre qui serait mienne au moins.
« J'admets que je publie; y résisterai-je? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serai pas devenu un crétin? J'aurai donc un autre but que l'art même; seul, il m'a suffi jusqu'à présent, et s'il me faut quelque chose de plus, c'est que je baisse, et si ce quelque chose d'accessoire me fait plaisir, c'est que je suis baissé. La peur que ce ne soit le démon de l'orgueil qui parle m'empêche de dire tout de suite : Non, mille fois non! Comme le colimaçon, qui a peur de se salir sur le sable ou d'être écrasé sous les pieds, je rentre
dans ma coquille. Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute espèce d'action, mais il faut que ça dure peu et qu'il y ait plaisir. Si j'ai la force, je n'ai pas la patience, et c'est la patience qui est tout. Saltimbanque, j'aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené en les portant au bout du poing. Cet esprit d'audace et de souplesse déguisées, de savoir-vivre qu'il faut, l'art de la conduite, tout cela m'est lettre close, et je ferais de grandes sottises. Dans ta dernière nouvelle, tu as supprimé deux passages que tu considérais comme scabreux; c'est une concession humiliante qui m'a irrité contre toi. Je ne suis pas certain de ne pas t'en vouloir encore, et il est possible que je ne te pardonne jamair. « La Muse (Louise Colet) me reproche « le cotillon de ma mère ». J'ai suivi ce cotillon à Londres et il m'accompagnerait bien à Paris. Oh! si tu me débarrassais de mon beau-frére et de..., combien je sentirais peu le voisinage de ce cotillon! Hier, j'ai parlé longuement de tout cela avec ma mère; elle est comme moi, elle n'a pas d'avis. Son dernier mot a été : « Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le. » Me voilà bien avancé! Au reste, je te donne tout ce qui précède connue un thème à méditation; seulement, médite et considère-moi tout entier. Malgré ma phrase de VÊducation senllmentale, « dans les confidences les plus intimes, il y a toujours quelque chose que l'on ne dit pas, » je t'ai tout dit, autant qu'un homme {)eut être de bonne foi avec luimême. Il me semble que je le suis. Je t'e.xpose mes entrailles. Je me lie à toi, je fei'ai ce qu(^ lu voudras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé.. Je ne me doutais guère, quand j'ai commencé ma lettre, que j'allais te dire tout cela. Ça est venu, que ça parte; nos prochaines causeries en seront peut-être simplifiées. Adieu, je t'embrasse avec un tas de sentiments. »
A cette lettre je répondis par une lettre non moins longue, dont j'ai conservé le brouillon, car j'avais voulu la communiquer à Bouilhet, qui se préoccupait de l'état moral de Flaubert. Elle se résume en deux points : a Tu n'as pas la haine de la vie, tu as la haine de ta vie, de ta façon de vivre, ce qui n'est pas la même chose. — Il m'est impossible de prendre une détermination pour toi, car seul tu peux et tu dois savoir ce que tu veux faire. » Par allusion à notre voyage, je lui adressais cette phrase peu généreuse : « Je ne veux pas être ton tentateur ; une fois je l'ai été, et c'est assez. » Lorsque j'allai à Croisset, Flaubert n'avait adopté aucun parti. Bouilhet et moi nous étions consternés. 11 reprenait la lecture de la Tentation de saint Antoine, s'enivrait à la cadence de sa prose et s'oubhait dans l'admiration de soi-même.
Devant un grand feu, à la clarté des lampes, aux éclats de sa voix, il se grisait; le lyrisme dont il était plein l'envahissait; il se jurait de publier son livre et de forcer « les bourgeois » à reconnaître que c'était un chefd'œuvre. Le lendemain, après la nuit passée et le calme revenu, il avait peine à se lever de son fauteuil et disait : « Je ne publierai jamais rien. » Ces alternatives d'exaltation et d'affaissement durèrent plus de quinze jours; Bouilhet, pas plus que moi, n'osait lui donner un conseil et ne voulait prendre la responsabilité d'une détermination. Flaubert se décida à venir à Paris, afin de consulter Théophile Gautier. Bouilhet lui dit : « Tu ressembles à Panurge interrogeant les oracles. »
J'habitais alors dans la cité d'Orléans et mes fenêtres donnaient sur un magnifique jardin, restes du parc de l'hôtel des trois frères Duverney. L'hôtel était inhabité et le jardin abandonné; au milieu de Paris, c'était une forêt vierge en miniature; les herbes y poussaient comme dans la savane, les rosiers grimpants dévoraient les
érables, des marronniers dominaient les taillis de cytises, un épicéa servait de retraite aux ramiers, un saule pleureur s'inclinait au-dessus d'un bassin qui disparaissait sous la lèpre des lentilles d'eau. C'était d'un grand repos pour les yeux et pour l'esprit. Le prolongement de la rue Taitbout jusqu'à la rue d'Aumale a détruit cette oasis, j'installai Flaubert dans mon appartement, où un soir, après le dîner, Gautier lui donna la « consultation » qu'il désirait. Ni l'un ni l'autre ne se comprirent, car ils parlaient une langue diirérente.
En écoutant les considérations de Flaubert sur l'art et les devoirs de l'artiste, Gautier ébaucha un sourire et, prenant le contre-pied de la piste, ce qui lui arrivait quelquefois, il répondit : « Je connais ça; c'est la maladie du début, comme la rougeole est la maladie de l'enfance. Lorsque nous habitions dans la rue du Doyenné avec Arsène Houssaye, Camille Rogier et Gérard de Nerval, qui s'était construit une tente à l'aide d'une échelle double et d'un vieux rideau en brocatelle, nous avions de ces idées-là. Faire des chefs-d'œuvre, je sais ce que c'est; j'ai fait la Comédie de la mort; j'ai donné deux volumes de prose pour que l'on imprimât mes vers, dont on a vendu soixante-quinze exemplaires. Des chefs-d'œuvre, tout le monde en fait, puisque tout le monde croit en faire. Casimir Delavigne, Ponsard et Bouchardy te démontreront que ÏÉcole des vieillards, que Lucrèce, (\ue le Sonneur de Saint-Paul sont des chefs-d'œuvre. En ceci comme en toute chose, il n'y a que la foi qui sauve. Tu crois à la mission de l'écrivain, au sacerdoce du poète, à la divinité de l'art : 6 Flaubert, tu es un naïf. L'écrivain vend de la co[)ie comme un marchand de blanc vend des mouchoirs; seulement le calicot se paye plus cher que les syllabes, et c'est un tort. Toute la sculpture grecque est contenue dans la Vénus de Milo; de même, toute la prose,
toute la poésie françaises peuvent être réduites à un volume ; si ce volume est sauvé, l'art littéraire de la France est sauvé. Ajouteras-tu une ligne à ce volume? Je n'en sais rien, tu n'en sais rien, nul n'en sait rien; dans deux cents ans peut-être on pourra le savoir. Garder des manuscrits en réserve, c'est un acte de folie; dès qu'un livre est terminé, il faut le publier, en le vendant le plus cher possible. Voilà! » Ce fut cet exposé de principes qui, agissant en sens contraire, détermina Flaubert à mettre la Tentation de saint Antoine en portefeuille et à écrire Madame Bovary.
Était-ce donc là le fond des opinions littéraires de Gautier? Non certes, car nul plus que lui n'avait élevé haut la théorie de l'art; mais il traversait une de ces heures découragées qui sonnèrent si souvent dans son existence. La besogne du feuilleton hebdomadaire qu'il faisait alors dans la Presse lui était devenue odieuse; cette obhgation de ^endre compte de toutes les pièces que l'on jouait sur les théâtres de Paris, aussi bien à la Comédie- Française qu'à l'Hippodrome, avait fmi par le lasser outre mesure. Ce poids insupportable et qu'il ne pouvait rejeter sous peine de supprimer le plus clair de ses revenus, il s'en était déchargé sur Louis de Cormenin, qui depuis trois ans écrivait le feuilleton dramatique de la Presse sans que personne l'eût jamais soupçonné. Louis, comme je l'ai dit, avait une aptitude extraordinaire pour s'approprier le style d'autrui. Il s'était assimilé la manière de Gautier et faisait des pastiches qui trompaient les yeux les mieux exercés. Bien souvent j'ai entendu Gautier lui dire : « Mon petit chat, — c'était son mot familier dans l'intimité, — tu as fait aujourd'hui du très bon Théo. » Lorsque Louis était empêché ou absent, je le suppléais. J'ai broché plus d'un feuilleton de la sorte et sur des sujets que j'ai oubliés. Un seul est resté dans ma mô-
moire : c'est le rendu compte de la reprise du Joseph de Méhul. Cela donnait un peu de répit à Gautier, qui alors écrivait Italia.
Ce livre, que l'on croirait médité dans le recueillement, au milieu d'une bibliothèque facilitant les recherches, devant le plan des villes et avec le catalogue des musées, ce livre a été écrit à l'imprimerie même, à travers la causerie des typographes, le bruit des presses, le ronflement des machines, le battement des portes et le brouhaha d'un atelier en activité. Nulle note, nul livre, nul document. La mémoire de Gautier était inconcevable; il pouvait la feuilleter avec une sécurité que rien n'a jamais démentie. Il écrivait ses phrases sans ratures ni retouches; lorsqu'il avait écrit dix lignes, le prote les coupait, les donnait à composer et recommençait jusqu'à ce que l'article ou le chapitre fût terminé. Lorsque l'on apportait les épreuves à Gautier, il indiquait les erreurs par un coup d'ongle et s'en allait, respirant à pleins poumons comme un ouvrier mineur qui, sa journée finie, sort des galeries souterraines. Depuis 1850, presque tous ses livres ont été faits ainsi. Il en avait pris une telle habitude, qu'il me disait : « Schiller, pour s'exciter l'imagination, respirait l'odeur des pommes gâtées; je crois que je ne puis plus écrire qu'en sentant la puanteur de l'encre d'imprimerie. » En réalité, ce maître es prose française; n'aimait que les vers et il avait toujours quelques rimes qui se becquetaient dans sa cervelle. Cela iie lui était pas inutile pour échapper aux déconvenues de son existence.
Il en subit une qui fut étrange. On devait, le 6 juin 1851, célébrer à la Comédie-Française l'anniversaire de Corneille. Dans ces solennités, il est d'usage de jouer une comédie de circonstance ou de faire réciter par un acteur une pièce de vers à la gloire de l'auteur
que l'on veut honorer. Théophile Gautier fut chargé de composer quelques strophes qui seraient lues pendant un entr'acte ou à la fin de la représentation. Nous étions en république et Gautier crut pouvoir se dispenser de placer Louis XIV au rang des dieux; il lui reprocha d'avoir laissé
Corneille sans souliers, Molière sans tombeau,
et il terminait en disant :
Dans la postérité, perspective inconnue, Le poêle grandit et le roi diminue.
« Pou-ou! » comme dit Figaro; nul pont-levis ne s'abaissa devant le pauvre Théo, mais il fut vitupéré comme un écolier qui a fait un barbarisme dans son thème. Le bureau des théâtres relevait alors de la direction des beaux-arts, qui appartenait à M. de Guizard. C'était un fort galant homme et de bonnes manières; il avait été préfet, je crois, et présidait aux beaux-arts connue il eût présidé à une entreprise de roulage, avec des aptitudes administratives qui servent à tout et ne suffisent à rien. Il poussa des cris d'effroi lorsque, selon l'usage, on lui communiqua les vers de Gautier avant d'en donner lecture au public. 11 déclara tout net qu'il était subversif d'exprimer de telles idées, que c'était fomenter les tendances révolutionnaires et que l'hydre de l'anarchie elle-même ne parlerait pas autrement si elle n'avait été muselée par un gouvernement réparateur; que dirait M. Faucher? — Léon Faucher était alors ministre de l'intérieur ; c'est lui qui, en ma présence, répondit à Pétin, inventeur d'un aérostat : « Eh! monsieur, nous n'avons que faire de vos ballons! nous avons déjà bien assez des chemins de fer! » — Donc M. de Guizard, représentant M. Léon Faucher qui représentait la majorité de l'Assemblée
nationale, protégea Louis XIV, tança Gautier et supprima les vers. Corneille n'eut ce soir-là qu'une apothéose incomplète. Théo fut très déconfit de cette aventure; il craignit d'être accusé de Jacobinisme et s'imaginait avoir la police à ses trousses. 11 ne se trompait pas trop . il était surveillé de près; mais la politique, Corneille, Louis XIV et M. de Guizard n'y étaient pour rien.
Un matin, Flaubert étant encore chez moi, on sonna violemment, et tout aussitôt Gautier se précipita dans mon cabinet. Il était pâle, sans chapeau, avec les cheveux en désordre et la redingote fermée de travers. — Qu'astu donc? — Avant de répondre, il se regarda dans la glace et dit d'un ton désespéré : « Comme je suis hirsute ! )) puis immédiatement un vers, de Rmj-Blas :
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue !
Nous ne comprenions pas. Il se laissa tomber sur un canapé, et dit : « Voilà ce que c'est que d'avoir des institutions hbres; on veut me mettre en prison. » Il nous raconta alors qu'ayant l'habitude de ne jamais monter la garde, il avait été condamné par défaut à vingt-quatre heures d'emprisonnement. Le matin môme, deux agents de la sûreté s'étaient présentés chez lui munis d'un mandat d'amener; il n'avait eu que le temps de se sauver par un escalier de service et d'accourir chez moi. — A mon observation un peu naïve « Pourquoi ne montes-tu pas la garde, cela t'éviterait bien des ennuis? » — il me répondit avec une conviction qui ne tolérait pas de réplique : « Je n'ai pas le droit d'altérer la beauté de mes formes en les enfermant dans un costume ridicule ; je suis déjà assez humilié de porter une redingote à l'instar de celle des huissiers, sans me déshonorer en me revêtant d'une tunique qui a des ê[)aidetles et en me coilVant d'un shako qui a un pompon. En 1832. j'ai voulu me faire
sainl-simonien; mais quand j'ai vu qu'il fallait mettre un pantalon blanc, un gilet rouge et une lévite bleue, j'ai reculé d'horreur et j'ai spontanément renoncé au culte du dieu Père-et-Mère. Je n'entrerai que dans une religion où l'on sera coloriste ; je ne servirai que dans une armée où l'on aura le respect de la forme humaine. J'aime mieux croupir dans les bastilles, comme Latude, que de manquer à mes principes. »
Une fois cependant, vaincu par une première incarcération, il avait tenté de faire son service de garde national, et pour se rendre au lieu d'assemblée de sa compagnie, il avait adopté un costume de bizet : pantalon gris, gilet jaune à fleurs bleues, frac vert à boutons dorés, cravate rose, col à laCohn; sur ses longs cheveux flottants un bonnet de police, et pour fusil un mousquet à rouet que lui avait prêté un peintre nommé Boissard. Le capitaine bondit d'indignation et « les camarades » éclatèrent de rire. Gautier fut renvoyé, avec injonction de ne plus recommencer de telles plaisanteries; c'est tout ce qu'il demandait. On le laissa tranquille pendant quelque temps; puis les billets de garde affluèrent chez son portier; il n'en tint compte et fut obhgé de venir me demander asile. L'appartement était grand, j'installai Gautier dans une chambre voisine de celle de Flaubert, et souvent je les entendais, à trois heures, à quatre heures du matin, qui discutaient encore au lieu de dormir.
Au bout d'une quinzaine de jours, Gautier, croyant avoir dépisté les recherches de ceux qu'il appelait sérieusement des sbires, retourna chez lui. Le lendemain, il y était arrêté et je recevais un billet de lui : « Je suis aux Haricots, viens consoler ma captivité; apporte-moi une lime et une échelle de corde. » Je courus à l'état-major de la garde nationale, dont le chef était le général Foltz, qui me rit au nez lorsque je le priai de remettre Gautier en
liberté, et me laissa deviner qu'il ne lui déplaisait pas de tenir un poète sous les verrous. Tout ce que je pus obtenir fut une permission pour aller faire visite au prisonnier. Où était située la prison affectée aux gardes nationaux récalcitrants, les Haricots, comme on disait en langage peu administratif? Je ne sais plus trop; vers le jardin des Plantes, il me semble, dans les environs de la gare du chemin de fer d'Orléans. J'y allai. Gautier gémissait et se promenait on maugréant dans une salle bien éclairée qui n'avait rien d'un cachot, ni d'une cellule. 11 méditait des vengeances et projetait des barricades.
L'idée d'être enfermé, verrouillé la nuit dans sa chambre lui causait un véritable malaise, et ce ne fut pas sans peine qu'il obtint que sa porte ne fût close qu'au loquet. Le directeur disait : a C'est contraire aux règlements et je m'expose à de graves reproches. » Théophile Gautier, en effet, se sentait pris d'angoisse toutes les fois que, pendant la nuit, il était seul ou trop éloigné pour n'être pas entendu au premier appel. L'obscurité lui était pénible. Il lui semblait qu'à travers l'ombre la mort le guettait et allait le saisir. L'idée de la mort ne le laissait pas tranquille; ce que l'on devait trouver après la vie l'inquiétait. Il ne souriait d'aucune religion; aux promesses d'enfer et de paradis, aux menaces de transmigration douloureuse, à la grande prairie des Peaux-Uouges, à la géheime des juifs, aux tortures que sait infliger Eblis, il hochait la tête et répondait : a C'est peut-être vrai. » Dans une circonstance solennelle, je lui ai entendu dire : « Je suis un vieux chrétien! » Ces impressions le hantaient souvent et l'attristaient. 11 m'a raconté qu'étant un jour couché et endormi
Grenade, dans une des salles de l'Alhambra, il s'était réveillé et s'était dit : « Lue heure viendra où tu seras éteiulu connue te voilà et où tu ne te relèveras plus. » Il ajoutait : « Depuis cet instant, je ne me suis plus amusé! »
Comme Gœthe, il avait la haine de la laideur, et la mort lui paraissait la laideur même; comme Gœthe encore, il avait pris pour devise : Mémento vivere, souviens-toi de vivre !
Pendant que nous nous occupions de la Revue de Paris, les journaux quotidiens ne cessaient de répéter : « L'horizon politique se rembrunit. » Il se rembrunissait, on peut en convenir. Le dualisme créé par la constitution de 1848 avait logiquement produit le résultat que l'on n'avait pas prévu. Entre le pouvoir législatif représenté par une assemblée unique, c'est-à-dire sans contrepoids ni contrôle, et le pouvoir exécutif représenté par un président issu du suffrage universel, nommé pour quatre ans et non rééligible, la lutte était inévitable. Elle avait éclaté et elle était alors dans toute son ardeur. Entre ces deux pouvoirs, il n'y avait pas eu contrat; le président de la république avait dû prêter serment à l'Assemblée nationale, qui n'étail, qui ne pouvait être liée envers lui par aucun engagement. L'Assemblée était divisée, ou plutôt morcelée en plusieurs partis, qui tous avaient des aspirations différentes. Les légitimistes voulaient le retour de Henri V; les orléanistes désiraient la régence du prince de Joinville pendant la minorité du comte de Paris; les fusionnistes rêvaient la réconciliation des deux branches de la maison de France et l'adoption du comte de Paris par le comte de Ghambord; les républicains cherchaient à remettre la dictature aux mains du général Cavaignac; les socialistes entrevoyaient une sorte d'État démocratico-théocratique dont ils seraient les grands prêtres. C'était l'impuissance dans la diversité et la confusion dans le désordre.
A rÉlysée, le prince président, taciturne, indifférent en apparence, regardait et attendait. Dans une minute d'expansion, il avait répété le mot de Saint-Just : « L'avenir est aux apathiques. » Il avait sur l'Assemblée un avantage
redoutable : il ne disait rien, et l'Assemblée ne faisait que parler. L'essence même du pouvoir est d'être usurpateur. Entre le président et l'Assemblée il y avait émulation : une sorte de steeple-chase dont un acte illégal était le but; qui arriverait premier? l'homme ou les hommes? Le président voulait supprimer l'Assemblée; l'Assemblée voulait se débarrasser du président. Quand le fait se produiraitil? Nul ne le savait, mais chacun était certain qu'il se produirait. Dans la même journée, vers cette époque, on me disait : « Vous savez? c'est pour demain; le président couchera à Vincennes ; les mesures sont prises, l'armée est avec les représentants; il est temps d'en finir avec ce traître! » Une heure après, on me disait : a Vous savez? c'est pour demain; l'Assemblée sera dispersée parla force; les mesures sont prises : l'armée est avec le prince; il est temps d'en finir avec ces bavards ! » Paris en parlait et ne s'en souciait guère. Quelquefois cependant, le soir, on voyait des hommes se glisser mystérieusement autour de l'Elysée, tâcher de pénétrer par le regard dans la cour, dans le jardin, et contempler les fenêtres du palais; c'étaient des représentants qui venaient s'assurer si quelque guet-apens ne se préparait pas contre eux.
Un hasard me permit d'assister à une petite scène du prologue dont le drame devait être le coup d'Élat'du 2 décembre. Je connaissais le comte de Morny, je lui avais montré la collection des épreuves photogi-aphicpics que j'avais faites en Egypte, en Nubie, en Palestine et en Syrie. C'était alors un objet de curiosité, car nul avant moi n'avait relevé à l'objectif les monuments du Caire, les temples écroulés sur les bords du Nil, lesditféronts aspects de Jérusalem et les ruines de BaalbecU. Moiiiy m'avait demandé de conununiquer ma collection au présidtMit, qui pouvait s'y intéresser ; j'avais proposé de lui en olViir un exemplaire. Morny avait accepté et nous avions pris jour
pour aller ensemble à l'Elysée. Ce fut le mercredi 26 novembre que je me rendis chez le comte de Morny. Il habitait, au numéro 17 de l'avenue des Champs-Elysées, un hôtel que l'on avait plaisamment surnommé « la niche à Fidèle », parce qu'il était contigu à la demeure de la comtesse Lehon, à laquelle on attribuait des bontés pour celui dont la devise tracée autour d'une fleur d'hortensia était : Tace et mémento. Chez le comte de Morny se trouvaient le comte de Flahaut, Gabriel Delessert, Fernand de Montguyon, morts aujourd'hui.
Le président nous reçut avec cette affabilité qui lui était naturelle et que l'éducation avait développée au plus haut degré. Il devait déjà, à cette époque, rêver à sa future histoire de Jules César, car il me questionna sur les traces monumentaires que le vainqueur de Pharsale avait pu laisser en Egypte et regarda le portrait de Ptolémée Césarion, que j'avais relevé en Nubie sur la façade occidentale du temple de Kalabscheh. Il me parla aussi de l'île de Périm, qui, disait-il, serait occupée par les Anglais aussitôt que Suez serait reliée à Alexandrie par un chemin de fer; ses prévisions ne l'ont point trompé. Au moment où je prenais congé, le président me dit : « Je suis chez moi tous les lundis, j'espère vous y voir. »,
Le vendredi suivant je dînais en ville; outre le comte de Flahaut et le comte de Morny, les convives étaient Prosper Mérimée, Yictor Cousin, Viollet-le-Duc : tous morts. Au cours de la soirée, Morny me dit : « Irez-vous lundi à l'Elysée? » Je haussai les épaules avec un geste d'indécision. Morny insista : « Venez donc, ça vous intéressera. » Le lundi, 1^'^ décembre, j'arrivai au palais de l'Elysée vers neuf heures du soir; on recevait dans les salons du rez-de-chaussée, où j'avais souvent dormi, après la révolution de i848, lorsque pendant les journées de trouble on y casernait la garde nationale. H y avait peu
de monde; des officiers de la garnison, si mes souvenirs sont exacts, quittaient leur sabre avant de pénétrer dans le salon, où ils se faisaient nommer au président, qui restait debout, tenait la tête légèrement inclinée et paraissait fort calme.
J'étaisdans un coin et je causais avec le marquis Turgot, qui alors était ministre des relations extérieures, lorsque je vis entrer Henri Vieyra. Je le connaissais. Il avait été mon chef de bataillon pendant l'insurrection de Juin; je l'avais vu à l'œuvre; c'était un homme énergique, qui n'avait jamais caché ni ménagé son dévouement au prince Louis-Napoléon Bonaparte. 11 était depuis peu chef d'étatmajor de la garde nationale. Lorsqu'il s'approcha pour saluer le président, celui-ci s'avança vers lui, et, le prenant par le bouton de son habit, il lui parla à voix basse. La conversation dura près de vingt minutes, puis Vieyra sortit sans adresser la parole à personne. Turgot me dit en riant : « Vieyra s'en va comme s'il portait un secret d'État. » Le président venait de l'initier à ses projets; dès la nuit le coup de force serait entrepris. En qualité de chef d'état-major de la garde nationale, Vieyra devait faire enlever et réunir en lieu sûr les tambours et les réserves de cartouches déposés dans les mairies; il devait en outre interdire à tout prix le rassemblement des gardes nationaux, soit en bataillon, soit en compagnie, soit par groupes isolés. Vieyra accepta la mission et sut la remplir.
La soirée s'avançait; le comte de Morny, que j'attendais, n'était pas venu; ce défilé de gens qui entraient, sa luaient et prenaient place, me paraissait fastidieux; je m'en allai vers dix heures et demie et je me rendis à rOpéra-Gomique, où l'on donnait la pi'eniière représentation d'une pièce intitulée : le Château de la Barbe bleue. J'arrivai au moment où le dernier acte conmiençait. A cette époque, l'opérelle n'avait pas pris la place des
opéras comiques, auxquels Hérold, Boïcldieu, Âuber et Ilalévy avaient consacré un talent considérable; une nouvelle œuvre jouée sur le théâtre que les gens du monde appelaient encore Feydeau était un petit événement auquel il était de bon ton de s'intéresser. La salle était comble et des femmes en toilette montraient leurs épaules nues sous les clartés du lustre. Dans une loge d'avantscène du rez-de-chaussée j'aperçus Morny souriant et fort occupé à lorgner une jeune fille blonde qui se démenait au balcon pour se faire remarquer. J'échangeai de loin un bonjour avec lui.
Dans le couloir des premières, à côté du foyer, je reticontrai le général Cavaignac, se dandinant selon son habitude et portant sa tête intelligente et ferme au-dessus d'une haute cravate blanche. Je m'arrêtai à causer avec lui et nous nous séparâmes quand le coup de sonnette annonça que le troisième acte allait commencer. Je ne me doutais guère que j'avais, en l'espace de deux minutes, salué le vainqueur et parlé au vaincu du lendemain. — Je reconduisis Théophile Gautier chez lui; lentement nous marchâmes sur le boulevard. Tout était normal et dans la régularité de la vie parisienne; quelques fiacres roulaient sur la chaussée, l'entresol des grands restaurants était éclairé, les promeneurs attardés fumant leur cigare ou fredonnant une ariette passaient auprès de nous ; nul soldat, nul sergent de ville; Paris allait s'endormir de son sommeil habituel. Longtemps je restai devant la porte de Gautier à causer avec lui de Gonstantinople, où il espérait pouvoir aller dans le courant de l'année suivante. Lorsque nous nous quittâmes, il était plus d'une heure du matin.
En rentrant chez moi je fus stupéfait de voir Louis de Cormenin qui m'attendait. Il me dit : « Il se passe quelque chose d'extraordinaire; tout à l'heure, vers minuit, dans
la rue Vieille-du-Temple, j'ai vu que l'Imprimerie nationale était gardée par une compagnie de la garde municipale sous les ordres d'un capitaine. J'ai voulu demander des explications; on m'a répondu un : Passez au large! qui n'était pas gracieux. Je sais que des généraux ont eu aujourd'hui une conférence avec Saint-Arnaud ; tu verras, demain on se tirera des coups de fusil dans les rues de Paris. Mon père est à Joigny, je n'en suis pas fâché. Je ne sais pas qui engagera la bataille, mais celui qui aura le dessous sera malmené, car on ne pardonne jamais les torts que l'on a et on les fait expier à ses adversaires. » Louis était ému; je le trouvais exagéré et je lui reprochai d'imaginer des cliimères.
Le lendemain matin, un domestique m'apprit que, pendant la nuit, on avait placardé des affiches sur les murs, que des régiments parcouraient les rues, que l'Assemblée nationale était dissoute, que le comte de Morny était ministre de l'intérieur et que l'on avait arrêté plusieurs généraux. Le coup d'État était fait.