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CHAPITRE XVII

Si M. Génie, chef du cabinet de M. Guizot au ministère des affaires étrangères, a laissé des Mémoires, on y trouvera sans doute le récit de certaines négociations qui servirent de préliminaires au coup d'Etat du 2 décembre 1851. Souvent je lui ai entendu raconter les péripéties d'une sorte d'ambassade dont il avait été chargé par le prince Louis-Napoléon auprès de hauts personnages que je n'ai pas à nommer. Des souvenirs que M. Génie détaillait avec complaisance, il résulterait que le coup d'État, arrêté en principe dans la pensée du président, devait être d'abord une simple révolution parlementaire, mais que, sous l'influence de conseils écoutés, le plan s'était peu à peu modifié et avait abouti à une action militaire suivie d'un gouvernement personnel.

L'affaire fut violente; le premier jour, Paris resta presque indifférent; le second jour, on s'étonna et il y eut quelque velléité de fronde; le troisième jour, qui était le jeudi, on s'émut et, dans les ondiihUions de la foule, on put reconnaître les symptômes d'un soulèvement prochain. La répression — ou l'agression — fut brutale; les soldats lâchés sur le boulevard tirèrent au hasard et à toute volée; on envoya quelques boulets de canon dans des maisons pacifiques, on tua des passants, on blessa des

arbres, on enfonça les portes. Nulle part on ne résista sérieusement; deux ou trois barricades furent élevées dans le quartier Saint- Antoine. Sur Tune d'elles, un représentant du peuple, Baudin, fut tué. On a évoqué ses mânes; on l'a couronné des palmes du martyre; on a dit qu'il était mort pour la défense des lois et de l'inviolabilité parlementaire. Je n'en crois rien; car le 15 mai 1848 il était avec les envabisseurs de l'Assemblée nationale, qui ne se souciaient ni des lois, ni de l'inviolabilité du parlement issu du suffrage universels

Il en est ainsi dans notre pays : le même fait est glorieux ou criminel selon qu'il se produit aux ides ou aux calendes, selon qu'il a pour auteur Graccbus ou César. La justice abstraite ne nous appartient plus; elle ne peut appartenir à un peuple pour lequel tout fait accompli devient légal par cela seul qu'il est accompli. Depuis le 10 août 1792, je ne vois que la royauté de Charles X qui soit appuyée sur la légalité; tous les autres gouvernements qui se sont succédé en se détruisant les uns les autres, sont issus d'un coup de main ou d'un coup de force, ce qui ne les a pas empêchés d'être légaux; si la forteresse du Mont-Valérien n'avait été réoccupée en temps opportun après la journée du 18 mars 1871, la Commune devenait légale. Nous tournons dans un cercle vicieux : les révolutions engendrent le despotisme; le despotisme engendre les révolutions: chez nous les oscillations du pendule politique sont excessives : tantôt une extrémité, tantôt l'autre, bien rarement le milieu, où sont la force et la sécurité.

Le coup d'État du 2 décembre était une conséquence de l'incertitude dans laquelle la France vit depuis quatrevingt-dix ans; c'est un incident du mode d'existence

1. Compte rendu des séances de l'Assemblée nationale^ 1. 1, p. 231.

qu'elle a adopté. On a dit que le président n'avait fait que prendre les devants sur l'Assemblée et que, s'il n'eût agi le 2 décembre, il était, huit jours plus tard, arrêté, incarcéré, déposé. Cela est possible, mais je n'en sais rien. L'acte qu'il venait de commettre était un acte de violence, et par cela seul me déplaisait. La bourgeoisie, qui a tout acclamé, n'avait point à regimber contre un gouvernement qu'on lui imposait sans la consulter. Elle devait le subir, puis s'y accoutumer et enfin l'admirer. Je me rappelle, peu de jours après le 2 décembre, sur la grande porte de la salle construite dans la cour du palais législatif pour abriter l'Assemblée, avoir vu un dessin, grossièrement tracé à la craie, qui avait une énergie symbolique dont je fus frappé. On avait figuré un triangle; sur le premier côté on avait écrit : Caporal Pioupiow, sur le second : Pèi^e Oremiis; sur le troisième : Jacques Bonhomme, et dans la partie sertie entre les trois lignes : Enfoncé le bourgeois !

C'était bien là, en effet, le système qui allait essayer de se fonder en s'étayant sur l'armée, sur le clergé et sur la démocratie, au détriment de la bourgeoisie, c'est-à-dire de la classe censitaire qui avait gouverné la France pendant le règne de la dynastie de Juillet, qui avait essayé de ressaisir le pouvoir après la révolution de Février et qui croyait bien avoir fait un coup de maître lorsqu'elle vota la loi du ol mai 1850, en vertu de laquelle le suffrage universel, tout en conservant son nom, n'était plus que le suffrage restreint.

Depuis que la politique est devenue, — sans métaphore, — un champ de bataille, depuis que, le bulletin de vote ne suffisant plus à l'impatience des ambitions, on a recours au fusil, au canon et même au pétrole, depuis que l'aspiration vers le pouvoir pousse aux assauts violents, que l'on n'iiésite pas, pour s'asseoir dans un

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fauteuil de ministre, à mettre la ville à feu et à sang, il est bien difficile d'éprouver quelque intérêt pour les vainqueurs et de garder quelque commisération pour les vaincus. La victoire se promène alternativement dans tous les camps. Nos luttes politiques rappellent les incidents de la guerre de Trente Ans : défaites et triomphes se succèdent de telle sorte que l'on ne sait jamais à qui appartient la province disputée. Un seul fait est à retenir : la dureté de la répression, la sévérité du vainqueur* Après juin 1848, après décembre 1851, proscriptions en masse et internement en Algérie.

J'avais beau ne point me mêler de politique et rester en dehors du choc des partis, je n'en étais pas moins stupéfait en voyant les hommes que l'on rejetait hors de la frontière. Quoi! Thiers, Duvergier de Hauranne, Charles de Rémusat ! A quoi bon ces rigueurs inutiles et sur lesquelles on allait être obligé de revenir? Et Victor Hugo! quel deuil pour ceux qui l'admiraient ! quelle imprudence pour ceux qui le chassaient et lui mettaient en main la plume des Ckâtimentsl — « N'offense pas les poètes vivants! a dit Henri Heine; ils ont des flammes et des traits qui sont plus redoutables que la foudre de ce Jupiter qui lui-même a été créé par les poètes! »

J'avais été une fois à l'Elysée avant le coup d'État, je n'y retournai plus ; la presse était grande pour y entrer, on s'y étouffait. Vaincu, le président eût été traqué comme un loup; vainqueur, il devenait un sauveur, un héros, un génie. Quelques enthousiastes anticipés disaient : « 11 est plus fort que son oncle! » Le fait était le même cependant devant la morale : pour elle, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus; il y a des innocents ou des coupables, car le succès et la défaite restent extérieurs à l'action même. Les sages vivent en dehors de ces événements, et ils ont raison ; ils sont certains du moins de n'être entraînés avec

la foule ni à des applaudissements ni à des anathèmes immérités; ils se rappellent le mot de lioger Bacon : « Ce qui est approuvé du vulgaire est nécessairement faux. » Il me semble que le despotisme n'est pas, ne peut pas être fait de la volonté d'un seul homme et qu'il est le produit de la servilité de tous. N'est-ce pas après la mort d'Auguste que Tacite, parlant des consuls, des sénateurs, des chevaliers, a dit : Et ruerunt ad servitiuml

Le peuple de Paris avait failli se soulever le 4 décembre, et se serait soulevé si les régiments n'avaient tiré à tort et à travers; ce même peuple battait des mains lorsqu'il apercevait le président et l'entourait d'une telle foule, que les chevaux de sa voiture avaient souvent peine à avancer. Un chansonnier qui eut quelque popularité, Pierre Dupont, avait eu toutes les violences de langage contre le coup d'État, contre la présidence décennale et contre l'empire. C'était un opposant systématique et sans mesure. Un jour, quelques années après le 2 décembre, l'empereur passait sur le boulevard des Italiens, en face de la rue de Grammont; sa voiture découverte allait au pas; on criait, on applaudissait, on agitait les chapeaux; j'étais là et je regardais. Un grand garçon de chevelure et de barbe blondes fendit la foule, s'approcha de la voiture et à très haute voix dit : a Sire, donnez-moi une poignée de main. » Napoléon hésita. L'homme reprit : « J'en suis digne, » et cria : a Vive l'empereur! » C'était Pierre Dupont. Etait-il donc devenu subitement inq)érialiste? Nullement. 11 avait obéi à une impulsion irraisoiuRu», provoquée par l'afllux nerveux qui se dégage des foules ( t qui pousse souvent les honunes les plus froids à des actions contradictoires à leur vie entière. La bouche publique ((ui maudit est lu même qui a acclamé; c'est pourquoi il faut se fermer les oreilles et ne l'écouter

jamais. Il faut savoir être impopulaire si l'on veut rester en paix avec soi-même.

On avait enlevé la tribune parlementaire. « Otez-moi ça! )) avait dit le président en la touchant de sa canne. On avait exilé bien des hommes éloquents; on avait supprimé bien des journaux; le mot d'ordre était : « Silence ». La France ressemblait à une chambre de malade; on y parlait à voix basse. 11 fallait cependant régler les conditions d'existence des journaux auxquels on permettait de subsister, et l'on promulgua le décret législatif du 17 février 1852. En république, sous la Convention, on guillotinait les journalistes ; pendant la présidence décennale et sous le second Empire, on ne guillotina que les journaux : c'était un progrès. La presse périodique ne relevait que de l'administration, comme les fdles : premier avertissement, second avertissement, troisième avertissement, suspension, suppression. Ce régime fut odieux ; les journaux qui l'ont supporté ont su ne pas mourir. Personnellement, il ne pouvait m'atteindre; jamais nulle loi, nul décret ne m'a gêné; j'ai toujours dit ce que je voulais dire, ce qui prouve que ce que je disais n'était pas bien redoutable. J'ajouterai que, n'ayant jamais fait de journalisme, j'échappais nécessairement aux rigueurs qui frappaient les journaux ; mais je n'en souffrais pas moins de ces entraves dans lesquelles on étreignait la presse jusqu'à l'étouffer. 11 fallait tourner plus de sept fois sa plume entre ses doigts avant d'écrire un mot, car, ainsi que devant le tribunal de la pénitence, on pouvait pécher par pensée, par parole, par action et par omission.

Le dispensateur des coups de férule, à la fois juge et partie, était un et multiple. L'administration exercée en province par les préfets et par les sous-préfets était représentée à Paris par le ministre de l'intérieur, qui, en bon

collègue, ne refusait rien aux ministres, directeurs, chefs de division, chefs de hureau, lorsque ceux-ci se plaignaient d'un article de journal et demandaient « un exemple ». Comme toujours, les subalternes se montraient les plus récalcitrants à la tolérance, les plus durs dans la répression ; si l'on arrivait jusqu'au ministre, on avait quelque chance d'être épargné; si Ton parvenait jusqu'à l'empereur, il levait les épaules et disait : « Ces gens-là sont trop bêtes! » Je n'en disconviens pas, mais il s'en servait^ car il n'en avait pas d'autres. Certains salons, certaines alcôves exerçaient la toute-puissance; toucher aux amis de la dame du lieu, c'était s'exposer aux foudres des Jupins administratifs, qui gardaient volontiers un petit tonnerre en réserve au service des maisons où Ton dinait bien. L'empereur ignorait ces vilenies, mais on les commettait en son nom, sous prétexte de protéger son régime, et l'histoire est en droit de les lui reprocher. Je citerai un exemple de la façon de procéder de ce temps-là, et comme j'étais en cause, je connais l'anecdote par le menu.

Le 16 mars 1854, je lisais au coin de mon feu, lorsque je fus prévenu qu'un employé de la sûreté générale désirait me parler. Je donnai ordre de l'introduire et je vis un jeune homme fort aimal)le, qui me dit : « M. le directeur de la sûreté générale voudiait avoir un entretien avec vous. » Je répondis que j'étais prêt à déférer à toute lettre de convocation qui m'indiquerait le jour et l'heure de l'audience. Le jeune homme reprit en souriant : « J'ai une voiture en bas et je suis chargé de vous amener le plus t()t possible. » Cela devenait grave; je fis rapidement mon examen de conscience et ne me trouvai coupable d'aucun méfait. Je ne savais trop ce que c'était que la sûreté générale. Le mot sonnait désagréablement à mes oreilles, comme eût sonné le nom de Pierre-Encise ou de

Pignerol; en outre, j'avais beau me creuser la cervelle, il m'était impossible de deviner le motif de cet enlèvement et je trouvais excessif de m'envoyer chercher en voiture à mon domicile par un messager très courtois, il est vrai, mais qui rappelait un peu trop les exempts du duc de la Vrillière. Je fis un paquet de lettres que je voulais mettre à l'abri de toute perquisition; mes domestiques, dont l'un m'avait élevé, étaient dévoués; je leur confiai le paquet et leur dis : « Si ce soir, à six heures, je ne suis pas rentré, vous irez en donner avis au général X.... » A tout événement, je mis quelque argent dans ma poche et je rejoignis le messager, qui m'avait attendu dans mon cabinet pendant que je m'habillais dans ma chambre à coucher.

Le directeur de la sûreté générale se nommait Collet- Meygret; je fus introduit près de lui, et comme il ne m'invita pas à m'asseoir, je m'installai dans un fauteuil. La lèvre épanouie, le regard protecteur, la voix importante, Gollet-Meygret daigna me dire : a Nous désirons, monsieur, le gouvernement exige que les faits qui se sont produits hier au soir à la Comédie-Française ne soient pas portés à la connaissance du public. » Je m'inclinai. « Vous comprenez? — Parfaitement; mais j'ignore ce qui s'est passé au Théâtre-Français. — Il n'importe, monsieur; les incidents auxquels je fais allusion peuvent vous être révélés et je vous avertis que l'on n'en doit point parler dans la Revue de Paris. — Soit; mais de quoi est-il question?— Je n'ai pas à vous l'apprendre; j'ai simplement voulu vous donner un avertissement verbal, afin de n'avoir pas à vous infliger un avertissement officiel. — C'est tout ce que vous avez à me dire? — Oui, monsieur. » Je me relirai. Quel événement a donc pu motiver une pareille communication? A-t-on voulu assassiner l'empereur? Avaiton miné la loge impériale? Le minisire d'État s'était-il

montré sur la scène en figurant de tragédie? En tout cas, le fait doit être grave, le plus simple était de s'enquérir; je montai aux bureaux de la Comédie-Française et j'appris la vérité. — Je préviens le lecteur que je ne me moque pas de lui.

Une demoiselle Lévéque, qui se faisait appeler Dartés, grande fille ou femme, déjtà marquée, brune, maigre, de démarche saccadée, s'était imaginé qu'elle était née tragédienne et qu'elle n'avait qu'à paraître derrière la rampe d'un théâtre pour supplanter Rachel. Cette demoiselle Dartès avait une petite notoriété qu'elle devait à sa liaison avec Charles Ledru, qui, après avoir plaidé, comme partie civile, contre Contrafatto, s'évertuait à faire réhabiliter ce misérable et, pour ce fait, avait été exclu de l'ordre des avocats. La demoiselle Lévéque, dite Dartès, surnommée Mme Ledru, était protégée par Achille Fould, alors ministre d'État. Malgré la résistance d'Arsène lloussaye, directeur de la Comédie-Française, elle avait été imposée et l'on avait dû la subir. Elle débuta et, le 45 mars 1854, se montra dans la tragédie d'Andromaqne. Elle y obtint un succès de fou rire, et Hachel ne fut point détrônée. C'était là l'incident qu'il convenait de dissimuler au public. Cette Hermione voulut cacher sa mésaventure, à laquelle l'eau-de-vie ne fut pas étrangère, et cela me valut l'honneur de faire la connaissance de M. Collet-Meygret.

Une autre fois, je fus convoqué par lettre à me rendre au petit hôtel de la rue de Bellechasse où la sûreté générale tenait ses assises. Dans le salon d'attente, je trouvai plusieurs rédacteurs de journaux; nul de nous ne savait pourquoi nous avions été mandés. Collet-Meygret ne nous laissa pas longtemps en incertitude : « Messieurs, la gravité de la démonstration faiti» hier au Musée d'artillerie n'a pu vous écha[)pei"; il est du plus haut intérêt (\uc le public n'en soil pas instruit ; le gouvernement lecom-

mande aux journaux de garder le silence à cet égard. » A la question de l'un de nous : « Mais quelle démonstration? » CoUet-Meygret répondit : « Je n'ai rien de plus à vous dire. » Les imaginations ne furent point en reste d'inventions; d'hypothèse en hypothèse, nous arrivâmes à découvrir que la veille, pendant que l'empereur visitait le Musée d'artillerie, un officier s'était emparé du couteau, — du prétendu couteau de Ravaiilac, — avait voulu tuer le souverain et avait été désarmé par un des iiommes de la suite. Le soir, tout Paris répétait cette histoire, dans laquelle il n'y avait rien de vrai. En réalité. Napoléon 111 avait été au Musée d'artillerie examiner le premier modèle des canons rayés que l'on allait adopter dans l'armée française. Les précautions prises par CoUet- Meygret eurent pour résultat de faire circuler des bruits de complot et de tentative d'assassinat qui inquiétèrent la population. Il faut être bien intelligent pour posséder le pouvoir et n'en point abuser; ce genre d'intelligence, Collet-Meygret ne l'avait pas. D'où venait-il? Je l'ignore. Où allait-il? Je le sais bien.

Ce n'était point un mauvais homme, tant s'en faut; il se croyait fort et n'était que naïf. 11 avait lu Balzac, l'avait étudié, s'en était imprégné comme bien des hommes de cette époque. Être Rastignac ou Marsay, Vautrin ou Lucien de Rubempré, ce fut le rêve de plus d'un. Collet-Meygret crut à ces fictions; il se mit en mesure de tenir en main les puissants de la terre et d'établir son pouvoir futur sur les secrets dont il était à même de s'emparer. En qualité de directeur de la sûreté générale, il avait un maniement de fonds secrets considérable, dont il ne rendait compte qu'à son ministre; il ne les épargnait pas et s'en servait pour faire surveiller l'empereur, l'impératrice, les princes, les princesses de la famille impériale, les ministres et les principaux personnages de l'État. 11 avait le dossier de»

l'empereur, le dossier de l'impératrice et de bien d'autres. 11 se croyait inébranlable et maître de toute situation. A la première alerte, à la première menace, ne pouvait-il pas dire : a J'ai votre secret, osez donc me déplacer! » Je n'ai pas à raconter comment tous ces papiers se trouvèrent un beau jour entre les mains de l'empereur. Collet- Meygret s'écroula. — On essaya d'en faire un receveur général, un consul, et l'on n'y put réussir. La journée du 4 septembre emporta l'Empire et amena la République; Gollet-Meygret entra dans des affaires industrielles, qui n'eurent pas à s'en louer. Il est mort après avoir fait une saison à Sainte-Pélagie.

Cet homme fut le grand maître, — j'allais dire le grand inquisiteur, — de la presse périodique pendant une bonne partie de l'Empire. Il ne ménageait ni les avertissements ni les suspensions; en province, les préfets rivalisaient de zèle pour suivre le bon exemple; le scandale finit par devenir tel, que l'empereur s'émut et déclara que nulle mesure disciplinaire ne serait désormais appliquée aux journaux qu'après avoir été délibérée en conseil des ministres. Il y eut quelque répit; à force de vouloir sauvegarder le principe d'autorité, on le compromettait en le rendant ridicule. Lorsque Nadaud fit graver sa chanson des deux gendarmes : lirlgadiei\ vous avez raison, il dut l'intituler Pandore, parce que le titre primitif eut porté atteinte au prestige de l'armée.

Les journalistes d'aujourd'hui, auxquels nulle violence n'est interdite, se plaignent parfois de n'être pas assez libres. Leurs lamentations me font sourire lorsque je me souviens de l'historiette de Mlle Dartès. Les journalistes du temps du second Empire ont vécu sous une menace perpétuelle, et cependant ils n'ont [)oint laissé éteindre la lampe de Vesta. Dans les jeux anlicpies, déjeunes honunes couraient, se passant de niai^ en uiuin un llanibeau dont

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la flamme ne devait pas mourir : Laurent-Pichat a fait de beaux vers sur ce sujet. Le flambeau alors était une pauvre petite lanterne sourde; on l'a si bien défendue, qu'elle brillait encore un peu lorsque enfin il fut permis de la rallumer tout à fait et de la démasquer. Les esprits libéraux, — j'entends ceux qui dans la liberté n'aiment que la liberté, — n'auront jamais assez de reconnaissance pour les écrivains de la presse périodique qui, à cette époque, ont tenu bon et n'ont pas jeté la plume après l'avertissement.

Je l'ai dit, le décret du 17 février ne m'atteignait que moralement; il m'était douloureux, car jamais, en matière de presse, je n'ai admis d'autre système que celui de la simple liberté. Le régime du droit commun suffît à toutes les exigences. La presse restreinte peut devenir périlleuse; la presse multiple est sans danger. Ceci tue cela; les journaux neutralisent le journal, c'est le traitement par mode homéopathique : Similia similibus. Dans un pays comme la France, où les opinions sont, non pas divisées, mais pulvérisées, ces opinions s'affaiblissent muluellement lorsqu'elles ont toute licence pour §'exprimer. Le public s'accoutume aux diatribes, aux injures, aux mensonges, aux calomnies, et n'y fait plus attention. Au milieu de centaines d'anecdotes qui se pressent dans ma mémoire à ce sujet, qu'il me soit permis d'en citer deux datant du règne de Louis-Philippe, c'est-à-dire d une époque où les journaux, soumis à l'autorisation, payant de gros cautionnements, peu nombreux, exerçaient de l'influence sur l'esprit de la population.

Le duc d'Aumale suivait les cours du collège Henri ÏV, et souvent on le faisait composer avec les élèves les plus forts des autres collèges, afin de stimuler son émulation. Dans un de ces concours, un élève de Louis-le-Grand, nommé Auguste Prus, qui depuis a été consul à Erzeroum

et à Santander, fut le premier. Il fut invité à déjeuner aux Tuileries; puis, en compagnie du duc d'Amnale et d'autres enfants du même âge, il fut promené en char à bancs dans la forêt de Saint-Germain. Auguste Prus était d'une santé délicate; il eut froid et fut pris d'un rhume qui dégénéra en fluxion de poitrine. Un journal de l'opposition déclara que l'on avait fait avaler un breuvage malfaisant à ce (( jeune lauréat », parce que l'on était jaloux d'un succès qui avait rejeté un fils du roi au second plan. L'affaire fit du bruit, on en glosa. Qui s'en souvient, si ce n'est le héros de l'histoire, qui me l'a racontée en riant?

Le Ckarivari, qui menait le branle de l'opposition infatigable, se terminait par de petits « entrefilets » que l'on appelait des carillons. Lorsque, au moment de mettre sous presse, on s'apercevait qu'il manquait quelques lignes au journal, le prote prévenait les rédacteurs présents, qui se mettaient à confectionner des carillons. Laurent-Jan, qui luL un loup à dent de vipère et qui alors écrivait au Charivari^ me disait : « Quand nous étions pris de court et sans calomnie inédite au bout de la plume, nous disions que le maréchal Bugeaud était un voleur, et cependant nous savions tous que c'était le plus honnête homme du royaume. » Pendant dix ans, le Charivari a ressassé celte vieille histoire des boudjous que le maréchal aurait mis dans sa poche, et personne n'y a jamais cru.

J'estime que l'on attribue aux journaux bien plus d'importance qu'ils n'en ont. Cherchons les articles qui ont laissé trace dans les souvenirs : en juillet 1850, au moment de la promulgation des ordonnances, l'exclamation d'Etienne Becquet : « Malheureuse l'rance! malheureux roi! )) et au mois de mars 1848, le « ('onfiancel confiance I » d'Emile de Girardin. Ainsi, parmi des milliers

d'articles publiés depuis cinquante ans, une phrase et un titre. Le journal d'hier est oublié demain : verha volant! Laissez-les voler et s'anéantir par leur multiplicité même. On m'accusera de n'être pas pratique. Je n'ai nulle prétention à l'être. Les hommes politiques de la Restauration étaient pratiques sans doute; ce qu'ils ont fait de la presse, nous le savons : ils aboutissent à 1850. Louis- Philippe, écoutant l'homme qui se disait pratique par excellence, s'arme des lois de septembre 1855 que lui forge M. Thiers, et il arrive à 1848; le général Cavaignac veut « museler » la presse après l'insurrection de juin, il tombe devant le plébiscite du 10 décembre; et les autres, qui n'avaient que peu de tendresse pour les journaux, Napoléon 111 en 1870, et Thiers en 1875, et le maréchal Mac-Mahon en 1878, tous étaient des hommes pratiques. Les journaux ne précipitent et n'empêchent aucune chute.

Les gouvernements qui ont restreint l'action de la presse se sont effondrés; les gouvernements qui ont accordé toute liberté à la presse se sont écroulés. L'influence que la presse exerce sur le sort des États est nulle; elle taquine les ministres et secoue la torpeur des chefs d'administration; en vérité, je n'y vois pas un grand mal; si elle calomnie les honnêtes gens, les honnêtes gens n'ont qu'à ne s'en point soucier. A cet égard, l'âge et l'expérience n'ont fait que confirmer mon opinion, et si j'avais à rédiger une loi sur la presse, elle serait tôt faite, en deux articles :

Article premier. — La presse périodique est libre.

Article 2. — Tout individu qui, en temps de guerre, publiera une indication quelconque sur les opérations des armées françaises, sera considéré comme espion et pendu.

Le décret du 17 février ne visait que le journalisme politique, mais par ricochet il frappait, il ruinait les

écrivains qui vivent du journal par la critique dramatique, par la critique d'art, par le roman, par le compte rendu scientifique. Bien des journaux avaient été administrativement supprimés après le coup d'État; à Paris même, pour ce grand corps avide de nouvelles et curieux de lecture, il n'en restait que treize*. C'est alors que l'on créa des feuilles exclusivement littéraires, où les gens de lettres pouvaient du moins essayer de faire imprimer leurs œuvres et de gagner le pain du jour. Bien des petits journaux, où l'on ne s'occupait que d'art, de science, de littérature, tentèrent de subsister et ne réussirent pas; car l'économie sociale, l'économie politique ont des frontières si peu délimitées, que l'on pouvait être accusé d'avoir mis le pied sur le domaine interdit lorsque l'on parlait d'un musée, — qui relève de l'administration ; de la Comédie-Française, — ■ qui relève du ministère de Tinstruction publique; de Bicétre, — qui relève de la préfecture de la Seine. Dans ce cas, les coupables étaient traduits devant la police correctionnelle : on était condamné à une amende, toujours faible, mais le journal était supprimé. La quantité d'humbles feuilles qui ont disparu de la sorte est considérable. Cette époque fut très dure. Gérard de Nerval, qui n'était point un récalcitrant, me disait : « Je voudrais écrire l'histoire de llaçan-ben- Sabah-Homairi, qui fut le Vieux de la Montagne; mais je n'ose pas, on y verrait des allusions à l'empereur. » L'allusion, c'était là l'objet sur lequel les gens de la sûreté générale exerçaient leur perspicacité; les écrivains

1. Comme terme moyen de l'Empire, je prends l'année 1854; les journanx de Paris autorisés à traiter les matières politicjues étaient : le.s Débats, le Siècle, la l*i-essc, le Pays, le ConstHulioniiel, la Patrie, l'Union^ la Ga:ette de France, l'Assemblée nationale, l'Uniicrs, ta Irrite', le Charivari. Je ne compte pas le Moniteur universel, qui était le journal ofticiel de l'Empire

qui alors ont eu la malencontreuse idée de toucher à l'histoire romaine en ont su quelque chose.

La littérature proprement dite, celle qui s'inspire de l'imagination ou s'appuie sur la critique, espérait vivre, se réfugiant dans les journaux que la tourmente n'avait pas emportés. Peu s'en fallut qu'elle ne succombât aussi. Dans une conversation avec Hippolyte Fortoul, ministre de l'instruction publique, Sainte-Beuve avait dit : Il faut une littérature d'État. On faillit écouter ce conseil, car le gouvernement imagina d'entrer en concurrence avec les recueils périodiques qui existaient encore, et comme il avait à sa disposition des ressources que nulle caisse de journal n'a jamais possédées, cette concurrence fut redoutable. Il s'agissait de faire subir une transformation complète au Moniteur universel, qui était alors le journal officiel du gouvernement. Cette affaire me fut très douloureuse, parce que Louis de Cormenin y prit part, avec sa bonne foi habituelle, sans se douter du but que l'on visait, ni du résultat auquel on pouvait atteindre. M. Fould, ministre d'État, conseillé par un de ses familiers qui est mort fou et président de chambre à la Cour des comptes, avait imaginé cette combinaison peu généreuse.

Le Moniteur, le vieux Moniteur, comme on l'appelait, était la Gazette nationale fondée en 1789 pour publier intégralement les délibérations de l'assemblée des États généraux. Il était devenu l'organe officiel, le porte-voix des divers gouvernements qui s'étaient succédé en France; toute opinion pohtique lui était interdite, il ne pouvait avoir que celle du souverain, du ministère ou de la coterie en fonction. On y insérait les actes officiels émanés de l'autorité du moment et les actes de notoriété; on y publiait le compte rendu in extenso des débals parlementaires (quand il y avait un parlement et quand le

parlement pouvait débattre). En outre, dans une partie diie partie non officielle, on faisait de la critique dramatique, on parlait des séances de l'Institut et parfois on imprimait quelque mémoire archéologique ou un rapport expédié par un savant chargé d'une mission. C'était un journal neutre, triste, peu lu et qui remplissait exactement l'objet pour lequel il avait été créé. Ses rédacteurs étaient choisis parmi de vieux hommes de lettres fatigués, parmi des pédagogues sans élèves et des savantasses sans prébende. Jamais on n'y avait vu un roman, ni une nouvelle; la littérature y était représentée, bien rarement, par des pièces de vers commandées ou composées en vue d'une circonstance déterminée, telle qu'une victoire, la naissance d'un héritier du trône, ou le mariage d'un souverain. Les collaborateurs de ce journal y trouvaient une rémunération fixe, qui pour beaucoup n'était qu'une pension déguisée. C'était bien, et ça aurait dû rester ainsi, surtout à un moment où les journaux épargnés après le coup d'État se voyaient forcés d'appeler la littérature à leur aide pour donner quelque intérêt à leurs articles, dont les discussions politiques étaient proscrites sous peine de mort.

M. Fould entreprit la réorganisation du Moniteur et voulut en faire le plus important, le plus intéressant des journaux fiançais. Je ne sais s'il a réussi, mais il tenta l'aventure. Rajeunir la rédaction un peu vieillotte, agrandir le format, confier la critique d'art, la critique littéraire, la critique di'amatique aux maîtres du genre» avoir des articles far/e^fs écrits par les gens de lettres les plus célèbres, demander des œuvres aux romanciers en renom, attribuer à des savants connus le compte rendu des séances de l'Académie des sciences, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de rAcadémie des sciences morales et politiques, c'était facile : les caisses de l'Klat

étaient ouvertes. Que contenaient les autres journaux? Les faits divers, des articles littéraires. Le Moniteur les primait tous, puisqu'il était le réservoir même où ils puisaient leurs renseignements ; si à ces renseignements il ajoutait une partie littéraire supérieure, les journaux n'avaient plus guère de raison d'être. Pas de cautionnement, pas de frais de timbre, pas de frais de poste, c'étaient déjà bien des avantages; y ajouter l'attrait littéraire pour faire concurrence à des recueils périodiques que le moindre bon plaisir avertissait, suspendait, supprimait, c'était commettre un acte excessif : je le pensais alors, je le pense aujourd'hui.

Lorsque Louis de Cormenin vint me parler de ce projet et de ce Moniteur transfiguré où on lui offrait la situation de rédacteur en chef, je fis un bond : « Tu n'as pas accepté! » Il me répondit tranquillement : « Pourquoi? » Jamais cataracte de raisonnements, d'arguments bons ou mauvais ne coula avec une telle impétuosité : « Comment I l'État prend la feuille officielle, il y réunit la fine fleur des gens de lettres et par eux il devient critique d'art, critique littéraire, critique dramatique, romancier, poète : c'est bouffon. Il a attiré à lui, parce qu'il peut payer sans compter, ce qui fait la fortune, ce qui fait la vie des journaux auxquels on a accordé la permission de ne pas mourir; il les décapite; il leur enlève leur intelligence pour s'en pavaner; il a le droit de prise sur le bien d'autrui, droit de jambage sur l'esprit des autres. Monopoliser les lettres comme on a monopolisé le tabac; se faire fabricant de littérature, comme on est fabricant de cigares, sans avoir pour excuse la nécessité du fisc; n'avoir que la peine de se baisser pour choisir dans le trésor de quoi faire échec au produit des abonnements et des annonces dont les journaux peuvent subsister à grande difficulté, c'est un acte auquel tu ne peux t'associer. »

Louis m'écoutait avec cette inaltérable patience qui finissait toujours par me désarçonner; il secouait la tête et se contentait de dire : « Je crois que tu exagères. » Je reprenais plus emporté : « Comprends-moi bien : je ne te blâme pas d'accepter une place qui dépend du gouvernement; les gouvernements sont faits pour être servis; si tu veux servir celui-ci, je n'y ai point d'objection; tu portes un nom, tu as une intelligence, tu auras une fortune qui t'ouvrent toutes les carrières ; si tu veux courir le sort des fonctions publiques, entre dans n'importe quel ministère, je t'approuverai ; — mais, de toutes les positions vers lesquelles tu peux regarder, il n'en est qu'une, une seule, qui soit de nature à porter préjudice à la littérature, et c'est celle-là que l'on t'offre, c'est celle-là que lu vas accepter ! » J'étais ému ; les bonnes raisons se pressaient sur mes lèvres ; comme toujours en pareil cas, je les exprimais mal et je sentais que je ne pouvais faire partager à Louis la conviction qui me dominait. Louis avait beau être habitué à mes emportements, ma violence le déroutait et il ne répondait rien. Je lui disais : « Ton père a été député et conseiller d'État, il n'est rien que par les lettres; s'il n'avait écrit ses pamphlets et ses Orateurs parlementaires, il serait inconnu ou du moins ignoré; si jamais nous sommes quelque chose, c'est aux lettres que nous le devrons; nous sommes donc liés, en quoique sorte, par le devoir professionnel; tout ce qui atteint, amoindrit la littérature est pour nous faire horreur; nous ne devons tolérer aucune mesure qui lui nuise, ou du moins nous ne pouvons nous y associer, sans manquer à notre conscience. »

Louis regimbait et me disait : « Mais en quoi puis-je nuire à la littérature parce, que je serai rédacteur en chef du Moniteur'] » Je trépignais; si les blasphèmo.s ouvrent l'enfer, c'est ce jour-là que je me suis fermé les portes du

paradis; je répliquais : « Parce que tu appelleras forcément à ton Moniteur, que Dieu confonde! les hommes dont le labeur conserve encore un reste d'existence aux journaux. » Louis reprenait : « Mais le gouvernement a cependant bien le droit d'avoir son journal. » Je ripostais: « Oui certes, et ce qui le prouve, c'est qu'il l'a, son journal, il l'a tel qu'il le doit avoir; en temps de liberté de presse, il a le droit de faire de son journal ce qu'il voudra; mais aujourd'hui, quand les neuf dixièmes des journaux ont été frappés de mort, quand toute polémique est interdite à ceux qui restent, quand ils ne peuvent vivre qu'à la condition d'être des recueils presque littéraires, le gouvernement commet une iniquité en élevant une concurrence sans péril pour lui, dommageable pour eux et sans vergogne, car elle s'appuiera sur une puissance financière que nul journal ne possède. Entamer une partie après avoir réuni tous les atouts dans sa main, c'est jouer à coup sûr, c'est-à-dire faire un acte d'improbité. » Nous avions beau discuter, nous ne nous comprenions pas.

Louis consulta son père, qui lui répondit : a Tu sais bien comment est Maxime, c'est un caractère exclusif, avec lequel on ne peut tomber d'accord. » Sans être convaincu, Louis était indécis. Il interrogeait les gens de lettres qu'il connaissait et recueillait les avis. L'un d'eux lui dit : « Combien payera-t-on la ligne au Moniteurl » Quelques-uns répondirent : « Votre ami en parle à son aise; il est facile d'être Spartiate quand on a des rentes. » Un autre, qui guignait la succession de Gautier à la Presse, poussa des cris d'admiration : « Ce projet est superbe ; loin de nuire à la littérature, comme Du Camp se l'imagine, le gouvernement se met en devoir de la protéger. » Nous eûmes une dernière séance chez M. de Cormenin, Théophile Gautier y assistait; elle commença à

dix heures du matin et se termina à quatre heures. J'étais épuisé; je n'avais pas mangé depuis la veille; j'avais le système nerveux très ébranlé et je sentais que les larmes me gagnaient. Louis me dit : « Je ne partage pas ton opinion, mais je ne ferai que ce que tu voudras; je veux que rien ne porte atteinte à notre amitié. » C'était me vaincre, je fus vaincu. Je lui pris les mains : « Va donc, puisque je n'ai pu te persuader : tente l'expérience; je ne te donne pas six mois pour être dégoûté jusqu'à la nausée du métier que tu vas faire. » J'ai souvent entendu accuser Théophile Gautier d'insensibilité : il avait le visage enfoncé dans un coussin de canapé et pleurait.

Nous descendmies l'escalier ensemble sans parler, et nous marchâmes quelque temps en silence dans l'avenue Gabriel. Tout à coup Gautier me dit : « Tu sais, c'est toi qui as raison; après le décret de février, nous tous qui tenons une plume, nous aurions dû partir, traverser la France en mendiant, nous en aller à Genève, dont nous aurions fait la capitale de la littérature, comme Calvin en avait fait la capitale de la réforme; mais notre Père qui est aux cieux ne nous donne pas du tout notre pain quotidien, il faut donc rester là où la mangeoire est garnie. Entre l'État qui va me payer et Emile de Girardin qui me paye, la différence est minime et je n'ai pas à faire le dégoûté. C'est égal, ô Max! tu aimes les lettres, et, à cause de cela, il te sera beaucoup pardonné. »

Louis de Cormenin entra donc au Moniteur en qualité de rédacteur en chef et son début n'y fut pas heureux. Rendant compte d'une représentation de gala qui avait eu lieu à l'Opéra et citant les personnes qui y avaient assisté, il iionuna : le roi Jérôme. Le roi Jérôme I et les traités de Vienne, étaient-ils donc abrogés? Une telle qualilication accordée à un prince détrôné, dans le Mo7iiteur, dans le Journal officiel, c'était grave, et l'Europe était

attentive. La diplomatie entra en campagne; notre ministre des affaires étrangères eut à fournir des explications. Louis fut tancé par le ministre d'État et dut promettre d'être plus circonspect à l'avenir. Je ne me tenais pas encore pour battu; j'avais remis à Louis une note détaillée dans laquelle je disais, en substance, que, puisque le gouvernement se faisait éditeur littéraire, il devait réserver son journal aux jeunes auteurs, aux débutants, qui, là du moins, trouveraient une occasion d'utiliser leurs aptitudes et auraient un débouché que le petit nombre de journaux leur rendait presque impossible à découvrir ailleurs. Louis de Gormenin recopia ma note, la compléta et la communiqua à M. Fould, qui, après l'avoir lue, répondit : « Je ne veux que des noms connus et aimés du public. »

L'incident que je viens de raconter, en essayant de dominer l'émotion qui m'agite encore à ce souvenir, s'était produit en novembre 1852, au moment où la présidence décennale allait devenir l'empire héréditaire, si toutefois le peuple consulté y consentait : le peuple y consentit. Le 14 juillet 1853, Louis de Gormenin m'écrivit : « Illumine si tu veux; tu avais raison; je viens d'envoyer ma démission au ministre; je quitterai, lundi, la rue des Poitevins, où je resterai jusqu'à la fm de la semaine. » Louis, en effet, avait reconnu que je ne m'étais pas trompé ; le grand format adopté par le Moniteur et l'adjonction du roman en feuilletons quotidiens avaient mis en péril l'existence des autres journaux où tant d'hommes de lettres trouvaient à vivre; comme il était d'une bonne foi irréprochable, il convint que mes prévisions avaient été justes et se retira, il alla porter lui-même sa lettre de démission à M. Fould et lui expliqua qu'un rédacteur en chef était inutile au. Moniteur : un simple directeur chargé de la manulention du journal suffisait. M. Fould accueillit

l'observation et Louis de Cormenin ne fut pas remplacé.

Deux ans après, je voulus me rendre complc de l'influence que la transformation du Moniteur officiel avait exercée sur les autres journaux; dans trois d'entre eux, appartenant à ce que, faute de meilleurs mots, on appelait alors l'opposition, je pus avoir des renseignements précis. Les abonnements avaient diminué environ d'un tiers; comme la quantité des annonces est toujours en rapport direct avec le nombre des abonnés, les annonces avaient baissé dans la même proportion. C'était une perte sèche qu'il fallait réparer: on la fit naturellement supporter à la rédaction, c'est-à-dire aux gens de lettres, dont la rémunération fut réduite.

Le décret du 17 février eut sur la littérature abstraite une influence néfaste. Il fallait que les journaux offrissent un aliment quelconque à la curiosité des lecteurs: toute discussion politique, toute interprétation des actes administratifs étant forcément mise de côté, on chercha à réveiller un peu l'intérêt public en sautant par-dessus le mur de la vie privée et en racontant d'une façon transparente les scandales dont une ville comme Paris n'est pas avare. Le comte de Morny y fut pour quelque chose. Un soir qu'un ministre se plaignait en sa présence que l'on eût raconté une anecdote qui aurait dû rester secrèle, il répondit : « Baste! pourvu qu'ils ne parlent point politique, laissez-leur dire ce qu'ils voudront; tant pis pour ceux dont on lèvera les masques! »

C'est alors que la presse (piotidieime se modifia et prit l'allure indiscrète qu'elle n'a plus abandonnée depuis; partout il y eut des reporters aux écoutes, et ce qui se passa derrière les portes ne fut plus un mystère; la criti(jue dramatique hebdomadaire, qui jadis suffisait h défrayer l'intérêt qu'inspirent les spectacles, fut rejcièe au second plan; dans les théâtres, on négligea les œuvres

hî SOUVENIRS LITTERAIP.es.

pour s'occuper des personnes; chaque jour, les bruits de coulisse obtinrent les honneurs d'un article spécial : on sut où Mlle X... et Mme W... faisaient faire leurs toilettes et qui soldait les factures. Ces bavardages n'ont, en somme, aucune gravité et ne causent que bien rarement un préjudice appréciable, car il est à remarquer que la plupart des gens dont on entretient le public sont enchantés que Ton parle d'eux. Je pourrais citer telle « madame » qui donne à danser et qui paye une redevance fixe à un journal pour que l'on y fasse mention de ses bals.

L'inconvénient est plus grave et d'un ordre plus élevé. Les jeunes gens qui tout le jour battent le pavé afm de pouvoir écrire le soir un article « bien informé » , sont pour la plupart des hommes de talent, que la facilité de la tâche, la rémunération quotidienne et relativement importante ont détournés du culte des lettres. Tel qui, dans l'espace de dix ans, a écrit mille « échos des salons » et qui s'est fatigué à ce métier, eût pu faire trois ou quatre bons romans, un ou deux volumes de poésie dont la littérature aurait profité. J'ai connu un poète d'un grand avenir qui use sa vie dans les papotages d'un journal agressif. Que de fois, en lisant ses articles vifs et pimpants, où l'étincelle jaillit à chaque ligne, qui donne une vraie joie aux raffinés, mais dont la mémoire ne conserve aucun souvenir, que de fois j'ai pensé au Lucien de Rubempré du Grand homme de province à Paris, et j'ai regretté le talent dispersé à pleines mains dans des œuvres périssables, tandis qu'il eût brillé d'un solide éclat s'il eût été cristallisé dans un livre! Ceux qui ont résisté à la tentation, qui ont couru la chance des volumes lorsque le journal s'ouvrait à eux, avaient une forte vocation, et il faut les en louer. Si l'on écrit plus tard l'histoire de la littérature sous le second Empire, si

l'on se demande pourquoi elle a été indécise, un peu sénile, faite en réminiscence de Victor Hugo et de Balzac, sans originalité en un mot, on trouvera la réponse dans le décret du 17 février, qui a frappé les lettres mêmes et les a énervées.

C'est de la même époque et pour les mêmes causes peut-être que date l'avènement d'un genre de littérature qui' jusque-là n'avait guère été représenté que par des afliches, des annonces et des prospectus. Le mot littérature appliqué à cette sorte de choses est malséant, je le sais bien, mais il n'en est pas d'autre pour exprimer ce qui s'imprime et se publie. Les opérations de Bourse acquirent une importance considérable, l'activité qui ne trouvait plus à s'employer à la politique, se rejeta sur les finances et sur l'industrie; à cette expansion nouvelle des intérêts matériels il fallut des organes nouveaux de publicité, et l'on créa la presse financière. Les « affaires » furent nombreuses et hardies. On inventa des journaux exprès pour les propager et les soutenir, journaux d'un prix singulièrement réduit, qui coûtent plus cher à fabriquer qu'ils ne se vendent, mais qui sont une source de bénéfices assurés, puisqu'ils poussent les abonnés à des opérations dont les metteurs en œuvre de cette prose spéciale savent recueillir bonne mouture. Des gens de lettres ont abandonné les romans ou la critique ])our apporter le secours de leur talent à ces usines d'ai'tich's destinés à recommander des opérations où le bon public se laissait prendre ; on les payait à beaux deniers comptants ou avec des actions libérées qu'ils négociaient à la Bourse. Cette presse de tripotage et d'argent est née sous le second Empire; elle a pris aujourd'hui des proportions telles, que l'on n'en est plus à compter les journaux qui la représentent,

A la Revue de Paris, comme dans les autres recueils

périodiques sérieux, nous nous tenions à l'abri de ces écarts, nous restions dans notre tente littéraire et sous aucun prétexte nous n'en sortions. Nous faisions de notre mieux, car le bon vouloir ne manquait ni à Laurent-Pichat ni à moi. Nous sentions bien que les lettrés se décourageaient à frapper en vain aux rares portes qui pouvaient encore s'ouvrir devant eux; nous n'avions pas hésité à doubler le nombre de nos livraisons, de façon à en avoir vingt-quatre au lieu de douze, ce qui nous permettait d'exercer une hospitalité plus large, quoique plus coûteuse. Nous étions restés fidèles à notre principe et nous nous considérions toujours comme un théâtre de début; nous accueillions les jeunes gens de préférence, et toutes les fois qu'il nous a été possible de publier la première œuvre d'un inconnu, nous avons été satisfaits. Nous avions tenu à ce que la poésie ne fût jamais exclue de notre petite maison; chaque livraison eut ses vers, et plus d'un écrivain qui est devenu célèbre a chanté ses premières strophes à nos côtés. Aussi, dés qu'une pièce de vers était née quelque part, on nous l'apportait, et souvent elle ne nous semblait pas digne du baptême.

Là, plus que partout ailleurs, j'ai pu constater les illusions que les hommes se font sur eux-mêmes et l'implacable vanité qui les dévore. Moins le talent est réel, plus elle est susceptible, plus on la blesse dès qu'on ne l'encense pas. C'est un spectacle pénible, mais qui n'est pas sans utilité et qui rend modeste. J'ai conservé quelques lettres qui me furent adressées à cette époque par de pauvres garçons infatués d'eux-mêmes et que de loin j'ai suivis dans leur existence. L'un d'eux, auquel j'avais benoîtement dit : « Nous sommes prêts à vous aider à faire votre trou », me répondait : « Je ne veux pas faire mou trou, monsieur, je veux bâtir un monument. » Un autre m'écrivait : « Sachez que l'enfant de vingt ans qui

VOUS parle est tout à la fois artiste, acteur, peintre, poète, philosophe, économiste; sachez que le rôle que je veux me faire sur cette terre est celui de Socrate et du Christ; je dois donner une foi au monde! » Un troisième m'adressait des propositions : « Je vous fournirai de quoi alimenter votre recueil, de quoi en assurer le succès : roman, poème, critique littéraire, philosophie, histoire, études domestiques, hiographies d'artistes; je suis encyclopédiste et inépuisahle. Je vous prie de me réserver, pour commencer, trois feuilles (48 pages) par numéro; j'irai vous en causer; je n'ai encore rien de prêt, mais huit jours me suffisent pour ahattre un volume. » Celuilà ne m'en causa pas, car sa lettre m'avait édifié; je sais ce qu'il est devenu : il trempa dans les sanies de la Commune et s'y noya.

Nulle observation ne parvient à dérouter ces pauvres êtres et à leur faire abandonner la voie littéraire où toutes les chutes les attendent; la réputation d'autrui leur semble un attentat direct à leur sécurité; ils accusent les hommes, ils accusent le destin et ne s'accusent jamais. Gela est simple : la vocation des gens sans talent est plus aiguë, plus violente, plus exclusive que celle des hommes de génie, car elle est morbide et s'appuie sur ce qu'il y a de plus tenace au monde, sur une idée fausse. Parfois ils quittent un bon métier qui les ferait vivre pour se jeter dans les lettres, dont ils meurent, connue ce docteur Aussandon que j'ai connu. Il déserta toute clientèle et voulut écrire; il s'appliquait des compresses humides sur le front pour « avoir des idées » ; les idées ne venaient pas, mais la misère vint, et le docteur se tua d'un coup de pistolet au cœur.

Ceux-là étaient des fous d'inq)uissance et de vanité; mais, en revanche, combien d'honnnes m'inspirèrent de l'affection et de l'intérêt I Combien, avec la valeur, l'origi-

nalité, Tinte! ligence, pouvaient se croire appelés à un avenir que la mort a fermé! Les vivants sont là qui s'affirment dans les lettres ou dans la politique, mais les morts, qui en parlera, si ce n'est moi, dont ils furent connus, dont ils furent aimés? Je vois leurs fantômes; ils passent et me font signe, car ils savent que je ne les ai pas oubliés. C'était hier, et c'est déjà bien loin. Dans la nuit qui les enveloppe, comme un suaire obscur, ils ont des formes confuses que mon souvenir peut préciser. Hélas! j'ai beau essayer de les faire revivre, je sais bien que ce n'est que la chevauchée des ombres!

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