‹ Souvenirs littérairesChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Je n'ai point quitté Paris pendant la durée de la Commune; j'ai raconté une partie de ce que j'en sais. Flaubert m'écrivait : « Es-tu arrêté? » Je lui répondais : « Pas encore. » 11 s'en fallut de peu. L'ordre de m'écrouer à Mazas, signé de Gabriel Ranvier et de Gambon, fut expédié le 22 mai. A ce moment, les « Versaillais » étaient chez moi; les communards s'y sont pris trop tard. Contrairement à mes habitudes sédentaires, je sortais beaucoup pendant ces jours d'ivresse furieuse et je rencontrais peu de personnes de connaissance, car tout le monde s'était évadé de la ville impie qui se préparait à se brûler sous les yeux des Allemands.

Un jour cependant, vers le commencement du mois de mai, passant au coin de la rue du Quatre-Septembre et de la place de la Bourse, je me trouvai face à face avec Auber, que j'avais connu chez Pradier. Il avait alors quatre-vingtsix ans. La dernière fois que je l'avais aperçu, il était au milieu d'un froufrou de robes de soie qui semblait ne pas lui déplaire. C'était toujours cet homme correct, propret, élégant; mais l'expression de son visage avait une sorte de résignation désespérée, il était connue tassé sur lui-même et nul sourire n'effleura ses lèvres lorsque nous nous seiTÛmes la main. Nous parlâmes de l'heure présente; il

levait les épaules avec un geste où il y avait plus encore de dégoût que de découragement; il me disait : « J'avais neuf ans, je m'étais sauvé du magasin de mon père, qui était marchand d'estampes, et j'ai vu passer la voiture dans laquelle était enfermé Louis XVI, le 21 janvier 1795. Je me rappelle bien la Révolution ; nous ne mangions pas tous les jours à notre appétit; le pain manquait souvent à la maison : c'était sinistre, mais c'était moins criminel, c'était moins bête que ce que l'on fait aujourd'hui. » Longtemps nous causâmes; en le quittant, je lui dis : « Au revoir! » Il secoua la tête : a Non, adieu; je suis sur mes fms ; le vieux cerf est forcé ; je mourrai mercredi ou jeudi prochain. » Il se tint parole; le jeudi 11 mai, il était mort doucement, comme un homme qui s'endort de fatigue.

Lorsque l'armée française eut mis fin aux ribaudailleries delà Commune et que la ville à demi détruite se réveilla du cauchemar qui l'avait oppressée, on vint de l'étranger, on vint de la province pour regarder les blessures que Paris s'était faites. Flaubert accourut, moins pour voirdes ruines que pour embrasser ceux qu'il aimait. Il croyait avoir souffert de la guerre plus que nul autre. Je n'essayai pas de lui retirer cette illusion. En contemplant les monuments incendiés, en écoutant le récit des crimes de la Commune, il répétait : a Quelles brutes! quelles brutes! » Puis il retourna à Croisset, car le dégoût le débordait.

Un jour que j'étais dans la rue de Lille, debout devant les décombres noircis, je vis venir Théophile Gautier, appuyé sur le bras d'un de nos amis communs. Ah ! le pauvre Théo! Comme il était changé! tirant la jambe, appesanti, la joue pendante, les paupières bouffies, la pâleur du visage plus profonde que de coutume, les lèvres entr'ouverlcs comme pour un cri d'indignation, il leva les bras en me voyant et me cria : « Et c'est ce troupeau de

cagous, d'incendiaires et de meurtriers qui s'appelle le peuple souverain! « Il marclia jusqu'au palais du Conseil d'Élat; il gravit péniblement l'escalier rompu par les flammes, encombré par les débris tombés des voûtes et, regardant les restes des peintures de Chussériau, il y chercha une image qui lui était chère; il la découvrit presque intacte, par miracle protégée contre le pétrole,, et il eut un mouvement de joie. Longtemps il resta à la contempler, comme si sa jeunesse évoquée au milieu de ces murs écroulés lui eût apparu et lui eût parlé des choses d'autrefois.

Il me disait : a Je suis saturé d'horreur; je n'ai plus qu'un besoin, me coucher sur le dos et dormir; mais il faut faire de la « copie » pour ne pas crever de faim. Si je connaissais un bon Turc qui aimât les vers français, j'irais m'établir chez lui à Constantinople; en échange de quelques sonnets à la gloire du Prophète, je lui demanderais un plat de pilaw pour manger, un tchibouck pour fumer, un tapis pour m'étendre et je tâcherais d'oublier que j'appartiens aux races d'Occident, à ces races qui tuent, qui brûlent, qui volent et qui disent : « Je suis la civilisation », tandis (ju'elles ne sont que la bêtise et la férocité. » Il était ému. « Je ne voudrais pas mourir, reprenait-il; mais je voudrais être mort. Ah! que notre pauvre Louis a eu d'esprit de s'en aller et de ne pas assister à ces misères! Nous avions de l'imagination au temps de Uernani et du Roi s'amuse, mais moins que ces gorilles qui se croient des Sardanapales parce qu'ils ont brûlé la maison du voisin et se sont sauvés. » Nous restâmes longtemps à causer sur le quai d'Orsay; il me racontait sa vie; c'était lamentable.

Encore une fois et à un âge où l'on ne remonte plus les pentes, il était redescendu au plus bas. La révolution de 1848 l'avait frappé au moment où une certaine aisance

acquise par le travail lui permettait d'établir sa vie dans des conditions supportables; il s'était remis à l'œuvre patiemment, courageusement; pierre à pierre il avait reconstruit son édifice, et au moment où il était parvenu à lui donner quelque ampleur et quelque solidité, la révolution du 4 septembre détruisait le refuge où il comptait abriter sa vieillesse. Il était triste, sans amertume; ses chagrins se doublaient d'irritations domestiques, d'humiliations, de fréquentations forcées dont il me parla et que je n'ai point à raconter. Puis, revenant aux difficultés de son existence, à la malechance qui semblait le poursuivre, il ajoutait : « J'étais un poète, les gouvernements ne l'ont pas su et, du reste, ils ne s'en souciaient guère; si je n'avais pas eu mon feuilleton de théâtre, comment aurais-je pu vivre? y>

Ceci est strictement vrai et n'est point à l'honneur des régimes dont Gautier a vu la naissance et la chute. Kepler faisait des livres d'astrologie pour gagner de quoi manger et poursuivre ses travaux d'astronomie; il disait : « La fille bâtarde nourrit la fille légitime. » Théophile Gautier en aurait pu dire autant; pour lui, c'est la critique dramatique qui a nourri la poésie. Or cette critique dramatique, inutile, sans autre intérêt qu'un intérêt transitoire, a pris son temps et l'a détourné d'œuvres plus sérieuses. Si, au lieu des douze ou quinze cents feuilletons qu'il a brochés dans la Presse, dans le Moniteur universel, dans le Journal officiel, il eût composé cinq ou six mille vers de plus, la France y eût gagné et la besogne dramatique n'y eût rien perdu.

Napoléon 111 s'était rendu compte de cette situation précaire des poètes qui ne peuvent guère se consacrer à la poésie qu'à la condition de demander des moyens d'existence à la prose, et il avait résolu d'en choisir six auxquels une pension de G 000 francs serait accordée sur sa

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cassette; Théophile Gautier était du nombre; il le savait et s'estimait heureux d'être débarrassé de quelques soucis dont la persistance interrompait souvent ses entretiens avec la muse. Malheureusement on dressa par ordre alphabétique la liste des futurs pensionnés. Les deux premiers qui furent consultés étaient riches ou hautains; ils repoussèrent le bienfait. On craignit que l'exemple ne fut contagieux : le projet fut abandonné et Gautier eut un déboire de plus dans une existence qui n'en manqua jamais. Dans les dernières années de l'Empire, on avait réussi à lui créer une situation convenable qui lui permettait de vivre sans trop de peine et qui, — il me le disait luimême, — lui donnait la faculté d'être malade pendant huit jours sans se voir affamé.

Sauf quelques exceptions, tellement rares que, de notre temps, deux noms les résumeraient, — Lamartine et Hugo, — les poètes ne peuvent gagner le pain quotidien; ou ils sont réduits à brocher des traductions, des articles variétés, ou l'on en fait des bibliothécaires au service du public et à 5000 francs d'appointements par an. Et que l'on ne dise pas que j'exagère! Dans la semaine qui précéda sa mort, c'est-à-dire à l'heure où sa célébrité était devenue universelle, Alfred de Musset reçut une offre de son éditeur; il faut écouter ce qu'en dit son frère : « Il regretta de n'avoir point accepté la proposition de son Hbrairo, qui lui demandait la cession complète et à perpétuité de la propriété de tous ses ouvrages moyennant une pension viagère de 2400 francs ^ » 11 serait supcrllu d'insister, il s'agit d'Alfred de Musset. On peut deviner ce que Théophile Gautier auiait eu en partage si, connue son tenipérauient l'y portait, il eût abandonné la prose pour

1. Paul de Musset : biographie d'Alfred de Musset, sa vie et ses œuvres. Paris, 1873, p. 333.

les vers. Ernest Renan a dit : « Les choses de l'âme n'ont pas de prix ; au savant qui l'éclairé, au prêtre qui la moralise, au poète et à l'artiste qui la charme, l'humanité ne donnera jamais qu'une aumône totalement disproportionnée avec ce qu'elle reçoit- »

Comment se peut-il qu'un pays comme la France, qui a la prétention d'être assez riche pour payer sa gloire, n*ait pas encore compris qu'il y va de son honneur de ne pas laisser tomber dans l'obligation des œuvres infimes les hommes qui peuvent créer des œuvres supérieures? Je suis désintéressé, de toute manière, dans cette question, et c'est pourquoi je me permets d'y toucher. Si une dizaine de poètes recevaient chaque année une douzaine de mille francs, notre budget ne serait pas trop surchargé pour avoir 120 000 francs de plus à la dépense, et on ferait une action à la fois généreuse et utile. Seulement il faudrait obtenir, — et ce ne serait pas facile, — que l'on appréciât le mérite du poète en dehors de ses opinions politiques. Si Alfred de Musset, si Théophile Gautier, si Gustave Flaubert, lorsqu'il fut ruiné, avaient reçu chacun une pension suffisante, c'eût été pour le plus grand bénéfice de la littérature française. Je ne les classe pas, je les nomme; il est indiscutable que chacun d'eux a fait preuve d'un talent dont une nation a le droit d'être fière. Que l'on n'imagine pas que, s'ils avaient eu des « rentes », ils eussent cessé de travailler; ils n'étaient pas plus maîtres de ne pas produire que le prunier n'est maître de ne pas porter de prunes; la production, pour certains cerveaux, est un besoin auquel il est impossible de se soustraire.

En causant avec moi, Gautier revenait sur les événements de soi! existence; c'était un miserere. Il n'avait que deux souvenirs vraiment doux, sr^uvenirs de liberté, d'expansion, d'affranchissement, disait-il : c'était celui

qui se rapportait à son voyage d'Espagne en 1840, et celui qui lui rappelait son séjour à Venise, en 4850, avec Louis de Cormenin; hors de là, il ne trouvait que de la tristesse; même dans ses heures de folie ou de passion pendant lesquelles il prétendait avoir forcé les portes du paradis de Mahomet, il constatait des minutes d'amertume qui troublaient sa quiétude.

Gautier, malgré sa force extraordinaire et l'ampleur de ses désirs, était un rêveur égaré au milieu d'une civilisation agitée, implacable, qui passait à côté de lui, sur lui, le foulant aux pieds sans même l'apercevoir et sans qu'il s'en plaignît. Il se sentait absolument, non pas incompris, mais en dehors du monde où le hasard l'avait jeté; aussi, par une sorte de pudeur farouche, qui souvent dégénérait en timidité, il ne se lamentait pas. A quoi bon? On ne l'eût pas entendu. Parfois il s'écriait . « Pauvre Théo 1 » et nous, qui le connaissions, nouà n'ignorions pas ce que cette exclamation contenait de douleurs comprimées. Ses rêves allaient loin, si loin que, sachant bien que la vie fantastique qu'il avait entrevue dans ses songes n'était point de ce monde, il se contentait de l'existence médiocre à laquelle il était condamné.

Ses aspirations vers la richesse, vers la puissance étaient nulles ou à peu près. Un jour, je lui demandai : « Quel don aurais-tu voulu posséder? » Il me dit : « La beauté. » Cela est singulier, car il fut très beau, quoique un peu engorgé dès sa jeunesse. En vieillissant, il s'épaissit et se déforma ; trop de soucis pesaient sur lui et lui modelaient le visage d'une main rude. Sa crainte de la mort, qui fut réelle et dont il ne se cachait guère, élail surtout faite de l'horreur ([ue lui inspirait la dissolution de l'être humain. Jamais il n'était entré à la Morgue; la vue d'un malade lui était plastiqueniont désagréable, les cheveux blancs lui semblaient un commencement de

décomposition ; tout ce qui lui rappelait que « la poudre retourne à la poudre » lui causait une impression désagréable.

La guerre, la révolution du 4 septembre, la Commune ont porté à Théophile Gautier un coup dont il a toujours souiïert; il a traîné, ou plutôt il s'est traîné jusqu'à la tombe, languissant, enveloppé d'ombre, parlant peu et n'ayant plus guère que des regrets. Un billet, qu'il m'écrivit cinq ou six mois avant sa mort pour me charger d'une mission confidentielle, se terminait par ces mots : Delenda spes. Les chagrins, l'incertitude du lendemain, l'absence de halte dans sa vie laborieuse le poignaient et lui causaient plus d'angoisses qu'il ne convenait à sa sérénité voulue d'en laisser paraître. L'anémie s'en empara; il devint faible; physiologiquement tout indique qu'il eut pendant son sommeil un choc congestif dont il ne s'aperçut pas, mais dont les effets ne furent que trop réels. Il fut frappé de paralysie partielle ; cerlains mots ne lui revenaient pas en mémoire; il les cherchait et ne les trouvait plus. La poitrine commença à mal fonctionner, le cœur, trop gras, se soulevait avec peine; une phtisie rénale, — la maladie des moribonds, — se déclara et, le 25 octobre 1872, le pauvre Théo s'endormit pour ne plus s'éveiller.

Je voyageais loin de la France en ce moment; c'est dans une gare de chemin de fer, en achetant un journal étranger, que j'appris la mort du poète que j'aimais et avec lequel j'avais vécu jadis dans une étroite intimité. Ma douleur fut d'autant plus vive que j'en fus inopinément saisi et que rien ne m'avait préparé à une fin que la force colossale de Gautier ne faisait point présager. Les souvenirs affluèrent en moi; je revis le petit hôtel de la rue Lord-Byron, où je l'avais rencontré pour la première fois, et l'appartement de la rue llougemont, où

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l'état-major de la garde nationale le fit arrêter, et l'appartement de la rue Grange-Batelière, où les \iolonistes hongrois venaient jouer des marches héroïques, et la maison de Neuilly, la dernière étape que la Commune ne respecta guère et où il devait mourir. Je me rappelai nos promenades à Genève en regardant les eaux bleues du lac, et les longues causeries sur le boulevard en revenant du théâtre, et nos bavardages, et nos projets, et nos amitiés communes, et nos discussions esthétiques. Je trouvai qu'il est dur de ne plus se retourner sur sa route sans y voir la profusion des croix funèbres qui marquent la place où dorment ceux dont on a été le compagnon; je pensai qu'il est lamentable de vieillir à travers des regrets et que ceux qui sont délivrés ne sont pas à plaindre.

Elle est permanente et active cette délivrance qui enlève l'homme à la terre, tout en le laissant dans le cœur de ses amis; c'est là qu'est le véritable cimetière et nous finissons par n'être plus que des nécropoles où nous nous entretenons avec ceux que l'on n'aperçoit plus. Les morts s'y pressent, mais il y a toujours de la place; le souvenir est hospitalier, il ne repousse personne. 11 n'y a pas de fosse commune, chacun a sa tombe particulière, les chers morts en sortent souvent, ils secouent leur linceul et nous parlent.

Qui es-tu, toi qui m'appelles? — C'est toi, pauvre petit; as-tu peur que je ne t'oublie, toile fils de mon vieux camarade, toi llenri-Cliarles Read, (pii es parti sur l'aile de ta dix-huitième année? Te souviens-tu, quand tu vins passer trois semaines auprès de moi à la campagne, comme tu avais de beaux airs étonnés et de grand éclats de rire aux histoires que je te racontais? Connue tu étais jeuiu», déjà réfléchi, regardant avec admiration les arbres veris qui ondulent sur la montagne, t'épienant de tout et aspi-

rant la vie avec une ardeur contenue ! On eût dit que la pudeur de la mort t'avait déjà touché. Ta pâleur et la dilatation de tes pupilles m'inquiétaient, mais toute prévision sinistre s'envolait quand je te regardais vivre. Comme tu étais doux et comme ta naïveté était sincère! Tu avais des curiosités qui te tenaient en éveil, et tout ce que tu aurais bien voulu savoir se formulait en vers que tu n'osais montrer, parce que tu avais défiance de toi-même, et tu te défiais de toi parce que tu avais une valeur sérieuse.

Te rappelles-tu que tu m'accompagnais à la chasse, que tu étais l'ami de Galba et de Falco? Te rappelles-tu que je t'ai fait tirer ton premier coup de fusil et que je ne l'ai pas reçu, - — ce qui t'a étonné, et moi aussi? Tu courais dans les hautes herbes avec la rapidité de ton adolescence ; quand le soleil descendait à l'horizon et que la fumée des chaumières montait vers le ciel, tu me récitais les vers de Virgile. Dans ce souvenir des lettres immortelles qui s'élevait en toi, semblable au parfum des fleurs nouvellement cueiUies, ne m'as-tu pas dit : Et si fata aspera rumpasl c'est de toi que tu parlais. Tu es venu et tu t'en es allé. Tu es resté juste le temps de faire quelques vers, comme ces oiseaux de passage que l'on entend dans une matinée du mois de mai, dont le chant nous émeut, qui partent et que jamais l'on ne revoit. Quand ton âme charmante s'est envolée vers les hauteurs, quand tu as quitté la maison où, depuis ton départ, chacun est resté orphelin, ceux qui t'adoraient ont rassemblé les objets que tes mains avaient touchés pour en faire des reliques; ils ont découvert les papiers que tu cachais avec soin et ils ont vu que leur (ils, que leur frère, était un poète. Le savais-tu, cher enfant? savais- tu que dans ce petit volume de poésies posthumes il y a des pièces exquises et que l'une d'elles doit être citée, car

elle exprime avec force les sentiments confus dont les jeunes cœurs sont tourmentés :

Je crois que Dieu, quand je suis né, Pour moi n'a pas fait de dépense Et que le cœur qu'il m'a donné Était bien vieux dés mon enfance.

Par économie il logea Dans ma juvénile poitrine, Un cœur ayant servi déjà, Un cœur flétri, tout en ruine.

Il a subi mille combats,

Il est couvert de meurtrissures,

Et cependant je ne sais pas

D'où lui viennent tant de blessures.

Il a les souvenirs lointains De cent passions que j'ignore, Flammes mortes, rêves éteints, Soleils disparus dès l'aurore.

Il brûle de feux dévorants Pour de superbes inconnues, Et sent les parfums délirants D'amours que je n'ai jamais eues!

0 le plus terrible tourment.

Mal sans pareil, douleur suprême!

Sort sinistre! aimer follement.

Et ne pas savoir ce qu'on aime*.

L'enfant qui a fait de tels vers, à l'âge de dix-sept ans, était un poète. Ernest Henan a écrit : « La nature est d'une insensibilité absolue, d'une immoralité transcendante. » Oui, et cette immoralité s'étale dans toute son horreur lorsque l'on voit disparaître des créatures à peine

i. Hpnn-Charles Road, Poésies posthumet, 1874-1876. Paril À. Leiïicrre, 1870.

écloses à la vie et si particulièrement douées. On reste confondu et indigné de comprendre qu'une défaillance de la matière suffit à détruire les facultés les plus belles et anéantit des espérances qui déjà devenaient des réalités. Les lettrés peuvent pleurer la mort de Charles Read : il eût été un des leurs et non l'un des moins vaillants.

J'avais envoyé ce petit volume posthume à Flaubert, qui m'avait écrit : « Si les conscrits partent les premiers, la place va donc rester vide, car les capitaines vieillissent et ne vont pas tarder à plier bagage. » Il ne croyait pas si bien dire et ne se doutait guère que son heure était marquée. Pour lui, comme pour tant d'autres, tout s'était rembruni depuis la guerre. L'ennui le dévorait; de plus en plus le labeur devenait difficile; rien ne le contentait plus, il s'épuisait en ratures : il me l'avait dit et rien n'était plus vrai. En septembre 1871, il m'écrivait : (( Le travail auquel je me livre, outre qu'il est fort difficile en soi, me donne de telles saouleurs, que j'ai perpétuellement comme un sanglot dans la gorge ; sans compter les maux de tête, qui ne me quittent plus. J'ai peur de tourner à l'hypocondriaque. Quand je sors de mon cabinet, c'est pour manger avec ma mère, qui n'entend plus du tout et qui ne s'intéresse absolument qu'à sa santé; voilà l'aimable existence que je mène. »

Son existence était dure, en effet, et il la rendait plus pénible encore par son mode de vivre. Sa claustration était complète et le seul exercice qu'il faisait était de descendre à la salle à manger et d'en remonter. Dans son cabinet, où brûlait un feu énorme dès que la température se refroidissait, vêtu d'immenses pantalons retenus par une mince cordelette en soie et d'un peignoir toujours ouvert, il restait incliné sur sa table, maugréant contre les substantifs rebelles, contre les répétitions de mots, contre les assonances, jetant sa plume de colère, s'éten-

dant sur son divan, y dormant une demi-heure, se relevant, fumant pendant cinq minutes, reprenant sa phrase interrompue, tirant machinalement sa longue moustache et se désespérant de la difficulté d'un art qu'il eût voulu pousser au delà de la perfection. La journée, la soirée, une partie de la nuit s'écoulaient ainsi dans une irritation perpétuelle; vers trois heures, quatre heures du matin, il ouvrait sa fenêtre pendant quelques instants, regardait couler la Seine, aspirait une bouffée d'air et s'en allait au lit, où son sommeil agité ne le reposait guère. Son travail l'y poursuivait. Dans ses rêves il dictait, il criait des phrases et se réveillait avec des battements de cœur. Le lendemain il recommençait, et toujours ainsi; il s'épuisait; il a fallu sa vigueur pour résister à cette existence sans repos; c'est celle que nous menions quand nous étions jeunes et que nous étions réunis à Croisset ou à Rouen, c'est celle qu'il a menée jusqu'à la fin de sa vie et à laquelle j'ai renoncé depuis longtemps. La nuit, le travail s'emporte de lui-même et devient fiévreux ; le cerveau a besoin d'être clarifié par la lumière du jour.

Flaubert, qui se plaignait des infirmités de sa mère, n'allait pas tarder à regretter de n'avoir plus à les soulager. Le 6 avril 1872, il m'écrivit : « Ma mère vient de mourir. Depuis lundi dernier je n'ai pas fermé l'œil. Je suis brisé. Gomme j'ai pensé à toi et à tout le passé cette semaine! Je t'embrasse, mon cher Maxime, mon vieux compagnon. » Gustave adorait sa mère, ne la quittait pas, vivait près d'elle et pour elle. Ge qu'il avait considéré comme un devoir après la mort de son père, était devenu un besoin impérieux; il se sentait inquiet, presque malheureux loin d'elle; seul je sais les sacrifices qu'il lui a fails et qu'il n'a jamais regrettés. Ge géant impétu<Mix, impérieux, bondissant à la moindre conlradiclion, fui lu

fils le plus respectueux, le plus doux, le plus attentif qu'une mère ait pu rêver. Il se révoltait parfois, dans noire intimité, de ce qu'il appelait sa servitude ; lorsque celte servitude lui manqua, il ne se consola pas de l'avoir perdue. Il écrivait à un de nos amis : « Ma vie est complètement bouleversée; il va falloir m'en refaire une autre, et c'est dur à cinquante ans. » Du reste, le sentiment de la famille était très développé chez lui; il y trouva la ruine.

A partir de ce moment, son existence flotta; le point central qui toujours l'avait retenu lui faisait défaut; sa solitude devint plus profonde, — il disait : « plus âpre » ; il ne quittait guère Croisset que pour deux ou trois mois qu'il passait à Paris, se lamentant des visites qu'il était obligé de faire ou de recevoir et venant souvent me voir le lundi, dans la journée, afin de a vider son sac » comme il disait, c'est-à-dire se plaindre des sornettes qu'il avait été forcé d'entendre et qui l'exaspéraient d'autant plus qu'il les supportait sans y répondre. Il se hâtait de retourner à la campagne et d'y chercher le repos; il y trouvait l'ennui et les rêveries qui le reprenaient. Il m'écrivait : « Ah! pauvre cher ami, si tu savais comme dans ma solitude je pense au vieux temps et par conséquent à toi! l'océan des souvenirs me submerge, je m'y noie. » A une femme de ses amies il disait dans une lettre : « Ma vie est d'une platitude continue. Je ne vois personne et je m'en trouve bien, étant devenu complètement insociable. Je converse avec mon chien et tous les jours je tire ma coupe dans la rivière ; telles sont mes distractions. » 11 avait publié la Tentation de saint Antoine, troisième manière : long dialogue à la fois lyrique et savant qui, disait-il, « devait être si rapide qu'il produirait l'effet d'une vision ».

Depuis longtemps, depuis les jours de sa vingtième

année, le théâtre le tentait; il voulait parler directement à la foule par l'intermédiaire des acteurs et être témoin des émotions qu'il pouvait soulever. Il fit une pièce en trois actes : Je Candidat^ mœurs modernes, mœurs électorales, effet de comique cherché dans des situations à la fois analogues et contradictoires. J'étais au Vaudeville pendant la première réprésentation; le cœur me battait haut, car j'avais vu la répétition générale et je n'étais pas rassuré. Le premier acte fut bien accueilli; le nom de l'auteur était connu, ce que l'on savait de son talent, de son caractère, de sa bonté, disposait favorablement le public. Le second acte eut des oscillations inquiétantes; au troisième acte, tout s'écroula. Flaubert avait transporté une étude psychologique faite de nuances et de détails sur le théâtre, où les situations les plus grosses doivent être grossies encore pour être comprises. L'échec fut complet. Je doutais beaucoup qu'il n'augmentât l'amertume où Flaubert plongeait souvent jusqu'au cœur; je m'étais trompé : il supporta vaillamment sa déconvenue. 11 dînait chez moi avec quelques amis le jour de la seconde représentation; il fut d'une gaieté un peu forcée, mais de bon aloi, et quand, pour pallier sa défaite, on lui disait : « La pièce se relèvera d'elle-même et aura du du succès, )) il répondit : « La pièce sera outrageusement sifflée ce soir, je la retirerai et elle ne paraîti'a plus sur l'alTiche. » Il le lit comme il l'avait dit, et le lendemain le Candidat n'était plus au répertoire'.

Cette comédie qu'il avait faite» avec une rapidité extraordinaire pour lui, — en moins de six semaines, — avait été une sorte de distraction à un travail qui l'occupait depuis longlcnqjs déjà et au([uel il se reprit avec ardeur.

1. Le Candidat, comodif» eu 4 actes, par Gustave Flaubert, repiésentôe sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 15 et 14 mars 1874 Paris, Ed. Charpentier, 1874.

Il mettait à exécution un ancien projet de sa jeunesse et il écrivait cette histoire de deux commis dont il m'avait déjà parlé en 1845. Je la rappelle en un mot. Deux expéditionnaires héritent d'une petite fortune, réalisent leur rêve qui était de vivre ensemble à la campagne, et finissent par s'ennuyer tellement de leur oisiveté, qu'ils ne trouvent pas d'autres moyens de se distraire que de copier à tort et à travers tout ce qui leur tombe sous la main. C'était un sujet de nouvelle; mais dans sa longue gestation ce sujet s'était développé dans des proportions démesurées, ajoutant chaque jour quelque nouvel épisode au projet primitif. Flaubert se résolut à écrire un livre qui, dans sa pensée, eût été l'encyclopédie de la bêtise humaine. Lorsque je lui disais : « Je ne vois pas nettement ce que tu veux faire, » il me répondait : « Je veux produire une telle impression de lassitude et d'ennui, qu'en lisant ce livre on puisse croire qu'il a été fait par un crétin. » Singulière ambition, qui était sincère. 11 se mit à l'œuvre et éprouva lui-même un ennui si tenace à raconter les actes des deux imbéciles dont il s'était constitué l'historien, qu'il ne put continuer et abandonna son travail.

Gomme un homme qui prend un bain parce qu'il s'est laissé choir dans la poussière, il se rejeta vers les expansions lyriques, où il trouvait à déployer ses facultés, et il écrivit Hérodias, puis Saint-Julien l'Hospitalier et enfin Un Cœur simple, où il put ressaisir en partie la force analytique qui avait assuré le succès de Madame Bovary. Le volume des Trois Contes est une des œuvres excellentes de Flaubert. Là il se possède, se répand à sa guise et donne à ce qu'il appelait familièrement ses «gueulades » toute l'ampleur qu'elles pouvaient comporter. 11 y avait longtemps que ces trois histoires hantaient sa cervelle. Saint-Julien rHospitalier a été conçu à la vue d'un vitrail

d'église normande ; Hérodias a été inspiré par les sculptures d'un des portails latéraux de la cathédrale de Rouen, et le Cœur simple est le développement d'un récit qu'il a entendu à Honfleur.

A propos de ce livre, il se produisit chez Flauhert un phénomène qui m'inquiéta, car c'était l'indice d'un trouble singulier. Le volume fut publié au mois d'avril 1877; le succès s'accusait d'une façon sérieuse, lorsque survint l'incident politique du 16 mai, qui accapara l'attention publique. Les destinées de la France pesaient plus sur l'opinion qu'un trio de nouvelles. Flaubert en fut outré; il m'écrivit : « La guerre de 1870 a tué l'Éducation sentimejitale, et voilà un coup d'État intérieur qui paralyse les Trois Contes; c'est vraiment pousser loin la haine de la littérature. » Cette pensée ne persista pas en lui, mais elle traversa son esprit et il crut, pendant un instant, que le monde politique voulait étouffer toute manifestation littéraire, eût-elle pour objet la légende de deux saints et l'histoire d'une servante. Quand un fait politique pouvait nuire à un roman ou à une œuvre dramatique, il disait avec une colère qui n'avait rien de joué : « Ils ne savent qu'imaginer pour nous tourmenter ; ils ne seront heureux que lorsqu'il n'y aura plus ni écrivains, ni dramaturges, ni livres, ni théâtre. » Ceci était dit de bonne foi et prouve à quel degré il était imprégné de littérature; hors des lettres, il ne regardait, il n'apercevait rien.

Délassé par ce travail incident, ayant versé son tropplein de lyrisme, il se remit à écrire l'histoire de ses deux bonshommes, ainsi qu'il disait. La besogne n'avançait guère; il voulait ridiculiser non seulement ses personnages, mais les connaissances qu'ils cherchent à ac(piérir; or ces connaissances, Flaubert n'en avait que des notions imparfaites et il lui fallait les étudier, ne fûtce que sommairement, afin d'en pouvoir parler. Il s(î mit

donc à lire toute sorte de livres d'agriculture, de botanique, de géologie, d'économie politique, de magnétisme, d'éducation, qu'il feuilletait fiévreusement et dans lesquels il récoltait les opinions et même les phrases qui lui semblaient les plus bêtes. Il m'écrivait : « Envoie-moi tout ce que tu as dans ta bibliothèque sur l'enseignement primaire; découvre-moi un bouquin de physiologie imbécile; où pourrai-je trouver le Naturaliste du premier âgel as-tu l'ouvrage du baron Dupotet et quelque chose sur le spiritisme? J'ai vu chez toi autrefois un petit volume : la Fin du monde par la science, expédie-le-moi ; — enfin, mets en fiacre avec ton domestique tous les livres idiots que tu possèdes et fais-les apporter chez moi : n'oublie pas la Luciniade du docteur Sacombe, dont nous avons tant ri avec ce pauvre Bouilhet. » Je lui envoyais vingt ou trente volumes à la fois; huit jours après, il en avait extrait les notes dont il avait besoin pour mener son Bouvard et son Pécuchet à travers les tentatives les plus saugrenues.

Ce roman l'occupait exclusivement; il disait : « Ça, ce sera le livre des vengeances! » Vengeance de quoi? Je ne l'ai jamais deviné et ses explications à ce sujet ont toujours été confuses. Je connais la vie de Flaubert comme je connais la mienne, et il m'est impossible d'y découvrir un fait, un incident dont il ait pu avoir à se venger. 11 a été célèbre du jour au lendemain, et ce n'était que justice; il a été l'enfant gâté dans plus d'une intimité; il a eu des amis dévoués et des amitiés de femmes qui étaient enviables. Vengeance de quoi? J'y reviens sans pouvoir me répondre; de la bêtise humaine sans doute, qui l'offusquait et qui le faisait rugir de fureur quand elle ne le faisait pâmer de rire. Ce livre, que la mort ne lui a pas laissé le temps d'achever et qui a été publié sous le titre de Bouvard et Pécuchet^ n'a qu'un volume. Dans la pensée

de Flaubert, il devait en avoir deux. Ce tome second, il l'avait commencé, car au mois de mars 1878 il m'écrivait : « J'entame mon huitième chapitre; après celuilà, encore deux, et puis le second volume, qui est fort avancé. » Or ce second volume était probablement ce qu'il appelait le livre des vengeances.

Ses deux commis, lorsqu'ils ont pris le parti de se remettre à copier, veulent copier avec intelligence, « pour eux-mêmes », pour s'instruire, et non plus à l'état de machines qu'ils étaient autrefois. Ils font un recueil de « grandes pensées » ; ils lisent tous les ouvrages modernes, œuvres de science, de poésie, d'imagination ou d'histoire, en font des extraits, c'est-à-dire, entrahiés par leur médiocrité naturelle, y recueillent le plus grand nombre de bêtises et d'erreurs possible. Toutes les fois que, dans ses lectures ou dans ses souvenirs, Flaubert découvrait un vers baroque, une phrase mal faite, une idée sotte, une bourde en un mot, il la notait et disait : « Ça, c'est pour mes deux bonshommes. » Le second volume n'était fait que de citations empruntées aux lieux communs, aux phrases toutes faites, qu'il avait récoltés dans la littérature de nos jours. Il n'avait ménagé personne; les plus grands noms eussent figuré dans ce panthéon du prudboniisnie; ses amis n'avaient point été épargnés; il m'avait dit : a J'ai une quinzaine de phrases de toi qui sont d'une belle niaiserie; » — ce n'est pas beaucoup. Si l'on a retrouvé le manuscrit de ce second volume, réunion des pièces justificatives expliquant le premier, on ne l'a pas publié, et j'estime que l'on a sagement agi.

C'est pendant qu'il écrivait Bouvard et Pécuchet que se produisit un épisode qui assombrit les dernières années de son existence et les lui rendit insupportables. On peut juger de son état moral par ce fragment d'une lettre datée

du 15 août 1878 : « Il fallait que mon fourreau fût robuste, car le sort a cruellement ébréché la lame. Gomment, depuis deux ans surtout, ne suis-je pas crevé de rage et de chagrin? Voilà ce qui me surpasse moi-même. Eh bien non ! je me porte comme un chêne et je travaille comme un bœuf! » Sa mère, en mourant, lui avait.laissé, non pas de la fortune, comme on l'a dit, mais une aisance suffisante et qui lui enlevait toute inquiétude pour l'avenir; en outre, il était stipulé qu'il aurait toujours le droit d'habiter la maison de Croisset, qui était léguée à un autre héritier. Sa situation matérielle était donc assurée dans des conditions convenables et dont il se montra satisfait. Il savait qu'avec son mode de travailler, qui l'entraînait à dépenser quatre ou cinq ans à la confection d'un volume, ce n'est pas de ses livres qu'il pourrait jamais retirer de quoi vivre. Cela ne l'empêcha pas de se ruiner avec une étourderie généreuse que nulle intervention, nul conseil, nulle supplication ne put arrêter. Ce terrible ennemi des bourgeois, qui avait passé sa vie à se moquer des préjugés d'autrui, avait toutes les vertus bourgeoises, et, pour leur obéir, il aliéna la sécurité de sa vieillesse.

Sa vie devint difficile ; il me disait : « J'hésite souvent à prendre une voiture. » Il connut la gêne, et dans un lointain qui se rapprochait rapidement, il vit apparaître la pauvreté. Il en eut peur. Sa préoccupation était visible, il ne réussissait pas à la dissimuler; ses amis s'en aperçurent, en cherchèrent la cause et ne tardèrent pas à la découvrir, car il n'y avait pas un habitant de Rouen qui ne la connût. C'est alors que l'on essaya de lui faire donner une place dans quelque musée ou dans quelque bibliothèque. Il comptait parmi les députés des camarades qui lui étaient dévoués. A ce moment, Silvestre de Sacy, qui était conservateur de la bibliothèque Maza-

rine, mourut. C'était une vacance; on voulut en pourvoir Flaubert. Il fut averti des démarches que l'on faisait en sa faveur; il ne s'y opposa ni ne les appuya. Il resta neutre. Des droits acquis lui barraient la route; le poste de conservateur était réservé ; on lui offrit celui de bibliothécaire : il refusa.

Le combat qu'il se livra à lui-même fut très dur; j'en suis la trace dans une correspondance échangée avec l'un des hommes que cette question intéressait le plus. Le l'-'" mars 1879, il écrit : « Je ne veux pas d'une aumône pareille, que je ne mérite pas d'ailleurs. Ceux qui m'ont ruiné (il les nomme) ont le devoir de me nourrir, et non pas le gouvernement. Stupide, oui; intéressant, non. Je suis si énervé que je n'espère plus qu'une chose : la peste russe. Ah! si elle pouvait venir et m'emporter 1 » Trois mois après, il écrivait à la même personne : « C'est fait, j'ai cédé. Mon intraitable orgueil avait résisté jusqu'ici; mais hélas! je suis à la veille de crever de faim ou à peu près. Donc j'accepte la place en question : 3 000 francs par an, la promesse de ne me faire servir à quoi que ce soit, car vous comprenez que le séjour forcé de Paris me rendrait plus pauvre encore qu'auparavant. » 11 eut donc une fonction hors cadre à la bibliothèque Mazarino, où il ne parut jamais. Dans cette circonstance, en venant délicatement au secours d'un écrivain auquel on doit des chefs-d'œuvre, M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publifjue, a pris une initiative qui lui fait le plus grand honneur et dont les lettrés lui ont été reconnaissants*.

Flaubert ne devait pas jouir longtemps de la maigre sinécure qui lui avait été accordée. Trop de secousses morales, trop d'angoisses l'avaient agité. 11 avait cinquante-

d. L'arrêté ministériel est du 27 mai 1870.

396 SOUVENIRS LITTÉRAIUES.

huit ans passés; l'âge l'avait alourdi; il avait beau redoubler de travail, il ne s'échappait pas à lui-même et s'affaissait sous l'ennui. Sa solitude le fatiguait; loin de redouter les visites, comme autrefois, il les sollicitait, et ses amis de Rouen prenaient souvent le chemin de Groisset. Aux inquiétudes qui l'avaient assailli s'ajoutèrent des déceptions profondes. Un incident, bien futile en apparence, — il s'agissait d'un cigare, — éclaira des obscurités qu'il s'était toujours refusé à pénétrer. Il écrivit alors une longue lettre qui a les allures d'un réquisitoire, et il y versa toute l'amertume dont il était abreuvé*.

Les tourments dont il était harcelé avaient rendu une intensité redoutable à la maladie de sa jeunesse. Les crises étaient devenues fréquentes, et elles se produisaient à un âge où trop souvent elles sont suivies de congestion. Il travaillait néanmoins ; ce fort ouvrier devait jusqu'à la dernière heure manier l'outil qu'il adorait. Son livre n'était pas terminé, mais, comme il disait, « il y voyait clair )), c'est-à-dire que les dernières pages à écrire étaient préparées dans son esprit et ne l'inquiétaient plus. Il se disposait à venir passer deux mois à Paris et se promettait de faire de longues séances à la Bibliothèque nationale auprès de Chéron, actuellement mort, qui était le plus savant et le plus complaisant bibliophile dont on pût réclamer les services. Ses malles étaient faites; le manuscrit de Bouvard et Pécuchet, les notes destinées au dernier chapitre étaient réunis pour le voyage.

Le samedi 8 mai 1880, dans la matinée, il eut une crise nerveuse qu'il tenta de conjurer en aspirant de l'éther. Lorsqu'il revint à lui, la vision jaune, ce qu'il appelait la

1. CeUe lettre, qui est une sorte de mémoire avec pièces à l'appui, ne doit être rendue publique que dans certaines circonstances que Gustave Flaubert a déterminées lui-même.

vision d'or, persista. La tête était troublée, un flot de sang envahit la face. Presque à tâtons il se dirigea vers son divan et se coucha sur le dos. Des rumeurs bruissaient dans sa poitrine. Il soufflait avec force et essayait de parler. Au milieu des ténèbres qui l'enveloppaient, il comprit sans doute que sa minute suprême allait sonner; il appela deux fois son médecin, son ami : « Hallot! Hallot! » La bouche eut une convulsion, il tourna la tête et mourut*.

Lorsque l'on apprit, brutalement, par une dépêche insérée dans les journaux, que Gustave Flaubert, l'auteur des Trois Contes, de Salammbô, de Madame Bovary, avait été subitement terrassé, le monde des lettres s'émut et poussa un cri de douleur. Lui qui avait été tant critiqué, tant discuté, lui contre lequel les avocats impériaux avaient lancé de si belles périodes, lui dont la célébrité instantanée avait offusqué tant d'impuissants, devint un grand homme dès qu'il fut mort. Nulle protestation : le concert fut unanime. Enfin l'on reconnaissait qu'il était un écrivain de premier ordre, un styliste incomparable, un chef d'école, un maître : je le savais depuis trente ans. Dans l'interprétation des sentiments humains, il a donné une note nouvelle qui vibre avec une puissance extraordinaire. Tout son talent était fait de conscience professionnelle. Il était homme, donc il a pu se tromper; mais j'affirme que jamais il n'a abandonné une phrase sans avoir fait le dernier effort pour la rendre parfaite. Plus' il a avancé en âge, plus il a été difficile pour lui-même, moins il on a été satisfait. Malgré son orgueil, — son très légitime orgueil, — il avait des heures d'humilité où il doutait même de son talent. Jamais artiste ne fut plus convaincu, plus

i. Ce nom de Hallot a fait croire à quelques chroniqueurs que Flaubert avait parlé de l'avenue d'Eylau et pensé à Vicier llugo au moment (le mourir.

fervent, plus respectueux de son œuvre. Il ne donna rien à l'improvisation, rien au hasard; tout ce qu'il a produit est le fruit d'un labeur prodigieux. Son existence fut la plus honorable que je connaisse et son talent un des plus sérieux de la littérature française. Malgré ses invectives et ses boutades contre l'existence, il aimait la vie. L'agonie lui a été épargnée; Dieu en soit loué! Il repose près de son père, de sa mère et de sa sœur, non loin de Louis Bouilhet, qu'il a tant aimé*.

En lui l'artiste fut sans défaut ; l'homme en eut ; qui n'en a pas? mais ses défauts étaient de surface et en rien ne touchaient au fond même ; ils étaient le résultat de sa nature à la fois exubérante et concentrée, de son tempérament exclusif, pour lequel tout effort d'action était une tâche presque douloureuse; ils étaient surtout le résultat de sa maladie nerveuse, sans la révélation de laquelle son talent, ses habitudes, son caractère restent inexplicables. Il le savait bien et me disait : « Je suis une victime de la physiologie. » S'il eût ^eu à parler de lui, il ne l'aurait point caché. Déifier les morts, ce n'est point les honorer, et le respect que l'on doit à leur mémoire serait de faible aloi s'il autorisait à dissimuler la vérité. La névrose dont Gustave a souffert pendant presque toute sa vie et dont il est mort n'a rien de honteux ; c'est un incident pathologique comme le cancer ou la chorée; celui qui l'a subi n'en est point responsable.

A l'existence de Flaubert cette maladie a ajouté des difficultés sans nombre, contre lesquelles il a lutté, dont il a triomphé par son amour de l'art et sa volonté de bien faire. Ce combat, qui fut incessant, sera son éternel hon-

1. Peu de temps après la mort de Flaubert, la maison de Croisset a été vendue 180 000 francs. A l'endroit où il a vécu, on a établi une fabrique qui extrait l'alcool dps grains avariés. De tout ce qui fut là jadis, il ne reste qu'un tulipier.

neur; ses œuvres prouvent à quel point il en sortit victorieux, et c'est grandir son mérite, le mettre en pleine lumière que de raconter contre quelles défaillances physiques, contre quelles révoltes de la matière il eut à se défendre. Sous le fardeau d'un tel mal, être l'écrivain qu'il a été dénote une force d'âme peu commune et une intelligence exceptionnelle. Sain de corps, il est diminué ; malade comme il a été, il devient et reste extraordinaire. Faire à ses mânes l'injure de ne pas le montrer tel qu'il était eût été une niaiserie sentimentale dont mon affection pour lui ne pouvait se rendre coupable. Il faut plus que de l'énergie à un boiteux pour gagner le prix de la course.

J'étais malade lorsqu'il mourut et l'émotion que m'a causée sa mort n'a point hâté ma guérison. Je n'ai pu prendre place derrière son cercueil et l'accompagner jusqu'à (( l'endroit où l'on dort ». Je ne le regrette pas; si j'avais marché auprès de sa dépouille, j'aurais porté toute notre jeunesse, notre vie en commun, nos illusions, nos espérances, notre inaltérable affection, et le poids eût été si lourd, que j'aurais peut-être fléchi avant d'arriver au but.

C'est fini ; la dernière tombe est fermée ; vieux fossoyeur, tu peux déposer ta bêche.

A tout livre il faut une conclusion; colle que j'ajouterai à ces tristes pages sera courte. On prétend que Villeniain a dit : « Les lettres mènent à tout, à la condition (jue l'on en sorte. » Je dirai : les lettres consolent de tout, à la condition que l'on y reste, que l'on se donne à elles sans esprit de retour et qu'on les respecte absoUmient. Elles sont la compagne des bonnes heures et l'amie des heures douloureuses; autour de celui qui les aime, elles

forment un rempart contre les choses éphémères; elles l'enferment dans un cercle dont nulle joie n'est exclue et où les satisfactions médiocres ne réussissent pas à pénétrer.

Je ne connais pas de fonction plus belle que celle de l'écrivain indépendant et désintéressé. Si à l'amour du travail et de la vérité il joint un peu de modestie; s'il a assez étudié l'histoire des nations pour savoir que nulle défaite n'efface la gloire passée, que nul triomphe n'assure la gloire à venir; si, dédaigneux des formes transitoires de la politique, il ne regarde que vers la justice et vers la liberté ; s'il n'a d'autre ambition que de faire de son mieux ; si, malgré les déceptions de la vie individuelle et les amertumes de la vie collective, il a reconnu, compris, admiré la grandeur de son temps; s'il voit, au delà du tombeau, briller les clartés éternelles; s'il a cette fortune d'avoir des amis comme ceux que j'ai perdus, comme ceux qui m'entourent encore, il devra rendre grâces à la destinée, car il aura été heureux.

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