CHAPITRE XXIX
Depuis que je suis né, — i8!22, — j'ai vu, en France, bien des gouvernements, et je serai taxé d'impudeur si je dis que le régime le plus libre que j'aie connu est celui qui fut inauguré, sous le second Empire, en juillet 1869, lorsque le marquis de Chasseloup-Loubat devint chef du ministère, c'est-à-dire ministre dirigeant; ce n'est pourtant que la vérité. Le 15 août, l'amnistie fut proclamée, nulle poursuite ne fut dirigée, ni contre les journaux, ni contre les orateurs des réunions publiques, et cependant leurs violences furent excessives. Cliasseloup-Laubat lutta contre les sénateurs, contre les membres de la majorité législative^ contre le conseil des ministres, et maintint le droit absolu de la discussion, jusqu'à l'injure, jusqu'à la calomnie, jusqu'à la provocation à l'assassinat. Le départ de Chasseloup-Laubat fut un irréparable malheur pour la France; s'il avait été appelé à faire partie du ministère du 2 janvier, s'il eût reçu le portefeuille des aiïaires étrangères, jamais les machinations de l'incident Hohenzollern n'eussent produit autre chose qu'un échange de notes diplomatiques et la liberté parlementaire se fût paciliqucment développée.
Au temps de ma première jeunesse, j'avais côtoyé le marquis de Chasseloup-Laubat dans le salon de la veuve
du contre-amiral L'Hermitte, où je le rencontrais; il avait une rare intelligence, des facultés d'application exceptionnelles, une habileté d'administration dont il a souvent donné la preuve et une aptitude au travail que rien ne lassait; en outre, fait rare en France pour un homme politique, il avait étudié la politique et la pratiquait avec art. C'était l'homme des ressources ingénieuses; mais, comme ceux dont le patriotisme est ardent et dont les prévisions ont une longue portée, il était dédaigneux des petits moyens et imprimait à ses conceptions une grandeur qui rejaillissait sur le pays même.
Le ministère du 2 janvier fut formé ; se rappelle-t-on l'applaudissement qui l'accueillit? Les vieux chefs du parlementarisme que la révolution de Février avait renversés, que le coup d'État du 2 décembre avait forclos de la politique militante, reparaissaient et venaient, comme des ombres initiées au secret des choses humaines, murmurer des conseils et des encouragements à l'oreille de ceux qui relevaient les libertés publiques. Si l'on nommait aujourd'hui les hommes qui se pressèrent dans les salons de la chancellerie à la première réception d'Emile Ollivier, on étonnerait peut-être bien du monde.
Dès le 17 janvier 1870 il y eut des nuages sur la lune de miel ; on demanda au Corpsx législatif et l'on obtint l'autorisation de poursuivre Rochefort, député de Paris: ce fut maladroit et contradictoire aux principes proclamés; il fallait laisser toute liberté à l'attaque et ne riposter que par la liberté de la défense. Au cours de la discussion, Jules Simon put dire aux ministres du 2 janvier : « Vous étiez libres d'imiter le gouvernement non parlementaire, le gouvernement non libéral qui vous a précédés et qui, pendant six mois, n'a jamais voulu se souvenir de la loi sur la presse. Ce n'était pas faute de provocations, tous les jours paraissaient des articles d'une violence égale à
celle de l'article de M. .nochefort. » Le marquis de Ghasseloup-Laubat, auquel Jules Simon faisait allusion, avait été conséquent à lui-même; au cours de l'année 1854, il avait, en qualité de député, combattu l'autorisation de poursuivre le comte de Montalembert pour délit de presse; en 1869, en qualité de ministre, il avait, malgré ses collègues, appliqué le principe de l'impunité absolue. Les précédents invoqués ne convertirent point le nouveau ministère et la faute fut commise.
La liberté néanmoins était considérable et chacun pouvaient s'y mouvoir. J'étais, je suis encore un naïf en politique. Mon rêve, qui n'a point varié, serait de voir s'établir un état politique assez large pour que chaque opinion pût s'y manifester en servant le pays. J'avais donc pensé que les hommes qui, pendant la durée de l'empire autoritaire, avaient réclamé la liberté, accepteraient sans contradiction celle qui leur était offerte ef qui s'ouvrait à toutes les aspirations. Qu'importaient les blessures, les affronts reçus pendant le combat? n'avions-nous pas victoire gagnée? Il me semblait généreux, il me semblait patriotique de ne contrarier en rien les destinées nouvelles où la France s'engageait. Bien des gens ont pensé alors ce (jue je pense encore aujourd'hui, mais les écroulements sont survenus, on ne voit plus que le désastre et l'on feint d'oublier les jours d'espérance qui l'ont précédé.
A l'heure dont je parle, le pays paraissait s'acheminer vers une prospérité où il eût trouvé la sécurité et la gloire. La liberté est expansive, elle eût attiré, elle eût retenu les plus récalcitrants; le suffrage universel, par le seul fait de son fonctionnement, eût pioduit les réformes nécessaires, réformes lentes et pM('ili(|ues, connue celles qui doivent être durables; les intransigeants eux-mêmes, réduits à un groupe plus turbulent que nombreux, auraient fini par subir, sinon par accepter,
3ë0 SOUVENIRS LITTÉRAIRES.
un système qu'ils ne pouvaient détruire, et la paix intérieure eût enfin régné en France. Lorsque l'on se reporte aux premiers mois de l'année 1870, ces prévisions n'ont rien d'excessif et l'on pouvait s'imaginer que l'on entrait dans une existence politique analogue à celle où la Belgique et l'Angleterre ont trouvé la stabilité et la force. On sait comment ce rêve s'est évanoui.
Les ministres semblaient vouloir consulter l'opinion publique sur plus d'un point; on formait des commissions extra-parlementaires auxquelles on soumettait des problèmes à résoudre. Une commission de décentralisation fut instituée par décret impérial; j'en fis partie; j'ai su comment, mais je n'ai jamais su pourquoi. A ma grande surprise, l'empereur me désigna lui-même, comme plus tard il devait me nommer sénateur; il avait lu mes études sur Paris et s'imaginait que je pourrais être de quelque utilité dans une réunion où les questions administratives auraient dû primer toutes les autres. Il se trompait. Je suis de tempérament centralisateur et je me doutais que, dans la commission, on s'occuperait surtout de politique, à quoi je suis impropre. En effet, cette commission, à laquelle le président Odilon Barrot recommandait {( d'éloigner de ses lèvres la coupe décevante de la popularité », était composée, en grande partie, de victimes du suffrage universel et de futurs candidats officiels; la politique les agitait beaucoup; il semblait, sans qu'on l'avouât, que toute discussion tournait autour des "prochaines élections législatives et que l'administration, qui, en réalité, aurait dû être seule en cause, restait en dehors du procès. Sans me permettre de prendre la parole dans une question qui m'était indifférente, j'avais fait remarquer, en causant avec quelques-uns de mes collègues, que la centralisation politique n'était que la résultante de la centralisation administrative et que si
Ton voulait affaiblir l'une^ il fallait nécessairement commencer par diminuer l'autre. Un seul homme, M. de Freycinet, fut de mon avis.
Pour la première fois et sans y être préparé, j'assistais à des discussions en quelque sorte parlementaires, et j'estimais que bien des paroles inutiles étaient dépensées. Des questions épuisées étaient reprises avec des arguments ressassés et connus. Je me contentais d'écouter et de me taire. Un de nos collègues m'attirait, et, lorsque je le pouvais, je prenais place à ses côtés. Malgré un œil fermé, il avait le visage fin et l'expression à la fois douce et spirituelle ; il parlait peu, d'une voix assez faible, mais ce qu'il disait était d'un sens pratique et élevé qui faisait dresser l'oreille aux plus diffus et aux plus indifférents ; c'était le président Bonjean, qui devait tomber, frappé de dix-neuf coups de fusil, devant le mur de ronde de la Grande Roquette, entre l'archevêque de Paris et le curé de la Madeleine.
Cette commission de décentralisation ne m'a pas laissé de souvenirs bien vifs; je crois qu'un jour les trois souscommissions, — commune, canton et arrondissement, — se sont réunies en assemblée plénière, que nous avons voté différents articles dont plus tard on pourrait faire une loi, qu'Odilon Barrot, qui avait une rose rouge à la boutonnière, a prononcé un discours qu'il conqjosa le lendemain poui' les journaux, et que nous nous séparâmes sans trop savoir ce que nous avions fait. Du moins, pour ma part, je ne m'en doute guère. On me désigna pour faire partie de deux ou trois autres conmiissions; je refusai énergiquement le nouvel honneur que l'on voulait m'imposer et qui me prenait un temps que je préférais employer à travailler.
Flaubert ne m'appelait phis que le décentralisateur et me raillait. Je me laissais faire. Le mouvement de réno-
vation politique qui alors passionnait le pays n'était point de son goût. Parfois il s'en montrait irrité et trouvait que la liberté de la presse ne faisait que favoriser la diffusion du mauvais langage. 11 disait que tout ce qui émeut l'opinion publique est au détriment de la littérature, que l'on abandonne pour des intérêts éphémères. La publication d'un poème ou d'un roman, la première représentation d'une pièce de théâtre lui semblaient plus importantes que toute action politique. Volontiers il eût remplacé les discussions législatives par des conférences sur Gœthe, Michel-Ange ou Ronsard. Hors des lettres, hors de l'art, il ne voyait rien; c'est ce qui lui constitue une physionomie à part au milieu des hommes de son temps. S'il eut une préférence pour une forme de gouvernement, il a peu varié et toujours je l'ai eatendu exprimer deux opinions qui, pour être différentes, n'en visent pas moins le même résultat.
Il eût voulu une sorte de mandarinat qui eût appelé à la direction du pays les hommes reconnus les plus intelligents après études préalables, examens et concours. Dans ce cas, il ne doutait pas, — et il se trompait, — que les écrivains et les artistes ne devinssent les maîtres des destinées de la nation, ce qui eût produit une floraison intellectuelle dont l'humanité aurait profité. Lorsqu'on lui démontrait les difficultés pratiques d'un tel système, il s'écriait : « Eh bien! donnez-moi un tyran de génie qui protégera les lettres, protégera les arts et nous sortira de la médiocrité où nous croupissons. » Je ne saurais dire si cette opinion était bien à lui ou s'il l'avait empruntée à Théophile Gautier, qui, toute sa vie, a appelé le règne d'un Médicis ou d'un François ^^ Flaubert proposait un singulier mode de protection pour les arts; il disait : « Le seul moyen d'avoir de bonnes pièces de théâtre est de décréter la peine de mort contre tout
auteur dramatique qui n'aura pas un succès éclatant; alors seuls les gens de génie oseront aborder la scène. » Le procédé eût été vif et eût entraîné bien des exécutions, car on croit toujours avoir fait un chef-d'œuvre, jusqu'à ce que le jugement du public se hâte de démontrer le contraire.
Ces préoccupations pour les choses de la littérature et de l'art me semblent aujourd'hui avoir provoqué les derniers incidents heureux de notre vie. Nous avions toujours traversé avec insouciance les aventures politiques où la France se laisse volontiers entraîner; en juillet 1830, nous étions des enfants; en février 1848, nous étions indifférents, ironiques devant les billevesées, curieux du brouhaha des foules ; les guerres dont nous étions les contemporains, en Algérie, en Crimée, en Italie, avaient été glorieuses; l'aventure du Mexique avait mal tourné, mais c'était si loin 1 Nous estimions que nous étions fermés à certaines émotions et nous ne nous apercevions pas que jamais nous n'avions eu à les subir. L'Aima, Inkermann, Traktir, Sébastopol, Palestro, Magenta, Solferino sonnaient à notre oreille le clairon des victoires et nous vivions sans inquiétude. Quel réveil d'un tel songe et comme on souffre à l'endroit mystérieux où gît le sentiment de la patrie! M. de Bismarck fut habile, il agit envers nous comme en 1886 il avait agi à l'égard de l'Autriche. Quand il eut machiné son plan et préparé ses pièges, il se fit déclarer la guerre et prit l'attitude d'un pauvre homme réduit à la défensive; il mit les torts d'apparence de notre côté. Comme un pêcheur consommé, il conduisit le poisson dans la nasse sans que celui-ci s'en aperçût. La spontanéité du mouvement français lui fit croire que nous étions prêts de longue main et il eut un instant d'inquiétude. Il avait pris pour une démons! ration de notre force ce qui n'était qu'une preuve de l'inconséquence de notre caractère.
Au moment de la déclaration de guerre, j'étais en Allemagne. Des affaires à régler, des précautions à prendre, une assez nombreuse « smalah » à ramener, ne me permirent pas de rentrer immédiatement en France. Lorsque je pus me mettre en route, les chemins de fer ne transportaient plus que des soldats. Je fus obligé de partir en voiture et de gagner le Wurtemberg pour trouver des voies ferrées encore libres. Un accident sans importance arrêta notre train à Ulm et le força d'y stationner pendant près d'une demi-heure. A ce moment, l'Allemagne, craignant d'être attaquée par la vallée du Danube, qui si souvent a été le chemin de nos victoires, réunissait des troupes entre le Michelsberg et Ravensbourg. J'avais quitté mon wagon, où la chaleur était intense, et je me tenais à l'ombre sur la place qui s'étend devant la gare. J'entendis de loin une mélopée lente et grandiose, qui montait dans les airs comme la voix d'un chœur invisible. Des enfants couraient dans la direction du bruit; le chant se rapprochait, s'accentuait, vibrait avec un accent religieux et profond dont je me sentis reumé. Je reconnus le Choral de Luther, que psalmodiait un régiment en venant prendre garnison dans la citadelle que ce pauvre général Mack nous a jadis si facilement abandonnée. Je fus très ému, je l'avoue, et je me demandai quel caractère allait revêtir cette guerre pour laquelle les hommes marchaient en chantant des psaumes.
Après avoir rapidement traversé la Suisse, j'arrivai à Paris, que l'empereur avait quitté deux jours auparavant. Là le spectacle était autre : le soir, sur les boulevards, on buvait de l'absinthe en agaçant les filles; des hommes en blouse, vautrés dans des voitures découvertes, braillaient la Marseillaise. Qui donc avait vieilli, le chant national ou moi? Je ne sais. Il me déplut et je lui trouvai un air provocant qui ne s'adressait pas à l'ennemi. Le
lendemain de mon retour, je fus appelé chez un assez haut personnage que je n'ai pas à nommer; la conversation fut longue et m'affligea, car j'avais affaire à un homme qui ne soupçonnait rien des armées allemandes, ni de leur discipline, ni de leur esprit. Au moment où je prenais congé, mon interlocuteur me dit : « Revenez donc me voir dans deux ou trois jours, il y a une question dont je voudrais m'entretenir avec vous. » Désirant n'être pas pris au dépourvu, je demandai : « Laquelle? » Il répondit : « La question des frontières; la Saar, la Meuse, le Rhin, la Moselle ; je vous avoue que tout cela est un peu confus dans ma tête. » Je rentrai chez moi ; on me dit : « Gomme vous avez l'air triste ! »
Se souvient-on aujourd'hui de la frénésie dont la popufelion fut atteinte? On se croyait tellement certain de la victoire, que les adversaires systématiques de l'empire, — les irréconciliables, — demandaient la paix. Se rappelle-t-on les défdés de la foule sur le boulevard, et les cris : « A Berlin ! » Les têtes les plus solides avaient le vertige. Le mercredi qui précéda la déclaration de guerre, à l'Opéra, on demanda \a Marseillaise ; l'orchestre se préparait à la jouer, lorsqu'on réclama le Rhin allemand. Les musiciens semblèrent hésiter et le régisseur, s'avançant près de la rampe, déclara que l'on ne pouvait chanter la poésie de Musset, parce que l'on n'avait pas eu le temps de l'apprendre. Alors Emile de Girardin se leva dans sa loge et s'écria : « Il est donc plus long à apprendre qil'à prendre! » Toute la salle applaudit. Doux jours après, un acteur revêtu d'un uniforme de capitaine de la garde nationale mobile chantait le Rhin allemand et recevait une ovation. Tant d'illusions pour en arriver à ce que nous avons subi I
Ah! les heures maudites! comme elles pèsent sur le souvenir! Je me rappelle, deux jours après avoir vu affi-
cher sur les murs de Paris la dépêche qui disait : « Mac- Mahon a perdu une bataille », avoir rencontré deux de mes amis, l'un conseiller à la Cour des Comptes, l'autre directeur dans un ministère. Nous nous sommes serré les mains sans mot dire, nous avons marché côte à côte; en traversant les Tuileries, nous nous sommes assis sous les marronniers, les pieds sur la terre humide, oppressés, silencieux, ne trouvant pas une parole pour exprimer l'angoisse dont nous avions le cœur écrasé. Nous sommes restés là plus d'une heure, noyés dans le Styx, comprenant que tout allait sombrer et cherchant un espoir auquel nous raccrocher. Un de nous dit : « Allons voir, il y a peut-être une bonne nouvelle. » Gela nous réveilla de notre torpeur et, tout le long de la rue Castiglione, nous allâmes regardant les piliers où l'on placardait les dépêches du quartier général, relisant vingt fois les mêmes annonces d'adjudication et cherchant « la bonne nouvelle ». Ah! la bonne nouvelle, elle fut si lente à venir qu'elle n'est pas encore arrivée.
Le 4 septembre, j'étais au Journal des Débats; cette fois c'était bien fini; la révolution tendait la main à l'invasion et complétait son œuvre. La plupart de ceux qui se trouvaient dans le bureau de rédaction étaient accablés. Quelqu'un entra et dit : « C'est égal, nous voilà débarrassés des Bonaparte! » Oui, débarrassés des Bonaparte, mais débarrassés aussi de l'Alsace, de la Lorraine, débarrassés de cinq milliards, de beaucoup de monuments de Paris que l'on a brûlés et de quelques honnêtes gens que l'on a massacrés. En revenant dans mon quartier, j'avisai au coin de la rue du Dauphin et de la rue Saint-llonoré un cordonnier qui disait à un autre cordonnier: « Ma foi! je vais illuminer ce soir. » J'eus un haut-le-cœur et je lui criai : « Tant qu'il y aura un Prussien en France, gardez vos lampions sous clef! » Il me répondit : « Citoyen, cette
grande victoire intérieure va les forcer à repasser la frontière. » Je m'assis sur une des marches de l'église Saint- Roch et je me mis à pleurer. Le comte de Montrond disait : « Ce qu'il y a de plus criminel au monde, c'est la bêtise! »
La France était comme ces hommes frappés de la foudre qui gardent l'apparence de la vie et tombent en poussière dès qu'on les touche. Elle venait de s'effondrer au premier choc. (( Une armée française qui capitule, un empereur qui se laisse prendre; tout tombe à la fois », écrivait Mérimée à Panizzi. Ce qu'on allait faire, ce qu'on allait tenter ne pouvait que rendre plus profond l'abîme où nous nous engloutissions. A-t-on manqué à ce point de clairvoyance qu'on ne l'ait pas compris? La libre pensée a-t-elle compté sur un miracle, comme la naïveté a cru à sainte Geneviève? La faute, le crime furent rejetés sur l'empereur, c'est naturel. Après Novare, les Italiens ont fusillé le général Ramorino et ont dit : « Lui seul était coupable et non pas nous. » Il ne faut pas demander à un peuple blessé jusque dans ses moelles d'être impartial. Dans le conseil des ministres où la guerre fut résolue, deux hommes s'y sont opposés, M. Segris et Napoléon III Qu'importe? Victorieux, il eût récolté la gloire; vaincu, il a ramassé la honte, c'est justice; ainsi l'exige la responsabilité du pouvoir : on n'est souverain, — souverain élu, — qu'à la condition de disparaître en cas de défaite. Après Sedan, après la capitulation que l'on sait, l'empereur ne pouvait plus s'asseoir sur le trône de France; pour le faire rentrer au palais des Tuileries, il eût fallu une nouvelle révolution.
J'ai entendu dire souvent que la politique de Napoléon III avait été une politique d'aventure, incohérente, sans but déterminé, s'inspirant de la mauvaise devise Carpe diem. Pour la politique intérieure, cela est possible
et je n'ai rien à en dire, car je n'y ai jamais regardé de bien près; je l'ai trouvée souvent oppressive et lourde, mais je l'ai trop ignorée pour en parler. Quant à la politique extérieure, il me paraît que l'on s'abuse; les démonstrations ont été trop éclatantes pour ne pas frapper les yeux, et cette politique me semble n'avoir jamais poursuivi qu'un seul résultat, la grandeur et la sécurité de la race latine.
La question d'Orient se réveille à Bethléem par un fait qui intéresse exclusivement la religion latine, toujours menacée, toujours dominée dans ces pays-là par la religion grecque; il en advint la guerre de Crimée, une des plus glorieuses par ses difficultés mêmes pour les armées françaises. Napoléon III profite immédiatement de la prépondérance que lui mérite le traité de Paris signé après la prise de Sébastopol, pour faire défoncer le lac latin, la Méditerranée, percer l'isthme de Suez et ouvrir aux marines latines la route directe de l'océan Indien. En Italie, il repousse l'élément germain qui opprime une famille de la race latine, et prépare la libération définitive qui rejettera l'étranger (lans ses limites. 'En Cochinchine, il essaye de fonder une colonie où le latinisme pourra se développer à côté des possessions anglaises. Au Mexique, il cherche à rétablir l'empire latin que l'Espagne a perdu et qui pourrait servir de contrepoids à l'agglomération anglosaxonne de l'Amérique du Nord. Enfin, où tombe-t-il? où vient-il briser sa couronne et détrôner sa dynastie? Au Rhin, au fossé même de la race latine. Pendant qu'il succombe pour assurer la pérennité de la grande tribu, l'Espagne le raille, l'Italie profite de l'occurrence pour se compléter, comme un écolier qui profite de l'absence du maître pour faire une sottise; elle arme en hâte et va dépouiller le vieillard des sept collines. Il me semble que Napoléon III s'est regardé comme le chef, comme le porte-
glaive de la race latine et que toute sa politique extérieure a été mue par cette pensée. Ceux d'au delà des Alpes ne l'ont pas compris; plaise à Dieu qu'ils n'aient point à s'en repentir!
A travers le désastre général, un désastre particulier fondit sur moi, — « domestique et terrible », aurait dit Montesquieu; — la tempête m'emporta. Passons, je n'ai pas à raconter mes angoisses. Un jour peut-être, si j'en trouve l'énergie, j'écrirai le récit du cauchemar dans lequel je me suis débattu pendant dix-neuf mois et dont j'ai triomphé ; s'il me fallait subir encore une des heures que j'ai vécues à cette époque ou mourir, j'embrasserais la mort avec reconnaissance. Je n'étais plus à Paris. Flaubert m'écrivait : « Où es-tu? que fais-tu? Ah! quel malheur sur toi! que vas-tu devenir? » Je répondais : « J'ai bon courage, et jusqu'au delà des forces humaines je lutterai. » Et nous nous écrivions : « Ah! comme ils sont heureux ceux qui sont morts! »
Flaubert, tout assommé qu'il fût par la défaite de la France, avait non seulement gardé de res})oir, mais il se nourrissait, il se gorgeait d'illusions, prêtait l'oreille et se figurait toujours entendre les salves annonçant une victoire. Dans son besoin de croire au salut, dans son désir passionné d'échapper au désastre, il vécut de rêves qu'il prit pour des réalités. Dien ne l'éclaira; son amour pour le pays l'avait aveuglé. Il crut aux francs-tireurs, aux vengeurs de la mort: il crut que les hoimnes sont des soldats et que les foules sont des armées; il crut à Glais- Bizoin, à Crémieux; il crut aux proclamations, il crut au ballon libérateur, il crut au « pacte avec la victoire ou avec la mort », il crut (jue le recul de nos années n'était qu'une manœuvre stratégique, il crut (jue Houen se ferait sauter plutôt que de recevoir l'ennemi, il crut que Paris ne capitulerait jamais, il crut aux sorties torrentielles, il
crut à l'intervention européenne, à l'arrivée des Américains, il crut à la lassitude allemande, il crut à tout, excepté à la défaite. En cela il fut inébranlable; l'armistice était conclu, Paris était ouvert, la paix était signée, qu'il ne pouvait l'admettre encore.
J'enviais sa foi profonde, car nulle espérance ne survivait en moi. J'avais suivi des armées en campagne et je savais que la démoralisation causée par une déroute équivaut à la perte de la moitié de l'effectif. Les hasards de mon existence m'avaient fait habiter près d'une ville forte d'Allemagne, et sans être un bien grand capitaine, il ne m'avait pas fallu longtemps pour reconnaître de quelle implacable discipline le soldat allemand est forgé. Je connaissais la contrée où les premières batailles avaient été livrées, je savais qu'entre la Lorraine et l'Alsace un mur de fer s'était dressé; je n'ignorais pas que Mac-Mahon était désormais séparé de Bazaine et que pour le rejoindre il lui faudrait exécuter une marche des plus aventureuses, sans point de refuge en arrière, sans porte de salut en avant. Après Wœrth je fus désespéré, et quand je vis l'armée, — l'admirable armée, — de Bazaine se pelotonner sous Metz au lieu d'arriver à Paris, dont elle eût été la troupe volante, il fut facile de comprendre qu'il n'y avait plus qu'à traiter ou à se faire tuer.
Un de mes très proches parents, général de division, occupait alors une haute situation à Paris. Entre Wœrth et le 4 septembre j'allais le voir souvent. Il était harassé de fatigue, car son labeur ne cessait ni jour ni nuit; de toutes mains, il ramassait des hommes et les expédiait à Ghâlons, où l'on essayait de se refaire. Je lui dis : « Où Mac-Mahon pourra-t-il livrer bataille? » En signant des paperasses et avec ce flegme du soldat qui a traversé les événements où le fer et le feu sont les acteurs principaux, ii me répondit : « Je ne vois guère que Sedan, et comme
c'est une cuvette, nous y serons écrasés. » Ce mot prononcé par un général éminent, organisateur et stratège, m'avait singulièrement ému. J'ajoutai : « Et après? — Après? avait-il répliqué, il faudra faire la paix aux moins mauvaises conditions possible ou se résigner à se battre, avec la certitude de voir ravager le pays, à moins d'un miracle; mais je ne crois pas aux miracles, ni toi non plus, j'imagine. »
Ce que je savais de l'Allemagne et cette conversation avaient déterminé mon opinion, qui malheureusement ne fut pas vaine; aussi il m'était impossible de partager les illusions de Flaubert et de ne pas tenter de l'éclairer pour lui éviter la cruauté du déboire. Je retrouve deux lettres que nous avons échangées au moment où les Allemands se massaient sous Paris; elles sont curieuses, car elles peignent au vif le double sentiment, les sentiments opposés qui alors partagèrent la France. Flaubert m'avait écrit : « Dis-moi franchement ce que tu penses », et je lui répondis la lettre suivante* :
« 19 septembre 1870.
« Tu veux savoir ce que je pense de tout ceci? C'est bien simple, je ne pense plus rien, car jamais pareil effondrement ne s'est vu. Dès le principe, cette guerre m'a fait horreur et m'a causé plus que de l'inquiétude, car je savais à quelle puissance formidable nous aUions avoir affaire; je croyais à des combats douteux qui pourraient se terminer par notre défaite, mais je n'imaginais pas que nous allions entrer en dissolution. Jamais, du reste, on n'a fait la partie plus belle à un adversaire. La journée du 4 scpleuibre est plus (ju'un ciinie, c'est une
1. En 187o, Flaubert me parla de celle lettre; ([uo j'avais oubliée, en ternies qui me lircnt désirer de la lire; il me l'envoya, je l'ai gardée, et c'est ainsi que je puis la reproduire.
bêtise sans nom; la république endossera la honte de la paix, — qui sera onéreuse, — qu'il fallait laisser à l'empire, que l'on eût balayé tout de suite après sans difficulté, car il était devenu impossible. La situation qui devait sortir de ce coup de violence n'était cependant point malaisée à prévoir : au point de vue de l'intérieur, en brisant la légalité, on affaiblissait l'organisation morale; en bouleversant les administrations, on détraquait l'organisation civile; quant à l'organisation militaire, tu vois ce qu'elle est devenue. C'est dans cette situation, qui serait grotesque si elle n'était terrible, que l'on s'est placé pour lutter contre un ennemi très fort, très nombreux, très discipliné, très instruit, ambitieux et vainqueur. Au point de vue de l'extérieur, de l'assistance que l'on pouvait demander aux neutres, des propositions de paix que l'on pouvait faire agréer à Bismarck, nous avons à Paris un gouvernement de fait dont la délégation est à Tours; la déchéance n'ayant pas été régulièrement proclamée, la régence est le gouvernement de droit, l'empereur prisonnier est le seul gouvernement reconnu; le drapeau rouge est à Lyon et à Toulouse. Avec qui donc les puissances étrangères peuvent-elles traiter? Bismarck peut ne vouloir s'aboucher qu'avec l'empire, que la France ne reconnaît plus, et refuser de traiter avec la république, qu'il n'a pas reconnue. C'est la nuit et c'est le chaos. Cette guerre, entreprise par un fantôme, est continuée par des ombres. Crémieux succède à Napoléon III, un vieillard tombé en enfance se substitue à un somnambule. La nation crie, pleure, se désespère, déclare qu'elle est innocente et que l'empire seul est coupable. La nation a tort; elle a eu ses destinées entre les mains, qu'en a-t-elle fait? Nous mourronspar hypertrophie d'ignorance et de présomption. La France a cherché les réformes politiques : néant; elle a cherché les réformes sociales : néant; mais les réformes
morales qui seules peuvent la sauver, elle n'y pense môme pas. Si j'étais le maître, je traiterais tout de suite, quitte à subir des conditions léonines, car l'issue de la guerre ne peut actuellement être douteuse, et plus nous prolongerons la lutte, plus les conditions seront dures; puis je ferais des lois draconiennes pour organiser le service militaire et l'enseignement, l'enseignement surtout, non seulement scientifique, mais moral. C'est la morale qui forge les caractères et ce sont les caractères qui font les nations. On ne fera pas cela, sois-en certain; on va expliquer au peuple français qu'il est le premier peuple du monde, qu'il a été trahi, qu'il a été livré, en un mot qu'il est indemne, et le peuple français continuera à croupir dans l'ignorance, à avoir le moins d'enfants possible, à boire de l'absinthe et à courir les donzelles. Nous mourrons, parce que nous sommes agités sans but et que la danse de Saint-Guy n'est pas le mouvement; nous n'avons pas d'hommes, parce que nous n'avons pas d'idées; nous n'avons pas de principes, parce que nous n'avons pas de mœurs. Nous sommes saturés de rhétorique; nous avons des façades de croyance, d'opinion, de dévouement; derrière il n'y a rien. Tout est faux, tout est théâtral, nous sommes des Latins; chez nous, comme pour le baron de Fœneste, tout est « pour paraître ». C'est la fin du monde. 11 y a une phrase des Mémoires d\mtre-tomhe qui m'obsède et sonne en moi comme un glas funèbre : « 11 ne serait pas étonnant qu'un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé celte longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme. »
« Je ne crois pas au siège de Paris. Les Prussiens n'ont pas encore conmiis une faute militaire; ils ne feront pas celle d'allaquer de vive force une ville immense qui palriotiquement a laissé proclamer par tous les journaux qu'elle a trois mois de vivres. Avec des corps d'armée,
ils occuperont les routes de ravitaillement; avec des partis de cavalerie et des batteries habilement placées, ils se relieront si bien que les maillons de la chaîne tendue autour de Paris seront soudés les uns aux autres. Combien de temps cela durera-t-il? Question d'approvisionnement. Lorsque la ville aura, mangé son dernier morceau de pain, lorsque le dernier ouvrier aura tué le dernier bourgeois ou que le dernier bourgeois aura tué le dernier ouvrier, on battra la chamade et l'on capitulera. Perdrons-nous l'Alsace et la Lorraine? Oui, si nous n'avons pas un homme d'État sérieux; non, si un homme connaissant bien l'Allemagne prend la négociation en mains. Démanteler Metz, Strasbourg et le chapelet de forteresses que nous avons sur la frontière et sauver les provinces, c'est là le résultat que l'on doit poursuivre. Au lieu de ces territoires, offrir nos colonies, en vertu de ce principe qu'il vaut mieux se faire couper les cheveux que de se laisser couper la tête. Malgré sa richesse, l'Allemagne étouffe, parce qu'elle n'a pas la vraie mer, qui est S
l'Océan; elle est insuffisante à consommer ses produits, i
qu'elle n'écoule que difficilement; elle est trop restreinte pour sa population, qui est forcée d'émigrer en Amérique. i
On peut donc la tenter sérieusement en lui proposant nos 1 colonies des Antilles et nos stations dans l'Indo-Chine. |
Si elle consent à cet échange (et je crois qu'on peut l'y l amener), elle voudra devenir une puissance maritime de j premier ordre et elle aura alors à s'entendre avec l'Angleterre, i « En voilà bien long et je ne sais trop si j'ai répondu à l ta question. Le général X..., qui se souvient de toi, t'envoie i une cordiale poignée de main ; avant que nos communica- i tiens soient interrompues, écris-moi et dis-moi comment tu vas. Je ne te dis rien de l'enfer où je suis; dans un tel moment, on ne peut guère parler de soi. »
Flaubert me répondit :
« 29 septembre 1870.
« En réponse à ta lettre du 19, reçue ce matin. Procédons par ordre. D'abord je t'embrasse et te plains de tout mon cœur; après quoi, causons. Depuis dimanche dernier il y a un revirement général, nous savons que c'est duel à mort. Tout espoir de paix est perdu ; les gens les plus capons sont devenus braves; en voici une preuve : le premier bataillon de la garde nationale de Rouen est parti hier, le second part demain. Le conseil municipal a voté un million pour acheter des chassepots et des canons. Les paysans sont furieux. Je te réponds que d'ici à quinze jours la France entière se soulèvera. Un paysan des environs de Mantes a étranglé un Prussien et l'a déchiré avec ses dents. Bref, l'enthousiasme est maintenant réel. Quant à Paris, il peut tenir et il tiendra. « La plus franche cordialité » règne, quoi qu'en disent les feuilles anglaises. Il n'y aura pas de guerre civile; les bourgeois sont devenus sincèrement républicains : l'* parvenette; 2" par nécessité. On n'a pas le temps de se disputer; je crois la sociale ajournée pour bien longtemps. Nos renseignements nous arrivent par ballons et par pigeons. Les quelques lettres de particuliers parvenus à Rouen s'accordent à affirmer que depuis dix jours nous avons eu l'avantage dans tous les engagements livrés aux environs de Paris; celui du 23 a été sérieux. Le Times actuellement ment impudemment. L'armée de la Loire et celle de Lyon ne sont pas des mythes. Depuis douze jours, il a passé à Rouen cinquante-cinq mille hommes. Quant à des canons, on en fait énormément à Bourges et dans le centre de la France. Si l'on peut dégager Bazaine et couper les communicalions avec l'Allemagne, nous sommes sauvés. Nos ressources militaires sont bien peu de chose en rase campagne, mais nos tirailleurs endjè-
tent singulièrement MM. les Prussiens, qui trouvent que nous leur faisons une guerre infâme; du moins ils l'ont dit à Mantes. Ce qui nous manque surtout, ce sont des généraux et des officiers. N'importe, on a bonne espérance. Quant à moi, après avoir « côtoyé » ou « frisé » la folie et le suicide, je suis complètement remonté. J'ai acheté un sac de soldat et je suis prêt à tout.
« Je t'assure que cela commence à devenir beau. Ce soir il nous est arrivé à Croisset quatre cents mobiles venant des Pyrénées. J'en ai deux chez moi, sans compter deux à Paris ; ma mère en a deux à Rouen ; G. . . , cinq à Paris et deux à Dieppe. Je passe mon temps à faire l'exercice et à patrouiller la nuit. Depuis dimanche dernier, je retravaille et ne suis plus triste. Au milieu de tout cela il y a, ou plutôt il y a eu des scènes d'un grotesque exquis; l'humanité se voit à cru dans ces moments. Ce qui me désole, c'est l'immense bêtise dont nous serons accablés ensuite. Toute gentillesse, comme eût dit Montaigne, est perdue pour longtemps, un monde va commencer; on élèvera les enfants dans la haine des Prussiens! Le militarisme et le positivisme le plus abject, voilà notre lot désormais; à moins que, la poudre purifiant l'air, nous ne sortions de là, au contraire, plus forts et plus sains. Je crois que nous serons vengés prochainement par un bouleversement général. Quand la Prusse aura les ports de la Hollande, la Courlande et Trieste, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie pourront se repentir. Guillaume a eu tort de ne pas faire la paix après Sedan; notre honte eût été ineffaçable; nous allons commencer à devenir intéressants. Quant à notre succès immédiat, qui sait? L'armée prussienne est une merveilleuse machine de précision; mais toutes les machines se détraquent par l'imprévu : un fétu peut casser un ressort. Notre ennemi a pour lui la science; mais le sentiment, l'inspiration, le désespoir sont des éléments
dont il faut tenir compte. La victoire doit rester au droit, et maintenant nous sommes dans le droit. Oui, tu as raison ; nous payons le long mensonge où nous avons vécu, car tout était faux : fausse armée, fausse politique, fausse littérature, faux crédit et même fausses courtisanes. Dire la vérité, c'était être immoral. Persigny m'a reproché tout l'hiver dernier « de manquer d'idéal » ! On va en découvrir de belles; ce sera une jolie histoire à écrire. Ah I comme je suis humilié d'être devenu un sauvage, car j'ai le cœur sec comme un caillou î Sur ce, je vais me réaffubler de mon costume et aller faire une petite promenade militaire dans le bois de Ganteleu. Penses-tu à la quantité de pauvres que nous devons avoir? Toutes les fabriques sont fermées et les ouvriers sans ouvrage ni pain : ce sera joli cet hiver. Malgré tout cela, je suis peut-être fou, quelque chose me dit que nous en sortirons. Mes respects au général et à toi toutes mes tendresses. » Cette lettre m'affligea, car elle accusait des illusions persistantes dont le réveil serait dur. Je pus répondre encore; ce que j'écrivis, je l'ai oublié'; je sais seulement que je citais à Flaubert une parole de Bossuet : a Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient. » Rien de ce que Flaubert avait rêvé ne se réalisa, le quelque chose qui lui avait promis la victoire s'était trompé; de défaite en défoite on descendit jusqu'à l'endroit où la terre manque sous les pieds. Après s'être emparés d'Amiens, les Allemands marchèrent vers la Normandie pour s'assurer du cours inférieur de la Seine. A Buchy il y eut un combat; la retraite put s'appeler une déroute; je la vis passer sous quatorze degrés de froid, par une nuit claire et mortelle pour de pauvres enfants mal vêtus, mal chaussés, afl'amés et harassés d'une étape qui semblait ne devoir jamais linir. A Pont-Audemer où nous étions, où des Allemands arri-
vèrent deux jours après, nous pûmes recevoir, héberger et nourrir ces débris de bataillons mêlés les uns aux autres, s'appelant, se cherchant, ne se reconnaissant pas. La ligne de la Risle ne fut point défendue. La route d'Honfleur qui mène à Caen était ouverte; les Allemands la tâtèrent et ne s'y engagèrent pas; à quoi bon? c'était à Paris que le dénouement se préparait, à Paris, ville forte de deux millions d'habitants, où la seule difficulté de l'alimentation est une cause de défaite presque certaine : simple question de temps; bien abrités, bien vêtus, bien nourris, les Allemands n'étaient point pressés. A Pont- Audemer, j'étais bien près de Gustave Flaubert; il avait ses devoirs, j'avais les miens, plus impérieux de jour en jour : nous ne pûmes même pas nous rencontrer pour nous embrasser.
Après le combat de Buchy, la ville de Rouen se désarma d'elle-même et reçut le vainqueur. Qu'aurait-elle pu faire? Ouverte, tassée au bord de la Seine, entourée de collines qui la surplombent, où nulle fortification ne permet la résistance, abandonnée par nos soldats, elle ne voulut pas s'exposer à une exécution militaire en essayant une défense impossible; elle céda et sauva sa vie; on ne peut l'en blâmer, car, eût-elle arrêté les Allemands, elle ne modifiait en rien les conditions d'incohérence où nous nous débattions. Quand Flaubert apprit que Rouen était occupé et qu'il vit les vedettes prussiennes s'avancer jusqu'à Croisset, il fut saisi de stupeur. Il y a des hypothèses qui semblent inadmissibles, et celle de voir un jour le soldat étranger camper sous ses fenêtres, dans son jardin, dans sa maison, n'avait jamais effleuré sa pensée. Il crut que tout ce qui était chez lui allait être pris, saccagé, détruit; il eut, m'a-t-il dit, un vertige auquel il ne sut résister, et, prenant ses papiers, ses lettres, ses notes, ses livres par brassées, il les jeta au feu. Il ne savait guère
lui-même ce qu'il avait anéanti dans cette heure d'elTarement; nous avons recherché ensemble un document que je lui avais prêté et dont j'avais besoin, il nous fut impossible de le retrouver; il me disait : « Je l'ai sans doute brûlé, j'ai brûlé tant de choses! »
Les manuscrits de Novembre^ de la première Éducalio sentimentale, des deux premiers Saint- Antoine^ de son Voyage en Corse ont-ils été réduits en cendres? Je n'en sais rien; je le regretterais, car ces œuvres incomplètes, juvéniles, méritaient d'être conservées. Il est toujours précieux de pouvoir constater comment les esprits d'élite se sont développés et quelle route ils ont prisé pour parvenir au sommet où chacun les a applaudis. Nous avions projeté» depuis longtemps, de faire ensemble l'examen de nos papiers, afin de voir quels étaient ceux qu'il fallait mettre à néant et ceux qu'il convenait de réserver. C'était une besogne longue et triste; nous l'avons ajournée. La mort n'a pas donné caution à l'ajournement et elle est intervenue avant que le dessein fût exécuté. Je sais qu'un jour Flaubert voulut faire un choix parmi les lettres qu'il gardait; il se mit à les parcourir, les larmes le gagnèrent; il rejeta toutes ces émotions au fond du coffre qui leur servait de tombeau, et n'y toucha plus.
Le séjour des soldats allemands dans sa maison lui fut très douloureux. A la souffiance, à l'humiliation de la défaite s'ajoutait une irritation dont il n'était pas le maître et (pi'il dissimulait de son mieux sans pouvoir y parvenir. Pour sa nature exubérante, la contrainte fut excessive et elle eut un résultat lamentable. La nwiadie nerveuse qui était en rémittence depuis sept années le reprit et lui rapporta les angoisses dont il était désaccoulumé. Il en avait contracté quelque chose diiiquiet et d'impatient qu'il garda jusqu'à son dernier jour.
L'invasion qui avait été pour lui immédiate et tangible,
570 SOUVENIRS LITTHRAIRES.
le retour de son mal, semblaient se mêler dans sa pensée et formaient contre les Allemands un seul et même grief dont il souffrit parfois jusqu'à en crier. Il combattait ce sentiment, et quoique les idées ambiantes aient toujours eu beaucoup d'influence sur lui, il essayait de réagir contre une impression qu'il trouvait indigne d'un esprit élevé, familiarisé avec l'histoire, équitable et qui sait que, jusqu'à présent du moins, la guerre paraît être une nécessité de l'existence même des peuples. Un jour, chez moi, à Paris, trois ou quatre ans après la guerre, notre causerie nous avait ramenés à cette époque, et il me racontait, pour la vingtième fois peut-être, l'émotion poignante qu'il avait éprouvée en apercevant, sur le chemin de halage de Croisset, briller au soleil la pointe d'un casque prussien. Il avisa sur ma table le second volume des Conversations de Goethe, il l'ouvrit, le feuilleta comme s'il y eût cherché une phrase restée dans sa mémoire et me dit : « Ah ! que je voudrais être dans l'état de cet olympien! C'était un homme, celui-là, et ses nerfs obéissaient à son cerveau. Écoute ceci : « La haine nationale est une haine particulière. C'est toujours dans les régions inférieures qu'elle est le plus énergique, le plus ardente, mais il y a une hauteur à laquelle elle s'évanouit; on est là, pour ainsi dire, au-dessus des nationalités et l'on ressent le bonheur ou le malheur d'un peuple voisin comme le sien propre. Cette hauteur convenait à ma nature, et longtemps avant d'avoir atteint ma soixantième année, je m'y étais fortement attaché. » Il rejeta le livre et dit : « Il paraît que cette hauteur ne convenait pas à ma nature, car je n'y suis pas encore arrivé....
La littérature, au milieu même des tourments qui l'assaillirent pendant la guerre, ne cessait de le préoccuper et les événements se concrétaient en lui sous forme de romans ou de scènes de théâtre. 11 regrettait d'avoir ter-
miné trop tôt la seconde Éducation sentimentale; la guerre, l'invasion, la capitulation de Sedan lui eussent apporté un dénouement, un dernier tableau, comme il disait, qu'il se désolait de n'avoir pas eu à utiliser. Il me disait : « Te figures-tu le parti que l'on pourrait tirer de certains incidents? Tiens, en voilà un qui est d'un joli calibre, — c'était un de ses mots favoris ; — la capitulation est signée, l'armée est prisonnière, l'empereur, — ill'appelait par son surnom, — l'empereur, écroulé dans un coin de sa grande calèche, morne, les yeux ternes, fumant une cigarette par contenance, impassible avec une tempête qui se déchaîne en lui ; à ses côtés, ses aides de camp et un général prussien. Tout le monde est silencieux, les regards sont baissés, chacun souffre. A la bifurcation d'une route, on est coupé par une colonne de prisonniers qui défile, sous la conduite des uhlans, le chapska sur le coin de l'oreille, la lance en arrêt. La voiture est obligée de s'arrêter devant le flot humain qui s'avance au milieu d'un nuage de poussière que le soleil rend tout rouge. Les hommes passent, traînant les pieds, les épaules ramenées en avant. De son regard atone l'empereur contemple cette foule; quelle revue! Il songe aux tambours qui battaient, aux étendards qui s'inclinaient, aux généraux chamarrés qui le saluaient de l'épée, à sa garde qui criait : Vive l'empereur I Un prisonnier le reconnaît et le salue, puis un autre, puis encore un autre. Tout à coup, un zouave sort (les rangs, lève le poing et crie : « Ah! te voilà, misérable! c'est toi qui nous as perdus! » et dix mille honnnes hurlant des insultes, agitant les bras, crachant sur la voiture, passent comme un ouragan de malédictions. Lui, cependant, toujours immobile, ne disant pas un mot, ne faisant pas un geste, pense : « Et voilà ceux que l'on appelait mes prétoriens! » Hein ! que dis-tu delà scène? elle est corsée, n'est-ce pas? C'eût été un rude tableau final
372 SOUVENIRS LITTÉUAIIŒS.
pour r Éducation; je ne me console pas de l'avoir manquée; mais je la placerai quelque part, dans un roman que je ferai sur l'empire, avec les soirées de Compiègne, où les maréchaux, les sénateurs, les ambassadeurs faisaient cliqueter leurs décorations en se penchant jusqu'à terre pour baiser la main du prince impérial. Ah! il y a de fameux livres à faire sur cette époque, et peut-être, après tout, le coup d'État et ce qui s'en est suivi n'aura d'autre résultat, dans l'harmonie universelle, que de fournir des scénarios intéressants à quelques bons manieurs de plume. »
Bien souvent il m'a dit que c'étaient les combinaisons littéraires qui l'avaient sauvé du désespoir pendant que les soldats allemands rôdaient dans son jardin et dormaient sous son toit. J'avais espéré pouvoir rentrer à Paris en passant par Rouen, courir à Croisset, embrasser Flaubert et reprendre ma route. Cela fut impossible et il me fallut revenir sans l'avoir vu, sans m'assurer par moimême de son état physique et surtout de son état moral. Les chemins de fer avaient interrompu leur service, les diligences n'existaient plus, je voyageais à petites journées, par la neige et le froid, traversant les pays occupés et écoutant avec ahurissement les gens des villages et des villes me dire : « Paris est sorti en masse, a écrasé les Prussiens et marche pour protéger le Havre. » Paris avait capitulé à son dernier morceau de pain et j'étais parti dès que j'en avais appris la nouvelle.
Des troupes allemandes se massaient autour de Saint- Germain, le ravitaillement était interrompu, car on venait d'avoir connaissance d'un télégramme de Léon Gambetta qui repoussait l'armistice et recommandait la continuation des hostilités. 150 000 kilogrammes de farine, près d'être expédiés à la ville affamée, étaient retenus à Saint-Germain ; les camions expédiés par les administrations de chemins
de fer allaient rentrer à vide. Je n'avais point de laisserpasser et nul ne pouvait pénétrer dans Paris sans cette paperasse. Je pus m'arranger avec un surveillant de camions ; les miens et moi nous fûmes « ramassés » en route; nous passâmes la nuit au rond-point de Courbevoie, secoués par un cheval qui essayait de briser son entrave, cachés sous des bâches pour éviter le regard des patrouilles de cavaliers ennemis et, le lendemain, vers onze heures du matin, nous avions franchi le pont de Neuilly. Dès que j'eus pris pied chez moi, je sortis et j'allai sur le boulevard des Batignolles voir l'aspect de Paris. Dans un grand terrain vague qui est tout ce qui reste du cimetière des Errancis, j'entendis un bruit de voix ; j'approchai. Une centaine de gardes nationaux étaient réunis; faisaientils l'exercice et se préparaient-ils aux jeux de la guerre? Non : ils se préparaient au jeu de bouchon. Un d'eux parcourait les rangs et disait : « Voyons, dépêchons-nous, la partie ne peut commencer que lorsqu'il y aura cent francs de paris: il manque quinze francs! » Trois de ces héros remirent chacun cent sous et la partie commença. Je me sauvai. Je venais de comprendre pourquoi la défaite était si profonde. Cela ne rappelle-t-il pas la retraite de Marphise racontée par l'Arioste : « Pour la timide populace pou disposée à s'exposer au danger, elle se contentait de crier de loin : « Courage, amis! courage! »