‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 105 sur 293 · CHAPITRE XYilI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYilI

'pauvre nourriture ne les empêche pas de chanter à tue-tête^ en travaillant ou en menant leurs barques, et ce peuple m'a bien souvent rappelé ce qu'au commencement de la révolution disait un soir chez moi le marquis de Chaslellux : a Si on leur 6te leur bandeau, ils seront bien plus malheureux ! »

Les Russes sont adroits el intelligents, car ils apprennent tous les métiers avec une facilité prodigieuse ; plusieurs même obtiennent du succès dans les arts. Je vis un joïir^ chez le comte de Strogonoff, son architecte qui avait été son esclave. Ce jeune homme montrait tant de talent, que le comte le présenta h l'empereur Paul qui le nomma un de ses architectes, et lui commanda de bâtir une salle de spectacle sur Ibs plans qu'il avait fait et qu'il lui avait soumis. Je n'ai point vu cette salle finie, mais on m'a dit qu'elle était fort belle. En fait d'esclaves devenus artistes, je n'avais pas été aussi heureuse que le comte. Comme je me trouvais sans domestique, lorsque celui que j'avais amené de Vienne m'eût volé, le comte de StrogonoCT me donna un de ses esclaves, qu'il me dit savoir arranger la palette et nettoyer les brosses de sa belle-fille, quand elle s'amusait à peindre. Ce jeune homme, que j'eniployai en cfiet à cet usage, se persuada, au bout de quinze jours qu'il me servait, qu'il était peintre aussi, et ne me donna point de repos <iue je n'eusse obtenu sa liberté du comte, afin qu'il pût aller travailler avec les élèves de l'Académie. Il m'écrivit sur ce sujet plusieurs lettres qui étaient vraiment curieuses de style et de pensées. Le comte, en cédant à ma prière, me dit : o Soyez sûre qu'a-

vant peu il voudra rae revenir. » Je donne vingt roubles à ce jeune homme, le comte lui en donne au moins autant, en sorte qu'il court aussitôt acheter l'uniforme des élèves en peinture^ avec lequel il vient me remercier d'un air triomphant. Mais, deux mois après environ, il m'apporta un grand tableau de famille si mauvais que je ne pus le regarder, et qu'on lui avait payé si peu, que le pauvre jeune homme, les frais tout soldés, y perdait huit roubles de son argent. Ainsi que le comte l'avait prévu, im pareil désappointement le fit renoncer à sa triste liberté, et le fit retourner chez son maître.

Les domestiques sont remarquables par leur intelligence. J'en avais un qui ne savait pas un mot de français, et moi, je ne savais pas un mot de russe; mais nous nous entendions parfaitement sans le secours de la parole. En levant le bras, je lui demandais mon chevalet, ma botte à couleurs, enfin je lui figurais les difi'érents objets dont j'avais besoin. 11 comprenait tout et me servait à merveille. Une autre qualité bien précieuse que je trouvais en lui, c'était une fidélité à toute épreuve : on m'envoyait très-souvent des billets de banque en payement de mes ta« bleaux, et, lorsque j'étais occupée à peindre, je les posais près de moi sur une table ; en quittant mon travail, j'oubliais constamment d'emporter ces billets, qui restaient là souvent trois ou quatre jours sans que jamais il en ail soustrait un seul. Il était en outre d'une sobriété rare, je no l'ai pas vu ivre une seule fois. Ce bon serviteur se nommait Pierre; il pleura lorsque je quittai Saint-Pétersbourg, et moi je l'ai toujours vivement regretté.

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