CHAPITRE XYIII
Le peuple russe en général a de la probilé, et sa nature est douce. A Saint-Pétersbourg, à Moscou, nonseulement on n'entend jamais parler d'un grand crime, mais on n'entend parler d'aucun vol. Celte conduite honnôte et paisible surprend dans des hommes encore à peu près barbares, et beaucoup de personnes l'attribueront à l'esclavage dans lequel ils se trouvent; mais moi, je pense qu'elle tient à ce que les Russes sont extrômenient religieux. Peu de temps après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'allai voir à la campagne la bello-fllle de moo ancien ami le comté de Strogonoir. Sa maison à Kaminoslroff était située à droUe du grand chemin qui borde la Neva. Je descendis de voilure, j'ouvris une petite barrière en treillage quî donnait entrée dans le jardin que je traversai, 6t j'arrivai dans un salon au rez-de-chaiissée, dont je trouvai la porte toute grande ouverte. Il était donc Irès-facile d'entrer chez la comtesse de Slrogonoff ; snssi, quand je l'eus trouvée dans un petit boudoir et qu'elle m'eut montré ses appartements, je fus trèssurprise de voir tous ses diamants près d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, et par conséquent à peu près sur la grande route. Cela me parut d'autant plus imprudent, que les dames russes ont l'usage d'étaler leurs diamants et leurs bijoux dans de grandes mon- Ipes couvertes d'un verre, telles qu'on en voit chez les bijoutiers. « Madame, luidis-je, ne craignez-vous pas d'être volée? — Non, me répondit elle, voilà la mciliearedes polices. » Et elle me montra, placées au-dessus de l'écrin, plusieurs images de la Vierge et de saint "Nicolas, patron du pays, devant lesquelles brûlait une
lampe. Il est de fait que, durant les sept années et plus que j'ai passées en Russie, j'ai toujours reconnu qu'en toute occasion l'image de la Vierge, ou d'un saint, et la présence d'un enfant, ont toujours quelque chose de sacré pour un Russe.
Les gens du peuple, lorsqu'ils vous adressent la parole^ ne vous nomment pas autrement, selon votre âge, que mère^ père, frère ou sœur^ sans que cet usage excepte l'empereur, l'impératrice et toute la famille impériale.
On ne voit pas à Saint-Pétersbourg de filles publiques se promener dans la ville; elles habitent un quartier qui leur est assigné, et sont de si mauvais genre que les gens comme il faut ne vont jamais chez elles. Je n'ai pas entendu dire, non plus, qu'il y eût des filles entretenues comme à Paris, si ce n'étaient quelques actrices.
Dans la classe supérieure à celle du peuple, il existe un grand nombre de personnes aisées et même riches. Les femmes de marchands, par exemple, dépensent beaucoup pour leur toilette, sans que cela paraisse apporter aucune gêne dans le ménage. Elles sont surtout coiffées avec une élégante magnificence. Sur leurs bonnets, dont les papillons sont le plus souvent ornés de perles fines,elle portent une large draperie qui de leur tête retombe sur leurs épaules et sur leur dos, jusqu'en bas des reins. Cette espèce de voile produit sur le visage un demi-jour, dont il faut avouer qu'elles ont besoin, attendu que toutes, je ne sais pourquoi, mettent du blanc, du rouge, et peignent leurs sourcils eu noir, de la manière la plus ridicule.