CHAPITRE XIX
crème» et en excellent café moka, qui régala beaucoup ma fille. Il nous invita une autre fois à un très-bon dîner, et le fit servir sous une belle tente turque qu'il avait rapportée de ses voyages. On avait dressé cette tente sur la pelouse fleurie qui faisait face à la maison. Nous étions une douzaine de personnes, toutes assises sur de magnifiques divans qui entouraient la table : on nous servit une quantité dé fruits parfaits au dessert ; ce dîner fut tout à fait asiatique, et la manière dont le général nous reçut tous donna encore plus de prix à toutes ces bonnes choses. J'aurais seulement désiré chez lui qu'on ne tirât point tout près de nous des coups de canon au moment où nous nous mettions à table, mais on m'a dit que c'était l'usage chez tous les généraux d armée.
Je ne louai qu'un été ma petite maison sur la Neva ; l'été suivant, le jeune comte de StrogonofT me prêta une maison charmante à KaminostrofF, où je me plaisais beaucoup. Tous les matins, j'allais seule me promener dans une forêt voisine, et je passais mes soirées chez la comtesse Golovin, qui était établie tout à côté de moi« Je trouvais là le jeune prince Bariatinski, la princesse Tarente et plusieurs autres personnes aimables. Nous causions, ou nous faisions des. lectures jusqu'au moment du souper; enfin mon temps se passait le plus agréablement du monde.
La paix et le bonheur dont je jouissais ne m'empêchaient pas néanmoins de penser bien souvent à la France et à ses malheurs. J'étais surtout poursuivie par le souvenir de Louis XYI et de Marie-Antoinette, au point qu'un de mes désirs les plus vifs était de faire
un tableau qui les représenlât dans un des moments touchants et solennels qui avaient dû précéder leur mort. J'ai déjà dit que j*ayais évité soigneusement la connaissance de ces tristes détails, mais alors il me fallait bien les connatlre, si je voulais intéresser. Je savais que Cléry s'était réfugié à Vienne, après la mort de son auguste maître ; je lui écrivis, et je l'instruisis de mon désir, en le priant de m*aider à l'exécuter. Fort peu de temps après, je reçus de lui la lettre suivante, que j'ai toujours gardée^ et que je copie mot pour mot ^
(( Madame ,
a La connaissance parfaite que vous avez des personnages de l'auguste famille de Louis XYI m'avait fait dire à madame la comtesse de Rombeck, que personne autre que vous ne pourrait rendre les scènes déchirantes qu'a eu à éprouver cette malheureuse famille, dans le cours de sa captivité. Des faits aussi intéressants doivent passer à la postérité, et le pinceau demadame Le Brun peut seule les y transmettre avec vérité.
« Parmi ces scènes de douleur, on pourrait en peindre six :
(( 1° Louis XVI dans sa prison, entouré de sa famille, donnant des leçons de géographie et de lecture à ses enfants ; la reine et madame Elisabeth occupées en ce moment à coudre et à racommoder leurs habits;
« 2"" La séparation du roi et de son fils, le li dé*
< H. J. Tripier le Franc est aujourd'hui possesseur de ce trèspii'deux autographe.