CHAPITRE XTX
faisions une promenade en bal eau, nous rencontrâmes une multitude d'hommes et de femmes, se baignant tous pèle-mèle. Nous aperçûmes même de loin des jeunes gens tout nus à cheval, qui allaient ainsi se baigner avec leurs chevaux. Dans tout autre pays un grand scandale naîtrait de pareilles indécences ; mais il en est autrement là où règne Tinnocence de la pensée. Personne ne songeait à mal, car le peuple russe a vraiment l'ingénuité de la première nature. Dans les familles, l'hiver, le mari, la femme, les enfants, se couchent ensemble sur leur poêle; si le poêle ne suffît pas, ils s'étendent sur des bancs de bois, rangés autour de leur hangar, et enveloppés seulement de ïeur peau de mouton. Ces braves gens ont conservé les mœurs des anciens patriarches.
Une des promenades qui me charmaient le plus était celle de Tîle de Zélaguin, qui, pour avoir été un trèsbeau jardin anglais, n*en était pas moins abandonnée alors. Toutefois, il y restait encore de très-beaux arbres, des allées charmantes, un temple, entouré de superbes saules pleureurs et de petites rivières courantes, quelques masses de fleurs qui réjouissaient les yeux, des ponts dans le genre anglais, et des arbres verts magnifiques. Je ne concevais pas comment on ôvait abandonné ce lieu qui pouvait devenir le plus délicieux du monde; depuis mon retour en France, en effet, j'ai appris que l'empereur Alexandre l'a fait soi- S^cr, et qu'il en a fait un des plus beaux jardins qu'on puisse voir. Il y avait dans cette île des vues si belles et 81 pittoresques, que j'en ai dessiné une grande quantité ; aussi, pour jouir tout à mon aise de cette char-
mante promenade, je louai, presque en face, sur les bords de la Neva, une petite maison construite en bois. La situation de cette maisonnette était délicieuse et d'une gaieté ravissante, en ce que la plupart des barques, qui allaient et venaient sans cesse sur la rivière, me donnaient un concert perpétuel de musique vocale ou d'instruments à vent. Tout près de moi, le général Melissimo, grand mattre de l'artillerie, habitait une fort jolie maison, et j'étais charmée de son Toisinage ; car le général était le meilleur et le plus obligeant des hommes. Gomme il avait séjourné longtemps en Turquie, sa maison offrait un modèle, nonseulement du luxe, mais du confortable oriental. Il s'y trouvait une salle de bain, éclairée par en haut, et dans le milieu de laquelle était une cuve assez grande pour contenir une douzaine de personnes. On descendait dans l'eau par quelques marches; le linge qui servait à s'essuyer en sortant du bain, était posé sur la balustrade en or qui entourait la cuve, et ce linge consistait en de grands morceaux de mousseline de rinde brodés en bas de fleurs et d'or, afin que la pesanteur de cette bordure pût fixer la mousseline sur les chairs, ce qui me parut une recherche pleine de magnificence. Autour de cette salle régnait un large divan, sur lequel on pouvait s'étendre et se reposer après le bain, outre qu'une des portes ouvrait sur un charmant petit boudoir dont le divan formait un lit de repos. Ce boudoir donnait sur un parterre de fleurs odoriférantes, et quelques tiges montaient jusqu'à la fenêtre. C'est dans ce boudoir que le général nous donna un déjeuner en fruits, en fromage à la