‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 126 sur 293 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

de Ligne et le comte de Ségur, ou ne se soit pas soumise à ces deux témoignages irrécusables. Elle aurait plus justement apprécié et admiré ce qui distingue cette grande impératrice, considérée comme souveraine, et elle aurait respecté davantage la mémoire d'une femme dont notre sexe peut s'enorgueillir sous tant de rapports importants.

Catherine II aimait tout ce qui était grandiose dans les arts. Elle avait fait construire à l'ermitage les salles du Vatican, et copier les cinquante tableaux de Raphaël dont ces salles sont ornées. Elle avait aussi décoré l'Académie des beaux-arts de copies en plâtre des plus belles statues antiques, et d'un grand nombre de tableaux des différents maîtres. L'ermitage^ qu'elle avait créé et placé tout près de son palais, était un modèle de bon goût sous tous les rapports, et faisait ressortir encore plus fâcheusement l'architecture si lourde du palais impérial de Saint-Pétersbourg. On ^it qu'elle écrivait le français avec la plus grande facilité:— 3'^î^u^ 1^ bibliothèque de Saint-Pétersbourg le manuscrit original du code de lois qu'elle a donné aux Russes en langue française, entièrement écrit de sa main. Son style, m'a-t-on dit, était élégant -et trèsconcis, ce qui me rappelle un trait de laconisme qu'on n^'a cité d'elle, et que je trouve charmant. Quand le général Souwaroff eut gagné la bataille de Varsovie, Catherine fit partir aussitôt un courrier pour lui, et ce courrier ne portait à l'heureux vainqueur qu'une enveloppe de lettre, sur laquelle elle avait écrit de sa DQain : Au maréchal Souwaroff.

Cette femme dont la puissance était si grande, était

le SOUVENIRS DE MADAME YIGÉB LE BRUN.

dans son inlérieur la plus simple et la moins exigeante des femmes. Elle se levait à cinq heures du matin, allumait son feu, puis faisait son café elie-môme. On racontait même qu'un jour, ayant allumé ce feu sans savoir qu'un ramoneur venait de monter dans la cheminée, le ramoneur se mit à jurer après elle et à la gratifier des plus grosses invectives, croyant s'adresser à un feulier. L'impératrice se hâta d'éteindre, non sans rire beaucoup de s'ôlre entendue traitée ainsi.

Dès que l'impératrice avait déjeuné, elle écrivait ses lettres, préparait ses dépêches, restant ainsi seule jusqu'à neuf heures. Alors elle sonnait ses valets de chambre, qui quelquefois ne répondaient point à sa sonnette. Un jour, par exemple, impatientée d'attendre, elle ouvrit la porte de la salle où ils se tenaient, et, les trouvant établis à jouer aux cartes, elle demanda pourquoi ils ne venaient pas quand elle sonnait ; sur quoi l'un d'eux répondit tranquillement, qu'ils avaient voulu finir leur partie, et il n'en fut pas davantage. Une autre fois, la comtesse de Bruce, qui avait ses entrées chez elle à toute heure, arrive un matin, et la trouve seule, assise à sa toilette. — Votre Majesté est bien isolée, lui dit la comtesse. — Que voulez-vous, répondit l'impératrice, mes femmes de chambre m'ont toutes abandonnée. Je venais d'essayer une robe qui allait si mal, que j'çn ai pris de l'humeur, et elles m'ont plantée là. Il n'y a pas jusqu'à Reinette, ma première femme de chambre, qui ne m'ait quittée, etj'attends qu'elles soient défàchées.

Le soir, Catherine réunissait autour d'elle quelquesunes des personnes de sa cour qu'elle affectionnait le

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