‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 127 sur 293 · CHAPITRE XX. il · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. il

plus. Elle faisait venir ses petits enfants, et Ton jouait à colin-maillard, à la main chaude, etc., jusqu'à dix heures que Sa Majesté allait se coucher. La princesse Dolgoruki, qui était du nombre des favorisées, m'a dit souvent par combien de gaieté et de bonhomie rimpératrice animait ces réunions. Le comte Slackelberg était des peiites soirées, ainsi que le comtede Ségur, dont Catherine avait distingué l'esprit et Tamabilité. On sait que, lorsqu'elle rompit avec la France, et qu'elle congédia cet ambassadeur ^, elle lui témoigna tout le regret qu'elle avait de le perdre. -* « Mais, ajouta-t-elle, je suis aristocrate ; il faut que chacun fasse son métier. »

Le nom des personnes que l'impératrice invitait à ses petites soiries aussi bien que la présence des jeunes grands-ducs et grandes-duchesses, semblaient devoir être une garantie suffisante de la décence qui régnait dans ces réunions. Il n'en parut pas moins à Saint-Pétersbourg un libelle affreux, dans lequel on accusait Catherine de présider tous les soirs aux plus dégoûtantes orgies. L'auteur de cet infâme écrit fut découvert et chassé de la Russie ; mais il faut malheureusement avouer, à la honte de l'humanité, que ce libelliste, qui était un émigré français, distingué par son esprit, avait d'abord intéressé l'impératrice à ses malheurs, au point qu'elle l'avait logé convenablement, et lui faisait une pension de douze mille roubles I

Beaucoup de personnes ont attribué la mort de

* Le comte d'Esterhaxy, envoyé par Louî» XVIII, était l'ambaaiadeur de France reconnu à la conr de Saint-Pétersbonrg quand Ty arrifah {Note de routeur.)

Catherine au vif chagrin que lui fit éprouver la rupture du mariage projeté entre sa petite-fiile, la grandeduchesse Alexandrine, et le jeune roi de Suède. Ce prince arriva à Saint-Pétersbourg avec son oncle le duc de Sudermanie, le 14 août 1796. Il n'avait que dix-sept ans ; sa taille était élancée, son air doux, noble et fier, ce qui le faisait respecter malgré son jeune &ge. Son éducation ayant été très-soignée, il montrait une politesse tout à fait obligeante. La princesse qu'il venait épouser, Agée de quatorze ans, était belle comme un ange, et il en devint aussitôt trèsamoureux. Je me souviens qu'étant venu chez moi voir le portrait que j'avais fait de sa future fiancée, il regardait ce portrait avec tant d'attention, que son chapeau s'échappa de sa main.

L'impératrice ne désirait rien tant que ce mariage; mais elle exigeait que sa petite-fille pût avoir dans le palais de Stockholm et une chapelle et un clergé de sa religion, et le jeune roi, malgré tout son amour pour la duchesse Alexandrine, refusait de consentira ce qui dérogeait aux lois de son pays. Sachant que Catherine avait fait venir le patriarche pour le fiancer après le bal qui se donnait le soir, le roi ne se rendit pas à ce bal, en dépit des courses multipliées de M. de MarcolT pour le presser d'y venir. Je faisais alors le portrait du comte Diedrestein ; lui et moi allions souvent à ma fenêtre pour voir si le jeune roi céderait à tant d'instances, et prendrait le chemin du bal ; il ne céda poinL Enfin, d'après ce que j'ai su de la princesse Dolgoruki, tout le monde était réuni, lorsque l'impératrice eutr'ouvrit la porte de sa chambre, et

Page 1