CHAPITRE XX
semaines dans une grande salle du chAteau^ illuminée jour et nuit ^, et magnifiquement décorée. Catherine était étendue sur un Ut de parade entouré d'écussons portant les armes de toutes les villes de Texnpire. Son visage était découvert, sa belle main posée sur le lit. Toutes les dames, dont quelques-unes étaient alternativement de service auprès du corps, allaient baiser cette main, ou faisaient le semblant. Pour moi, je ne l'avais point baisée vivante, je ne voulus pas la baiser morte, j'évitai même de regarder le visage de Catherine II, qui me serait resté si. tristement dans l'imagination.
Après la mort de sa mère, Paul fit aussitôt déterrer Pierre III, son përe^ inhumé depuis trente-cinq ans dans le couvent d'Alexandre Newski. On ne trouva dans le cercueil que des os et une manche de l'uniforme de Pierre. Paul voulut que Ton rendit à ces restes les mêmes honneurs qu'à ceux de Catherine. Il les fit exposer au milieu de l'église de Gazan, et le service fut fait par de vieux officiers, amis de Pierre III, que son fils s'était pressé de faire venir, et qu'il combla d'honneurs et de bienfaits.
L'époque des funérailles arrivée, on transporta avec pompe le cercueil de Pierre III, sur lequel son fils ^vait fait placer une couronne, près de celui de Catherine, et tous deux furent conduits ensemble à la citadelle, celui de Pierre marchant le premier ; car
^ C'était daDS eetto môme salle que J'avais vu donner les bals ; aussi Je ne saurais dire quel eflet me fit éprouver, pendant six seniaines, cette illamination que Je voyais tous les soirs en rentrant chez moi.
Paul voulait au moins humilier la cendre de sa mère. Je vis de ma fenêtre cette lugubre cérémonie, comme on voit un spectacle des premières loges. Le cercueil de l'empereur défunt était précédé par un chevalier de la garde, armé de pied en cap d'une armure d'or; celui qui marchait devant le cercueil de l'impératrice n'avait qu'une armure de fer ^, et les assassins de Pierre III, sur l'ordre de son fils, furent obligés de porter les coins de son drap mortuaire. Paul suivit le cortège A pied, tête nue, avec sa femme et toute la cour, qui était très-nombreuse et dans le plus grand deuil. Les dames avaient de longues robes à queue et d'immenses voiles noirs qui les entouraient. Il leur fallut marcher ainsi dans la neige par un froid horrible, depuis le palais jusqu'à la forteresse ^ qui est à une fort grande distance de l'autre côté de la Neva. Au retour, je vis quelques dames qui étaient presque mourantes de fatigue et de froid.
Le deuil se porta six mois. Les femmes sans cheveux, ayant des bonnets à pointe avancés sur le front, qui ne les embellissaient pas du tout; mais ce léger désagrément était bien peu de chose, comparé^aux vives inquiétudes que faisait naître dans tout l'empii^e la mort de Catherine II.
1 Le chevalier qai portait raroiure d*or est mort de fatigue.
{Note de l'auteur. )
* C'est da»8 la forteresse que sont enterrés tous les souverains russes. Le tombeau de Pierre 1*' que l'on y voit est le plus simple du monde. {Note de Fauteur,)