‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 128 sur 293 · CHAPITRE XX. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. i

dit, d'une voix très-aîtérée : « Mesdames, il n'y aura pas de bal ce soir. » Le roi de Suède et le duc de Sudermanie quittèrent Saint-Pétersbourg le lendemain matin.

Que ce soit ou non le chagrin que lui causa cet événement, qui abrégea les jours de Catherine, la Russie ne larda pas à la perdre. Le dimanche qui précéda sa mort, j'allai, le matin après la messe, présenter à sa majesté le portrait que j'avais fait de la grande-duchesse Elisabeth. L'impératrice vint à moi, m'en fit compliment, puis me dit : u On veut absolument que vous fassiez mon portrait, je suis bien vieille ; mais enfin, puisqu'ils le désirent tous, je vous donnerai la première séance d'aujourd'hui en huit. » Le jeudi suivant, elle ne sonna pas à neuf heures, ainsi qu'elle faisait ordinairement. On attendit jusqu'à dix heures et même un peu plus ; enfin la première femme de chambre entra. Ne voyant pas l'impératrice dans sa chambre, elle alla au petit cabinet de garde-robe, et, dès qu'elle en ouvrit la porte, le corps de Catherine tomba à terre^ On ne put savoir à quelle heure Tattaque d'apoplexie l'avait frappée; toutefois le pouls battait encore, on ne perdit donc pas toute espérance ; DQAis de mes jours je n'ai vu une alarme aussi vive se propager aussi généralement. Pour mon compte, je fus tellement saisie de douleur et d'effroi quand on vint nie dire tout bas cette terrible nouvelle, que ma fille, 4^1 était convalescente, s'aperçut de mon état et s'en trouva mal.

Je courus, après mon dtner, chez la princesse Dol- Soruki où le comte de Gobentzel, qui allait toutes les

dix minutes au palais savoir ce qui se passait, venait nous en instruire. L'anxiété allait toujours croissant ; elle était affreuse pour tout le monde ; car non-seulement on adorait Catherine, mais on avait une affreuse peur du règne de Paul !

Vers le soir, Paul arriva d'un lieu voisin de Saint- Pétersbourg qu'il habitait presque toujours. Lorsqu'il vit sa mère étendue sans connaissance, la nature reprit un moment ses droits; il s'approcha de l'Impératrice, lui baisa la main, et versa quelques larmes. Enfin Catherine II expira à neuf heures du soir, le 17 novem* bre 1796. Le comte de Cobentzel, qui lui vit rendre le dernier soupir, vint nous dire aussitôt qu'elle n'exis* tait plus.

J'avoue que je ne sortis pas de chez la princesse Dolgoruki sans une grande frayeur, attendu que l'on entendait dire généralement qu'il y allait avoir une révolution contre Paul. La foule immense que je vis en rentrant chez moi, sur la place du château, n'était pas propre à me rassurer ; néanmoins, tout ce monde était si tranquille, que je pensai bientôt, avec raison, que nous n'avions rien à craindre pour le mo« ment. Le lendemain matin, le peuple se rassembla de nouveau sur la place, exprimant son désespoir, sous les fenêtres de Catherine, par les cris les plus déchirants. On entendait les vieillards, les jeunes gens, les enfants appeler leur matuska (leur mère), et s'écrier en sanglotant qu'ils avaient tout perdu. Cette journée fut d'autant plus affligeante, qu'elle était de triste augure pour le prince qui montait sur le trône.

Le corps de l'impératrice resta exposé pendant six

Page 1