‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 142 sur 293 · CHAPITRE XXÎI. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÎI. i

s'établissait constamment une causerie charmante, que le roi surtout savait animer par une foule d^anccdotes pleines d'intérêt. Un soir que je m'étais rendue à l'invitation habituelle, je fus frappée du singulier changement que j'observai dans le regard de notre cher prince ; son œil gauche surtout me parut si terne que j'en fus effrayée. En sortant, je dis sur l'escalier à lord Withworth et au marquis de Rivière qui me donnait le bras : « Savez-vous que le roi m'inquiète beaucoup? — Pourquoi cela? me répondil-on, il paraissait être à merveille ; il vient de causer comme a l'ordinaire. — J'ai le malheur d'être bonne physionomiste *, repris-je , j'ai remarqué dans ses yeux un trouble extraordinaire. Le roi mourra bientôt. » Hélas ! j'avais trop bien deviné; car le lendemain il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, et peu de jours après on l'enterra dans la citadelle, près de Catherine. Je ne pus apprendre cette mort sans éprouver un chagrin bien réel, que partagèrent avec moi tous ceux qui avaient connu le roi de Pologne.

Stanislas Paniatowski ne s'était jamais marié ; il avait une nièce et deux neveux. L'aîné de ces derniers, le prince Joseph Poniatowski, est bien connu par ses talents militaires et par l'extrême bravoure qui l'ont fait surnommer fe Bayard polonais. A l'époque où je l'ai connu à Saint-Pétersbourg, il pouvait

^ II est fort rare que Je me trompe à reiprcssion du regard. La dernière fois que Je vis la duchesse de Maxarin, qui se portait à merveille et chez laquelle personne n'observait aucun cliangement. Je dis à mon mari : • La duchesse ne vivra pas dans un mois; » ccquianiva comme Je l'avais priîdir. {Noie de l'auteur.)

avoir vingt-cinq à vingt-sept ans. Quoique son front fût déjà dégarni de cheveux, son visage était remarquablement beau. Tous ses traits, d'une régularité admirable, exprimaient la douceur et la noblesse d*âme. Il venait de déployer une si prodigieuse valeur, de si grandes connaissances militaires dans les dernières guerres contre les Turcs, que la voix publique le proclamait déjà grand capitaine, et je m'étonnais, en le voyant, qu'on pût avoir acquis si jeune une si haute réputation. Chacun enviait à Saint-Pétersbourg la joie de le recevoir et de le fôter. Dans un grand souper qu'on lui donna, et auquel je fus invitée, toutes les femmes le pressant de faire faire son portrait par moi, il répondit avec une modestie qui a toujours été dans son caractère : a II faut que je gagne encore plusieurs batailles avant de me faire peindre par madame Le Brun, n

Lorsque j'ai revu Joseph Poniatowski à Paris, je ne pus d'abord le reconnaître, tant il était changé. II portait en outre une vilaine perruque qui achevait de le rendre méconnaissable. Toutefois sa renommée s'était accrue à un tel point qu*il pouvait se consoler d'avoir perdu sa beauté. Il se préparait alors à partir pour faire la guerre d'Allemagne sous Napoléon, dont, en sa qualité de Polonais, il était devenu l'allié fidèle. On sait assez quelle valeur il déploya dans les campagnes de 1812 et de 1813, et quel événement funeste vint mettre un terme à cette noble carrière.

Le frère de Joseph Poniatowski ne lui ressemblait en aucune manière ; il était grand, sec et froid. Je l'ai très-peu vu à Saint-Pétersbourg; je me souviens

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