‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 188 sur 293 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Le prince de Galles. — Je fais son portrait — Madame Fiu Herbert. — Ma lettre à un peintre anglais. — M. te comte d'Artois. — La comtesse de Polastron. — Le duc de Berri.

Peu de temps après mon arrivée à Londres, le traité d'Amiens avait été rompu, et tous les Français qui ne résidaient point en Angleterre depuis plus d'une année furent obligés de partir aussitôt. Le prince de Galles, auquel je fus présentée, m'assura que je ne devais pas être comprise dans cet arrêté, qu'il s'y opposait, et qu'il allait demander tout de suite au roi son père une permission pour moi. Celte permission me fut accordée avec tous les détails nécessaires, mentionnant ^we^e pouvais voyager dans tout rintérieur du royaume^ séjourner où bon me semôleratt, et que de plus je devais être protégée dans ks ports de mer oh il me plairait de m'arrêter, faveur que les Français établis en Angleterre depuis nombre d'années avaient beaucoup de peine à obtenir à cette époque. Le prince de Galles mit le comble à son obligeance en m'apportant lui-même ce papier.

Le prince de Galles pouvait alors avoir quarante ans, mais il paraissait plus âgé, attendu qu'il avait déjà pris trop d'embonpoint. Grand et bien fBJt^ " avait un beau visage; tous ses traits étaient nobles et réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaa-

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coup d'art, dont les clicveux étaient séparés sur le devant, comme le sont ceux de TApolIon du Belvédère, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très-habile dans tous les exercices du corps, il parlait le français très- bien, et avec la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée^ d'une magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité : car il eut un moment, dit-on, pour trois cent mille louis de dettes, que son père et lé parlement finirent par payer.

Gomme il fut longtemps un des plus beaux hommes des trois royaumes, il se vit l'idole des femmes. Sa première maîtresse fut mistriss Robenson; puis, quelque temps après, il eut un engagement plus sérieux avec mistriss Fitz Herbert, veuve, plus âgée que lui, mais d'une extrême beauté. Son amour fut si violent alors, qu'on craignit un moment qu*il ne voulût se marier avec cette femme, issue d'une des premières familles catholiques. d'Irlande. Son inconstance naturelle le sauva de ce danger, et depuis, nngrand nombre de femmes succédèrent à mistriss Fitz Herbert.

Ce fut peu avant mon départ que je fis le portrait du prince de Galles. Je le peignis presque en pied, et en uniforme. Plusieurs peintres anglais devinrent furieux contre moi, quand ils surent que j'avais commencé ce portrait, et que le prince me donnait tout le temps nécessaire pour le terminer ; car, depuis longtemps, ils attendaient inutilement cette faveur. Je sus que la reine mère disait que son fils me faisait la cour, et qu'il venaitsouvent déjeuner chez moi. Elle répétait ' un mensonge ; car jamais le prince de Galles n'est venu chez moi le matin que pour ses séances.

Dô.^ que ce portrait Fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie, madame Fitz Herbert. Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme sont les grands n^iroirs de toilette,afin de pouvoir le traasporter dans toutes les chambres qu'elle occupait, ce que je trouvai très-ingénieux.

L'humeur des peintres anglais contre moi ne se borna pas à des propos. Un M. M***, peintre de portrait, fit paraître un ouvrage dans lequel il dénigrait avec acharnement la peinture française en général, et la mienne en particulier. On m'en traduisit différentes parties, qui, mon petit amour-propre à part, me parurent si injustes et si ridicules, que je ne pus m'em* pêcher de prendre la défense des peintres célèbres dont j'étais la compatriote, et j'écrivis à ce M. M**^ la lettre suivante :

« Monsieur,

u J'apprends que dans votre ouvrage sur la peinture, vous parlez de l'école française. Gomme, d'après ce qui m'est rapporté de vos observations, je présume que vous n'avez aucune idée de cette école, je crois devoir vous donner quelques renseignements qui pourront vous être utiles. Je pense d'abord que vous n'attaque? pas les grands peintres qui ont vécu sous le règne de Louis XIV, tels que Le Brun, Le Sueur, Simon Vouet, etc. ; et, pour le portrait, Uigaut, Mignard et Largillière. En ce 'qui concerne les peintres de notre < temps, vous auriez le plus grand tort si vous jugiez l'école française sur ce qu'elle était il y a trente ans. De*

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