L'ABBÉ DELILLE. U
comte va chez Tabbé et lui dit : u Je pars à Tinstant, venez avec moi, la voiture est prôtè. » Et Tabbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs, auxquels à la vérité M. deChoiseuI avait tout pourvu.
Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer : une profonde mélancolie s'empare de lui. a Je ne pourrai jamais, se dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non^ je n'irai pas plus loin. » Alors il quitte furtivement M. de Ghoiseul, et va se cacher dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable; mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et rembarque avec lui.
Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes; dans une de ces lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile. Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé Delille, et de celles que M. de Yaudreuil m'adressait pendant le voyage qu'il Ht en Espagne avec le comte d'Artois, car ces lettres étaient pleines de détails intéressants sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en quittant la France, et dans le temps des visites dO' miciliaires, mon frère jugea prudent de brûler ces correspondances.
L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société^ dont il était le plus brillant ornement. Non^seulement il disait ses vers d'une manière ravissante; mais son
esprit si fin, sa gaieté si naturelle, donnaient à sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui ; il faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire ; aussi peut-on dire qae toat le monde Taimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout le monde. Ce dernier mérite, si c*en est un, tenait en lui, je pense, à cette faiblesse de caractère dont j*ai déjà parlé. Il ne savait pas plus haïr que résister^ et, dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous ; au moment de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vint le chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout : a Je me persuade, dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui m'attend. »
Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis : — L'abbé, il est bien tard ; vous demeurez si loin que je m'inquiète de vous voir retourner à cette heure, menant votre cabriolet ; vous pouvez vous endormir. — J'ai toujours la précaution de porter un bonnet de nuit dans ma poche^ répondit-il. Je lui proposai alors de lui faire établir un lit dans mon salon. — Non, non, dit-il, j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher Irès-souvenl ; cela ne le gêne en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il fit aussitôt.
L*AfiBÉ DELILLE. 271
Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous les charmes : toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce môme homme pourtant a déployé la plus grande énergie tan t qu'a duré la révolution française. Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Ghaumeltc, procureur de la Commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse de la Raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt de mort, et c'est alors qu'il &t ce beau dithyrambe sur l'immortalité de l'âme ; il le lut à Chaumette, et, quand il en fut à ces vers :
Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonucrrc, Des éternelles lois renversez les autels;
Lâches oppresseurs do la terre.
Tremblez, vous êtes immortels !
il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée: «vous aussi, tremblez, vous êtes immortel.» Chaumette, quoique fort interdit, murmura quelques menaces : — Je suis tout prêt, répondit Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage de l'honnêle homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour aller dire à ses amis qu'il n'était j)as encore temps de faire mourir Delille, et depuis il ne cessa de le proléger. Le poète n'en crut pas moins qu'il était prudent d'émigrer; il passa en Angleterre, où il se vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes distinguées et recommandables.
Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le règne de l'usurpateur qui faisail trembler le monde entier, il fit paraître son pcfime de la Pùié, el, rentré en France, il eut le courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposera la disgrâce pour conserver sa propre estime, reslime de ses amis et Tadmiration générale, dont il a joui jusqu'à son dernier jour.
LA COMTESSE DE FLAHAUï
Parmi les femmes les plus distinguées que j'ai connues avant la révolution, je ne dois pas oublier l'auteur d* Adèle de Sénanges, d'Eugène de Rothelin^ et de plusieurs autres ouvrages charmants, que tout le monde a lus pour le moins une fois. Madame de Flahaut, aujourd'hui madame de Souza*, n'écrivait point encore quand j'ai fait connaissance avec elle. Son fils, qui est maintenant pair de France, était alors un enfant de trois ouquatre ans. Elle-même était fort jeune. Elle avait une jolie taille, un visage charmant, les yeux les plus spirituels du monde, et tant d'amabilité qu'un de mes plaisirs était d'aller passer la soirée chez elle, où le plus souvent je la trouvais seule.
1 Adélaïde-Marie Emilie Filleat, comtesse de Flahaut, puis marquise de Soiixa-Botbelhi, est née !e M mars 1761 à Paris, et morte en cette même ville le lîO avril 1836.