‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 248 sur 293 · LA MARQUISE DE GROLLIER · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE GROLLIER

m*en fournirent la preuve; par exemple, elle avait un chien qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle» faisait le bonheurde tous sesinstants; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de nos deux petites bêtes : -^ Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent parler, ils nous diraient de si jolies choses ! — S'ils parlaient, ma chère, répondit- elle, ils entendraient, et ils seraient bientôt corrompus.

Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup de ses tableaux pourraient être placés à côté de ceux de Yan Spaendonck, dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais telleoient l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans que je lui disse rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout aimable.

Gomme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à madame de Grollier de l'exagération dans ses sentiments et dans ses opinions. U est bien certain que> sur toute espèce de choses, elle avait un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de générosité de cœur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles jusqu'à son dernier jour. Personne, d'ailleurs, n'avait

autant que madame de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir^fîni avec elle ; car, hélas ! elle a Uni, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie; elle a uni, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su que, peu d'instants avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et, les yeux levés au ciel^ ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous cqux qui l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français. Elle parla longtemps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier soupir.

LE PlUNCE HENRI DE PRUSSE

Lorsque la comtesse de Sabran me présenta chez elle au prince Henri de Prusse *, frère du grand Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais dire combien je le trouvai laid«Il pouvaitavoir à peu près cinquante- cinq ans à celte époque, le roi de Prusse étant de beaucoup son aine. II était petit, çnince^ et sa taille, quoiqu'il se tint fort droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conservé un accent allemand

Frédéric-Louis, prince Henri de Prusse, second frl*re da grand Frédéric, est né à Berlin, le 18 janvier 1720, et mort au cliAicau de Uheiusbcrg. le 3 août 1802.

LA COMTESSE D'flOUDETOT. 289

trës-marquéy et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son visage, elle était au premier abord tout à fait repoussante. Cependant avec deux gros yeux, dont l'un à droite et l'autre à gauche, son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on remarquait aussi dans le son de sa voix, et, lorsqu'on l'écoutait, ses paroles étant toujours d'une obligeance extrême, on s'accoutumait à le voir.

Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en parier ; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait d'humanité qu'à un trait d'héroïsme : il était bon et faisait un très-grand cas de la bonté dans les autres.

Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable passion, au point qu'il voyageait presque toujours avec son premier violon aûn de pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent était assez médiocre, cependant le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer. Durant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il est venu constamment à mes soirées musicales, il ne redoutait point la présence des premiers virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un quatuor à côté de Yiotti qui jouait le premier violon.

LA COMTESSE D'HOUDEïOT.

J'ai connu la comtesse d'Houdetot longtemps avant la révolution ; elle s'entourait alors de tout ce

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