II
qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Gomme j'avais un grand désir de la voir, madame de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où madame d'Houdetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensais au moins lui trouver un visage agréable ; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'eiVaça de mon imagination ; elle louchait d'une telle manière, qu'il était impossible, lorsqu'elle vous parlait, de deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles ; à dtner, je croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle m'offrait, tant son regard élait équivoque ; il faut dire toutefois que son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houdetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tons ceux qui la connaissaient, et, comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentiments les plus tendres, j'ai fini par croire, après tout, qu'elle a pu inspirer de l'amour.
Madame d'Houdelot est resiée le plus aimable type de la société française du dix-huitième siècle; elle en est la vive et gracieuse expression ; toute française par l'esprit, le cœur et les grftces cavalières, légère dans son allure, mais fidèle à ses sentiments, comme le constate Jean- Jacques Rousseau en soupirant. C'est ce qui nous engage à compléter ici le portrait qu'a tracé d'elle madame Vigce Le Brun, en le faisant suivre de notes biographiques sur elle et ses descendants.
U COMTESSE D'IIOUDETOT. 291
« Ce ne sont pas quelques pages, c'est un volume quMl faudrait lui consacrer, ■ -* dit fort bien M. PanlBoiteau, dans Tappendice de son excellente édition des Mémoires de madame d*Épinay, où il est si flouvent question de madame d'Homletot. — « Elle fut si bonne, si simple, si vraie, si douce, si décente, et elle a laissé de si Jolis mots pleins de cœur, et de si Jolis vers pleins de simplicité et de gr&ce !
« Sa vie fut longue* et constamment heureuse. LacIos a dit d'elle, lui qui n*était pas toujours indulgent : « Madame d'Houdetot vécut avec des athées, avec des dévots, avec des prudes, rvec des étourdis, «t vécut avec tou^ sans leur sacrifler rien de son caractère primitif : ils n'eurent pas également à s'en loner ; aucun n'eut à s'en plaindre. » De tontes les compagnies, et du plus grand monde, même du monde de la cour, madame d'Houdetot, l'amie de la reine Marie Lecxinska, de Necker, du maréchal de Bauveau, n'eut pas à gémir lorsque l'ancienne société disparut. Elle jugeait les événements et les hommes avec cette sérénité qui est le fond de la vraie philosophie, et on lui en savait gré. Qui, d'ailleurs, après 1789, eût osé toucher au bonheur de celle que Jean-Jacques avait uniquement aimée Y
« Sur la fin de sa vie, madame d'Houdetot parlait de Rousseau sans détour et avec une juste amitié. Elle déclarait que Grimm avait eu de grands torts envers lui. Son buste et celui de Saint-Lambert étaient dans son Jardin de Sannois, et elle disait : «< Ce sont des amis dont je conserve le souvenir. » Saint-Lambert, qui était devenu rigoureux pour Rousseau, no put jamai» l'engager contre sa mémoire dans la querelle des philosophes, et ce qu'elle en pensait de plus sévère, c'e^t ce qu'elle écrivit de sa main sur l'exemplaire de la Nouvelle Héloùe que Jean- Jacques copia pour elle.
— « Ce manuscrit, dit-elle, fut pour moi le gage de l'attachement d'un homme célèbre ; son triste caractère empoisonna sa vie, mais la postérité n'oubliera jamais ses talents. S'il eut l'art, trop dange* reux |)eut-ètre, d'excuser aux yeux de la vertu les Tantes d'une Ame passionnée, n'oublions pas qu'il voulut surtout apprendre à s'en relever, et qu'il chercha constamment à nous faire aimer celte vertn, qu'il n'est peut-être pas donné à la faible humanité de suivre toujours. »
« Madame d'Êpioay nous ferait croiro que M. d'Houdetot ne rendait pas sa femme heureuse, mais ce serait une erreur. 11 lui laissait toute sa liberté, et, dans leurs vieux jours surtout, il témoi* gna souvent le regret de n'avoir pas eu le droit de prétendre occuper tout son cœur. En 1793 (l'année où mourait la femme que, de son c6tû, il aimait depuis plus de quarante-cinq ans), il faisait toutes
les boutiques de Paris, un Jour de disette et d*émeute, afla de trouver de la poudre pour les cheveux de madame d'Houdetot, qui, alors eocore (elle avait soixante-cinq ans) étaient admirables. C*était, diton, un beau vieillard à cette époque. 11 ne mourut qu'en 1806, ayant jusqu'au bout respecté la liaison de sa femme et de Saint-Lambert^ qui paraissait être le véritable maître de la maison, et qui, surloat à la fin, se permettait aeul d'être jaloux. On raconte à ce propos que, lorsque M. et madame d'Houdetot célébrèrent la cinquantième année de leur mariage, l'apoplectique Saint-Lambert fit une scène fort inattendue. Madame d'Houdetot élait, du reste, aux petits soins pour lui, et jusqu'à en paraître ridicule. On se retirait chez elle à dix heures, lorsqu'on était à la campagne; mais elle restait Jusqu'à minuit à jouer au loto avec Samt-lambort. L'heureut homme qui» pendant plds de cinquante ans, fut le maître absolu d'une telle âme I Ce n'était pas au moins faute d'esprit qu'elle s'assujettissait de la sorte, ni par un sentiment d'admiration excessive pour le poète, car elle a fait peut-être plus de vers à rappeler que Saint-Lambert. Lors de sa dernière maladie, Saint-Lambert lui disait : « Ifouroiia ensemble. — Vivons ensemble, » répondait-elle. Et M. d'HondetoC, au spectacle d'une amitié si constante, ne pouvait s'empêcher de dire : « Ah ! nous aurions été bien heureux 1 »
II avait commencé, en effet, par être joueur, mais un joor qu'il re^ vint, ayant perdu une si grosso somme qu'il lui fallut recourir à la dot de sa femme, elle lui fit Jurer de ne plus jouer, et il ne Joua plus Jamais. C'était donc, à n'en pas douter, un honnête homme. U n'était pas non plus si ladre, et quand madame d'Épinay, Franeueil et toute la compagnie, en 1751, vinrent faire à sa terre de la Meilleraye la visite qui rendit madame d'Êpinay si malheureuse, i\ y eut dans ses bois une promenade aux flaml>eaux dont on garda longtemps le souvenir, et qui parut quelque chose de royal.
« Ce Saint-Lambert, dit quelque part madame DuDeflaod, est anesprit froid^ fade et faux ; il croit regorger d*idées, et c'est la stérilité même. Sans les roseaux, les. ruisseaux, les ormeaux, il aurait bien pou de chose à dire. » Il y a du vrai dans cette boutade, mai» il était élégant, mais il aimait la nature, sans savoir bien là chanter, et, tout en vivant dans les cercles les plus raffinés, c'était par le sentiment des grandes pensées naturelles qu'il s'était longtemps senti de l'aifection pour Rousseau. Parfait honnête homme, en outre, il n'avait pas deux morales ou deux justices, comme Grimm et tant d'autres . C'est l'ensembiede ces qualités que madame d'Houdetot al ma en lui si fidèlement Reçu à l'Académie française en 1770, il venait
d^fitre, en 1803, appelé dans la classe de l'Ioatitiit qui la remplaçait lor8i)oe,le9réTrierdecette année, il mourut dans les bras de son amie.
La mort de madame d'Houdetot fut plus douce encore. Toute sa famille Tentourait lorsqu'elle ferma les yeux, la tôte libre, et achevant de parler du plaisir qu'elle avait senti à vivre, comme une élève de Platon. Elle expira le jeudi 28 Janvier 1813.
Elle avait trouvé pour ses tout derniers Jours un ami selon son cœur qui remplaça Saint-Lambert, M. d'Houdetot et tous lis amis disparus. C'est M. deSoromariva, Tancien vice-président tie la République cisalpine, qui, Jeune encore, vint, au commencement de l'Empire, vivre à Paris et y dépenser dans la grande culture et en collections d*œuvrcs d'art une des plus belles fortunes de l'époque. M. de Sommariva possédait, avec les terres de M. de Bellegarde, les plus précieux souvenirs de la famille, et c'est le culte des souvenirs qui fit que madame d'Houdctot aima si tendrement le dernier venu. Elle écrivit dans son testament : « J'ordonne que mon cœur soit rois à part et porté dans le tombeau de mon p&re et de ma mère, à Ëpinay. ■ Mais ce tombeau se trouvait dans la chapelle domestique dû ch&teau, et depuis 1789 la loi défendait les inhumations ailleurs que dans le terrain public. Le cœur de madame d'Houdetot fut donc mis dans le cimetière d'Épinay.
Quelques jours après la mort de madame d'Houdetol (le 6 février 1813), il parut daus le Journal des Débats {Journal de rEmpire)un article nécrologique qui doil être de Suard. Le voici :
« Ëlisabeth-Sopliic-Françoise de La Live de Bcllogarde, veuvo du ci-devaut comte de Houdetot, lieutenant général des armées, est morte à Parb le 28 janvier, âgée d'environ quatre-vingt-trois ans.
« Cette mort laisse dans la société un vide difficile à remplir, et à ses nombreux amis des regrets bien amers. Le plus digne hommage qu'on puisse rendre aux qualités aimables qui ont embelli la société, et aux qualités plus précieuses encore qui y ont répandu le bonheur, c'est d'en conserver les souvenirs et d'en peindre les modèles.
c Madame de Houdetot avait un esprit plus piquant, un talent plus naturel, un'goût plus exercé que la plupart des femmes qui se sont fait un nom dans les lettres : elle eût aisément obtenu ce genre de gloire, si elle avait pu l'ambitionner : et elle était bien loin de désirer la célébrité qu'elle a acquise malgré elle.
« Le trait distinctif de son caractère était la booté. Son âme active avait un besoin eontioucl d*ôtre aoimée, et oe besoia la poriaii à chercher sans cesse les moyens de multiplier et de varier ses Jouissances: mais elle avait un égal besoin de faire partager ses plaisifâ k tout ce qui renvironnait. Elle aim:iit cette maume d^uo poôte de rOrient: « Jouissex, c'est le bonheur; faites jouir, c'est la « vertu. » Cette leçon semble avoir été la règle de sa vie.
« KUe portait dans le monde un sentiment de bienveillance générale, d'indulgence naturelle, qui ne lui laissait voir, dans les personnes et dans les clioseSi que les côtés favorables. U semblait que la nature lui eût donné uqe sagacité toute particulière pour découvrir promptement et sûrement ce qu*il y avait d'aimable dans la personne avec qui elle causait, comme ce qu'il y avaùt de plus louable dans l'ouvrage qu'elle lisait. Je ne crois pas que pendant toute sa longue vie elle ait jamais montré à personne un sentiment qui pût lui déplaire.
« Également passionnée pour les beautés de la nature et pour celles des arts, elle passait constamment la belle saison dans une maison de campagne qu'elle avait ornée sans luie et^uniquement pour ses goûts; elle s'entourait de fleurs et de verdure; son jardin offrait à chaque pas les bustes des grands hommes, avec dies inscriptions en vers composées par elle,où le bon esprit et le bon goût se faisaient remarquer. Des comédies et des proverbes, de la mnsiqae, une conversation spirituelle et animée, y offraient une successioa d'amusements variés à uno réunion choisie de personnes distinguées dans toutes les classes de la société.
« Son imagination vive et mobile embellissait encore ce .qu'elle trouvait beau ; les fleurs avaient pour ses sens pins d'éclat, plus de parfum que pour les autres; elle découvrait dans un tableau des intentions auxquelles le peintre n'avait jamais pensé; elle trouvail dans une symphonie de Haydn une suite d'idées qni aurait étonné le compositeur, comme elle voyait dans les nuages des tableaux bien composés que personne n'apercevait. Ces innocentes illusions ne faisaient qu'ajouter des nuances plus vives aux impresaions qu'elle recevait des objets. Tout en elle semblait arrangé pour sa plus grande satisfaction.
« Une si heareuse existence ne fut troublée que dans les dix dernières années de sa vie, et ce fut par des contrariétés et des peines passagères qui n'altérèrent point sa bonté naturelle, son goût poor les plaisirs de l'esprit, des arts et do la société; elle avait même conservé son talent pour la poésie : six semaines avant sa mort elle
avait fait, pour ]a fête d*iin ancien ami, quelques vers où un sentiment aimable était exprimé avec esprit et naturel.
« Jamais on n'a loué avec pins de grâce et de sincérité. Ses opinions, comme ses sentiments, s'exprimaient dans un langage remarquable par l'élégauceet la précision, et par des Tormes piquantes qu'elle trouvait sans effort. On connaît d'elle un assez grand nombre de poésies fugitives, inspirées par des circonstances, et qui ont mérité de leur survivre. On trouve dans toutes delà gr&ce, du trait, de la facilité et le sentiment, devenu très-rare , du véritable langage poétique. Quoiqu'elle eût particulièrement le genre de talent qui semble le plus propre à aiguiser le trait d'une épigramme, Jamais elle ne s'en permit aucune. La bonté de son â.-ne contrariait l'aptitude de son esprit.
<c Ancune infirmité grave ne faisait présager une fin prochaine à madame d'Houdetot. Elle s'était couchée sans éprouver aucun mal ; sa nuit avait été calme; à son réveil, elle fut saisie d'une douleur d'estomac à iaquolle elle était sujette, mais qui devint rapidement si vive, qu'elle sentit qu'il n'y avait plus de remède. Elle ne demandait à son médecin que de prolonger assez son existence pour rassembler auprès d'elle les personnes qui lui étaient le plus chères ; elle obtint cette consolation : on la vit jouir avec sensibilité de leurs soins et de leur tendresse, en leur témoignant le regret de les faire assister à un si triste spectacle. Dans la journée elle s'éteignit sans agonie, hn ciel devait une si douce mort à une si douce vie.
c Je crois remplir un devoir et je satisfais un scMtiment naturel en rendant ce léger hommage à une femme qui, pendant pi-ès de cinquante ans, m'a montré une constante bienveillance, et dont la société m'a procuré des jouissances dont, malheureusement, les éléments n'existent plus.
« Mes vœux seront comblés si les lignes que je viens de tracer pouvaient porterie moindre adoucissemcntà la douleur trop légitime d'une famille nombreuse et respectable, dans laquelle on peut retrouver, différemment rt^partis, les dons de l'esprit et les vertus sociales dont madame d'Houdetot lui a offert le modèle. »
M. de Ghaleaubriand, dans ses Mémoires cT Outre-Tombe, rapporte le trait suivant de madame d'Houdetot:
« Elle ne se couchait point qu'elle n'eût frappé trois fois a terre avec aa pantoufle, disant à feu l'auteur des Saisons : Bonsoir, mon ami 1 m
M. Guizot, qui avait vingt-deux ans lor8qu*il entra dans
le Balon de madame d'Iloudetot, en parle avec respect dans sa Notice sur madame de Rumfort (in-8, 1841) :
« Les mercredis, madame d'Houdetot donnait à dînera un certaîr» nombre de personnes invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y allerquandilleur plaisait. Elles s'y trouvaient en générai hQit,dix, quelquefois davantage. Point de reclierche, point de bonne clièi*e ; le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après Je dîner, assise au coin du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tête inclinée sur la poitrine, parlant peu, bas, remuant k peine, madame d'Houdetot assistait en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans Texciter, point gênante, point maltresse de maison, bonne, facile, mais prenant à tout ce qui ae disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de société on de spectacle, au moindre incident, au moindre mot spirituel, un intérêt vif et curieux ; mélange piquant et original de vieillesse et de Jeunesse, de tranquillité et de mouvement. »
Voici quelques-uncfi des poésies de madame d'Houdetot^ qui expriment avec autant de grflce que d'esprit la bouté el la délicatesse de son cœur :