‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 271 sur 293 · LE MARQUIS, PUIS DUC DE RIVIÈRE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, PUIS DUC DE RIVIÈRE

Jamais je ne pense à ce brave sans songer aux anciens preux; tout en lui était chevaleresque; il a cent fois affronté la mort, et la mort la plus horrible, avec un courage, un sang-froid, une persévérance inimaginable, pour servir le prince auquel il avait consacré sa vie ; et ce dévouement si complet^ si constant^ ne prenait sa source dans aucune ambition, mais dans l'amitié la plus vive, dans une amitié bien rare même entre particuliers. Cette afieclion du marquis de Rivière pour M. le comte d'Artois dominait en lui tout autre sentiment; elle a pu le conduire à l'exil, à la pauvreté, dans les cachots, sans qu'il crût lui faire trop

> Ce discours, qui remporta le prix à T Académie de Berlin, a été publié en 1784.

* Charles-François de Riffardeau, marquis, puis duc de Rivièrp, est né le 17 dt^cembre 1763, à la Ferté-snr-Chcr, et mort, à Paris, le 21 avril 1828.

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de sacrifices. « Je n*ai plus rien, me disait-il un jour à Londres; mais, ajouta-t*il en mettant la main sur son cœur, où était toujours placé le portrait de son prince chéri, la dernière goutte du sang qui coule là est pour lui. Peul-ôlre le sort m'a-t-il préservé si souvent parce que je dois hii être utile. Je serais bien heureux alors d'avoir échappé tant de fois à la mort. >

C'est par suite d*un désir si louable qu'on a toujours vu M. de Rivière se charger des missions les plus importantes et souvent les plus dangereuses. Le repos lui était devenu étranger, et ne .lui semblait plus nécessaire; il partait pour Vienne, pour Berlin^ pour Saint- Pétersbourg, etc., portant aux rois qui restaient encore sur leurs trônes les demandes d'un roi tombé du sien. II courait jour et nuit sans s'arrêter, quelquefois sans prendre de nourriture, et remplissait sa mission avec tant de noblesse et d'habileté, qu'il emportait l'estime et la considération de tous les souverains et de tous les diplomates de l'Europe. Ces voyages répétés d'une manière vraiment fabuleuse n'avaient rien de dangereux, à part l'extrême fatigue qu'ils lui causaient; mais combien de fois ne s'est-il pas introduit en France, sur cette terre qu'il ne pouvait toucher qu'au risque de sa tête ! Dans les nombreuses courses qu'il faisait à Paris pendant le temps de la terreur, combien de fois son zèle^ son activité, lui ont-ils fait affronter la mort? Dieu semblait le protéger. Un jour, sur le point de débarquer en Bretagne, il trouve la côte garnie de soldats; à l'instant il saute du canot dans la mer, plonge, et reste presque entièrement caché dans l'eau jusqu'au mo-

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ment où, la côte devenue libre, il lui est possible de gagner la terre. Il entrait à Paris.et il en sortait tantôt déguisé en marchand d'allumettes, tantôt sous tout autre déguisement du même genre. Il s'y tenait caché le jour chez un brave homme qui l'avait servi autrefois et lui était entièrement dévoué; il ne pouvait agir que la nuit en s'exposant encore aux plus grands pé* rils; fallait-il repartir, il ne parvenait souvent à se soustraire aux poursuites qu'il excitait qu'en sautant des ravins profonds, en traversant rapidement des rivières à la nage ; souffrant la faim, la soif, ne pouvant prendre aucun repos. C'est ainsi qu'il parvint toujours à s'échapper jusqu'à la triste affaire de Georges Gadoudal ^. Je me sçuviens que, peu de temps avant celte fatale entreprise, je me trouvais à Londres avec lui dans une maison où se trouvait aussi Pichegru. M. de Rivière, qui prétendait que j'étais excellente physionomiste, s'approcha de moi, et me montrant le général français : « Observez cet homme, me dit-il, croyezvous qu'on puisse s'y fier, qu'il ne trahira pas? » On pense bien que j'ignorais complètement de quelle affaire il s'agissait; mais je regardai Pichegru, et je répondis sans hésiter : — < On peut s'y fier; la franchise me parait siéger sur ce front- là. » Pichegru ne trahit point en effet, on sait trop qu'il est mort la première victimede cette malheureuse tentative. Le sort deM. de Rivière ne fut pas aussi affreux, quoique sa détention ait été bien longue et bien cruelle; car il m'a raconté à mon retour en France que le premier cachot où il

* Georges Gadondal est né le 1*' janvier 1771, à Kerléaro, dépap tement du Morbihan, et mort gnillotiné à Paris le 25 Juin 1801. 11. 28

fut mis éUdt plein d*une eau stagnante qui lui venait jusqu'à la cheville. Si l'on joint à cette situation Hdée que cette prison ne s'ouvrirait peut-être jamais pour lui, et la douleur de vivre loin de son prince bîenaimé, loin de tous ses.amisi on juge de ce qu'il a dû souffrir. C'est à cette époque de malheur que M. de Rivière devint dé^ot, et qu'il puisa dans la religion la fbrcequi'lui était nécessaire pour suppoiler tant de peines et tant de privations.

Après être resté plusieurs années en prison, il en sortit enfin sur sa parole d'honneur de ne point quitter la France; car Bonaparte lui-même savait ce qu'était la parole d'honneur de M. de Rivière, qui la respecta scrupuleusement en efibt, jusqu'au jour où il eut l'ineffable joie de voir revenir les Bourbons.

On sait que le roi le fit duc, qu'il fut envoyé à Constantinople comme ambassadeur dans des circonstances difficiles, et qu'enfin Charles X Tavait choisi pour gouverneur du duc de Bordeaux, quand une mort prématurée vint l'enlever à son jeune prince chéri^ et l'on peut dire à la France.

Ayant appris à quel point Charles X ressentait douloureusement la perte d'un tel ami, comme j'avais déjà fuit de souvenir le portrait de plusieurs personnes, j'essayai de i^ire ainsi celui de M. de Rivière; j'eus le bonheur de réussir. Je portai aussitôt le portrait au roi, qui le reçut avec une extrême sensibilité, et qui s'écria les larmes aux yeux : — Ah I madame Lé Bnm, combien je vous suis obligé de votre heureuse et touchante idéel J'étais plus que payée p&r ces paroles; mus je n'en reçus pas moins le lendemain de Sa Majesté un

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