M. DE TALLEYRAND K
Ghampfort m'amena an matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord ; son visage était gracieux, ses joues très-rondes, et, quoiqu'il fût boiteux, il n'en était pas moins fort élégant et ci té, comme un homme à bonnes' fortunes ; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux ; j'eus des raisons de croire alors qu'il voulait «avoir si j'avais autant de luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Ghampfort l'amenait pour le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je pusse recevoir, était meublée avec cne simplicité extrême, et M. de Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup d'aulres personnes.
Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi, mais je l'ai revu quelque temps à Gennevilliers, où il dîna plusieurs fois chez le comte de Yaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentrée en France : alors il était marié avec madame Grant^, très-jolie femme dont j'avais fait le portrait avant la révolution ; c'est d'elle qu'on raconte une aventure assez plaisante : M. de Talleyrand, donnant à dîner à M. Denon, qui venait d'accompagner Bouaparte en Egypte, engagea
1 Charles-Maurice de Talleyrand, dnc de Périgord, né h Paris le 13 révrier 17 Si, est mort dans cette môme ville le 17 mai 1838. 11 a étû créé prince deBéoévcnt par Napoléon l*^ le 5 juin 1806.
* C'est à Hambourg que H. de Talleyrand connut mademoiselle Wortbée, jeune Anglaise divorcée avec M. Grant, et c'est en mars 1796 qu'il revint avec madame Grant à Paris où il Tépouia.
sa femme à lire quelques pages de Thistoire du célèbre voyageur auquel il désirait qu'elle pût adresser un mot aimable, et il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son bureau ; madame de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une assez grande partie des aventures de Robinson Crusoé ; à table, la voilà qui prend Tair le plus gracieux et dit à Denon : a Ah 1 monsieur, avec quel plaisir je viens de lire votre voyage 1 qu'il est intéressant, surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi I » Dieu sait à ces mots quelle figure a dû faire M. Denon, et surtout M. de Talleyrand ? Ce petit fait a couru l'Europe, peut-être n'esl-il pas vrai ; mais ce qui Test incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu d'esprit ; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour deux.