LE COMTE DE YAUDREUIL
gard était doux et un, sa physionomie extrêmement mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait pour lui au premier abord. Le comte de Yaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on était tenté de . croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse ; soit que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de gaieté ; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les gens les plus difficiles citeraient avec éloge ; mais ces vers n'ont été lus que par ses amis ; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agit ainsi, qu'une mauvaise action eût révolté son âme noble et pure, et l'on peut dire que, s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servit aussi chaudement ceux qui possédaient son estime; si l'on attaquait ses amis, il les défendait avec tant d'énergie, que les gens froids l'accusaient d'exagération, a Vous devez méjuger ainsi^ répondit-il une fois à un égoïste de notre connaissance ; car je prends à tout ce qui est bon, et vous ne prenez à rien. »
La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et des gens de lettres les plus distingués; il y comptait des amis qu'il a toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques n'étaient point les siennes.
Il aimait tous les arts avec passion^ et ses connais- II. î»
sances en peinture étaient très-remarquables. Gomme sa fortune lui permettait de satisfaire des goûts fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus grands maîtres de diverses écoles ^ ; son salon était enrichi de meubles précieux et d'orneitfenls du meilleur goût. Il donnait fréquemment des fêtes magnifiques et qui tenaient de la féerie, au point qu'on l'appelait Tenchanteur; mais sa plus grande jouissance pourtant était de soulager les malheureux ; aussi, corn* bien a-t-il fait d'ingrats 1
La seule contradiction que Ton pût remarquer dans cet esprit si sain et si droit, c'est que M. de Yaudreuil se plaignait très-souvent de vivre à la cour, quand il était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette bizarrerie. La belle trempe de son âme faisait de lui un enfant de la nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu ; son rang Téloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse ; puis d'un autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la cour une place si distinguée, qu'il devait àson mérite personnel, à son caractère franc et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses malheurs. Il est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux hommes dont l'un est né si près d'un trône; car cette amitié était réciproque. En 1814, il arriva que M. de Yaudreuil eut une discussion avtc
1 La plus grande partie de ces tableaux sont niaintenant au Musée du I^uvre.