CHAPITRE V
des. Elle étudiait les gestes, les inflexiotas de voix des actears, et les rendait avec une facilité prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement à sa maltresse, la fit renvoyer.
Ce fat alors qu'ayant entendu parler d*utte taverne où se rassemblaient tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa beauté était dans tout son éclat; toutefois, elle était encore très-sage. On raconte que sa première faiblesse eut pour motif de sauver un de ses parents nommé Galois, qui venait d'être pressé sur la Tamise, et qui était matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la délivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille^. Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des maîtres de toute espèce, puis il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier Featherstonhaug, qui la trouva trop flère avec lui, et qui ne tarda pas à l'abandonner aussi.
Emma, se voyant sans ressources, descendit bientôt au dernier degré de l'avilissement. Un hasard étrange la tira de cet abîme. Le docteur Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un léger voile, sous le nom delà déesse Hygie (déesse de la santé) ; une quantité de curieux et d'amateurs allaient en foule pour la voir; les artistes surtout en étaient charmés. Quelque temps après cette exhibition, un peintre^ l'emmena chez lui comme modèle ; il lui faisait prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans
> Ce capitaine, nommé John Willet Payne, devint plus tard amiraL
s Appelé Romney.
i9a SOUVENIRS DE MilDÀMB YIQÉE LE BRUN.
ses tableaux* C'est l& qu'elle perfectionna ce talaat d'un nouveau genre, qui l'a rendue célèbre. Riena'6« tait plus curieux en eifet que la faculté qu'avait acquise lady Hamilton de donner subitement à tous ses traits Texpression de la douleur ou de la joie, et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers. L'œil animé, les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse, puis tout à coup son visage exprimait la douleur, et Ton voyait une Madeleine repentante admirable» Le jour que le chevalier Hamilton me la présenta, il voulut que je la visse en action ; je fus ravie ; mais elle était habillée comme tout le monde, ce qui me choquait, Je lui fis faire des robes comme celles que je portais, pour peindre à mon aise, et qu'on appelle des blouses; elle y ajouta des châles pour se draper, ce qu'elle enten* dait très-bien; dès lors, on aurait pu copier ses diflé<rentes poses et ses différentes expressions pour faire toute pne galerie de tableaux; il en existe même un recueil, dessiné par Frédéric Reimberg, et qu'on a gravé .
Pour revenir au roman de la vie d'Emma I^yon, c'est tandis qu'elle était chez le peintre dont j'ai parié, que lord Gréville ^ en devint si fort amoureux, qu'il allait l'épouser en 1789, quand il fut subitement dépouillé de ses places et ruiné. Il partit aussitôt pour Naples, dans l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et il emmena Emma a&n qu'elle plaidÂt sa cause auprès de son grand-parenf.
1 Lord Charles Gréville était de l'anUque famille des Warwtck,
{Note de PavUeur.)
cHAmu V. iwi
Le obevalier, en efiet, coQSOQtit i payer toutes les dettes de son neyao, meit à la condition qu'Emma lui resterait. Je tientces détails de lord Orévillelui-mâme. Bmma devînt donc la maîtresse de lord Samilten» jusqu'au printemps de 47Qlt qu'il se détermina à l'épouser en dépit des remontrances de sa iiimille. n me dit, en partant pour Londres ; s Stle sera ma femme malgré eux; après tout^ c'est pour moi que je ré'pouse. s
Ainsi, ce fut lady Hamilton qu'il ramena h Naples peu de temps après, devenue aussi grande dame qu'on puisse Têtre. On a prétendu qua la reine de Naples alors s'était intimement liée a? ec elle. Il est certain qua cette reine la iFoyait; mais on peut dire que c'était po- Htiquement. Lady Hamilton, étant très«indisorèle, la mettait an fait d'une fonle de petits secrets diplomatiques, dont Sa Majesté tirait parti pour les affiiires de son royaume.
Lady Jlamilton n'avait point d'esprit, quoiqu'elle fût eiicessivament moqueuse et dénigrante, au point que ces deui défauts étaient les seuls mobiles de sa conversation; mais elle avait aussi de l'astuce, et elle s'en est servie pour se faire épouser. Elle manquait de tournure et s'iiabillait très^^mal, dès qu'il s'agissait do faire une toilette vulgaire. Je me souviens que, lorsque je fis mon premier portrait d'elle en sibylle, elle habitait à Gaserte une maison que le chevalier Hamilton avait louée ; je m'y rendais tous les joura, désirant avancer mon tableau. La duchesse de Fleury et la princesse Joseph ^e Monaco auistèreot à la troisième séance, qui fut la demièra« J'avais coiffé msdame
Harte, car elle n'était pas encore mariée, avec un cbAlè tourné autour de sa tète en forme de turban, dont un bout tombait et faisait draperie. Cette coiffure Tembellissait au point que ces dames la trouvèrent ravissante. Le chevalier nous ayant toutes invitées à dtner, madame Harte passa dans ses appartements pour faire sa toilette,^ et, lorsqu'elle vint nous retrouver au salon, cette toilette, qui était des plus communesi l'avait tellement changée à son désavantage, que ces deux dames eurent presque toutes les peines du monde à la reconnaître.
Lorsque j'allai à Londres, en 1802, lady Hamilton venait de perdre son mari. Je me fis inscrire chex elle, et elle vint aussitôt me voir dans le plus grand deuil. Un immense voile noir l'entourait, et elle avait fait couper ses beaux cheveux pour se coiffer à la Titus, ce qui était alors à la mode. Je trouvai cette Andronui* que énorme ; car elle avait horriblement engraissé. Elle me dit en pleurant qu'elle était bien à plaindre, qu'elle avait perdu dans le chevalier un ami, un père, et qu'elle ne s'en consolerait jamais. J'avoue que sa douleur me fit peu d'impression ; car je crus m'apercevoir qu'elle jouait la comédie. Je me trompais d'autant moins que peu de minutes après, ayant aperçu de la musique sur mon piano, elle se mit à chanter un des airs qui s'y trouvaient.
On sait que lord Nelson à Naples avait été trèsamoureux d'elle ; elle était restée avec lui en correspondance fort tendre ; et quand j'allai lui rendre sa visite un matin, je la trouvai rayonnante de joie ; de plus , elle avait placé une rose dans ses cheveux