‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 37 sur 293 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le baron de Talleyrand. — L*tle de Caprée. — Le VésoTe. — Ischia et P^cida. — Le mont Saint-Nicolas. — Portrait des filles aînées de la reine de Naples. — Portrait du prince royal. — Pafisiello. — La Nina. — Le coteau de PauûUppe. -^ Ma Aile, son maître de musiqae.

Aussitôt que j'étais arrivée à Naples, j'avais été chez M. le baron de Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui eut pour moi mille bontés pendant tout mon séjour. Je retrouvai chez lui madame Silva ^, Portugaise très-aimable, avec laquelle je projetai de faire plusieurs courses intéressantes. Nous allâmes d'abord à rile de Caprée. Le comte de la Roche-Âymon et le fils aîné de M. de Talleyrand nous accompagnèrent. Ils avaient engagé deux musiciens, l'un pour chanter et l'autre pour jouer de la guitare. Nous nous embarquâmes à minuit par un beau clair de lune ; mais la merétait très-agitée; ses vagues énormes, dont l'écume s'amoncelait autour de nous, menaçaient si furieusement notre chétif bateau, qu'à chaque instant je pensais le voir englouti. J'avoue que je mourais de peur; mais je dois dire, pour mon excuse, que je n'avais jamais fait sur mer un aussi long trajet, n'ayant entrepris jusqu'alors que !e passage du Mordit, dont la traversée est très-courte, quand j'étais en Hollande.

1 C'est pendant son séjour à Naples que madame Vigée Le Brun a fait le portrait de madame Silva.

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Lorsque noas eûmes pris le large, M. de Talleyrand engagea ses musiciens à chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens étaient pris du mal de mer à un tel point, qu'il leur fut impossible de faire de la musique. Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron ; M. de la Roche-Aymon et moi, nous n'en fûmes que très-légèrement atteints.

EInfin, après avoir été ballottés sans relâche par ces terribles vagues, nous débarquâmes à Ttle de Gaprée^ im peu après le lever du soleil. Nous ne trouvâmes là qae des pêcheurs qui habitent les creux des rochers sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide,. et nous primes des ânes; car nous youlions monter jusqu'au sommet de l'Ile. La route que nous gravissions était bordée à notre gauche par des vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques, des bois d*aloès, qui répandaient un parfum délicieux.. A notre droite étaient des rochers et des débris d'antiques constructions. Arrivés au sommet, sur la plate-forme appelée Saint-Michel, nous jouîmes de la vue de la pleine mer terminée par le Yésuve, tout en respirant l'air le plus pur. C'est là qu'était placé le palais de Tibère ; il n'en reste qu'un seul tronçon de colonne^ sur lequel un ermite, qui habite près de ces débris informes, venait de poser son frugal repas du matin ; et c'était de cette hauteur immense que Tibère faisait jeter non-seulement des esclaves, mais tous ceux qui lui déplaisaient.

On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait bâtir un Anglais malade, et que tous les médecins avaient condamné depuis longtemps à Naples. Ayant

IM SOUVENiaS DE MàOAMfi VKdÉE LE BRUiN.

soivi le conseil qu'on loi arait doiiiié d'aller habiiêr Gaprée, il y vécut plus de vingt ans encore «ans aucune souffrance.

Après avoir respiré avec délices oel air vivifiant, et admiré les sites les plus curieux» nous revînmes à Haples, ravis de notre course, à reteepUôn pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reçut une forte réprimande de son père pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais temps et dans un aosar léger I)àteau«

Ce que je désirais par^^dessus tout, c'était de mon* ter sur le Vésuve, et nous résolûmes défaire celte par* Ue avec madame Silva et l'abbé Bertrand.

Je Vais copier ici la fin d'une lettre que J'écrivis de Naples à mon ami Brongniart, architecte, paroe que' l'impresaion que m'avait faite le terrible phénomène était alors bien plus récente et bien plus vive.

«««..... é . Maintenant je vais vous parler de mon spectacle favori, du Vésuve. Pour un peu je me ferais Vésuvienne, tant j'aime ce su« peii>e volcan ; je crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fêtée et reçue de la manière la plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en ex-» cepter la grande girande du château Saiot^Ange, quand on songe au Vésuve ?

a La première fois que j'y suis montéCi nous fûmes pris, mes compagnons et moi, par on orage affreux^ par une pluie qui ressemblait au déloge. Nous étions trempés, mais nouis n'en cheminions pas moins vers une hauteur pour voir une des grandes laves qui coulaient è nos pieds. Je croyais toucher aux avenues

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de Venter» Uo iirasier, qui me fluiToquaUi Kerpeotait soils mes yeui ; il avait trois milles de ciroonrérence* Le mauvais temps nous empêchant d'aller plus loin ce jour^Ià, et la fumée, ainsi que la pluie de cendre qui noos couvrait, rendant le sommet du mont invisible^' nous montâmes sur nos mulets et nous descend}^ mes dans les laves noires* Deux tonnerres, celui du ciel et celui du mont, se mêlaient continuellement ; le brait était infernal, d'autant plus qu'il se répétait dans les cavités des montagnes environnantes. Comme noua étions précisément sous la nuée, je tremblais, et toute notre calvacade tremblait comme oioi, que le mouvement de notre marche n'attirât sur nous la foudre. Cependant, malgré ma frayeur, je ne pus m'empêcher de rire en regardant un de nos compa-* gBoiM de voyage, Tabbé Bertrand. Il faut vous dire qu'il est bossu par^derrière et par- devant : un grand manteau couvrait son ftne et lui^ et que tous deui étaient tellement confondus ensemble que la petite humanité de l'abbé disparaissait, je ne voyais plus qu'an malheureux chameau.

« J'arrivai chez moi dans un état qui faisait pitié : ma robe n'était que cendre détrempée ; j'étais morte de fatigue; je me séchai et me couchai fort heu« reusemenl.

« Bien loin d'être dégoûtée par ce début, quelques jours après je suis retournée à mon cher Yésuve« Cette fois ma petite bhmette^ était de la partie; je vou« lais qu'elle vit ce grand spectacle. Monsieur de la

> Madane VIgfoU Broa appelait hsUtiiélieflieol aioti m filles li iS

Ghenaye et deux autres personnes en étaient aussi. Il faisait le plus beau temps du monde. Ayant la nuit nous étions sur la montagne pour voir les anciennes laves et le coucher du soleil dans la mer. Le volcan était alors plus furieux que jamais, et comme, pendant le jour, on ne distingue point de feu, nous ne vîmes sortir du cratère, avec des nuées de cendres et de laves, qu'une énorme fumée blanchâtre, argentée, que le soleil éclairait d'une manière adaii« rable. J'ai peint cet effet, car il est divin.

« Nous montâmes chez l'ermite. Le soleil se couchait, et je vis ses rayons se perdre sous le cap Misène, Ischia et Procida ; quelle vue I Enfin la nuit vint, et la fumée se transforma en flammes, les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie. Des gerbes de feu s'élançaient du cratère, et se succédaient rapidement, jetant de tous côtés des pierres embrasées qui tombaient avec fracas. En même temps descendait du sommet une cascade de feu qui parcourait l'espace de quatre à cinq milles. Une autre bouche du cratère placée plus bas était aussi enflammée ; celleci produisait une fumée rouge et dorée, qui complétait le spectacle d'une manière effrayante et sublime. La foudre qui partait du centre de la montagne faisait retentir tous les environs, au point que la terre tremblait sous nos pas. J'étais bien un peu effrayée; mais je n'en témoignai rien à cause de ma pauvre petite qui me disait en pleurant : « Maman, faut-il avoir peur ? » D'ailleurs, j'avais tant à admirer que ce besoin l'emporta sur mon effroi. Imaginez-vous que nous planions alors sur une immensité de brasiers,

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