D'ALEMBERT
Secrétaire perpétuel de rAcadémie française.
Paris, 10 août 1775.
L'hommage de ces deux portraits à TÂcadémie me procura bientôt l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais d'une politesse exquise. Il resta longtemps et parcourut mon atelier, en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oublié qu'il venait de sortir, quand une grande dame, qui s'était trouvée là, me demanda si j'avais fait d'après nature ces portraits de La Bruyère et de Pleury dont on venait de parler ? — a Je suis un peu trop jeune pour cela, » répondis-je sans pouvoir m'empêcher de rire, mais fort contente pour la pauvre dame que l'académicien fût parli.
Adieu, chère amie. .
Mon mariage. — Je prends des élèfes ; madame Benoist. — Je renonce à cette école. — Mes portraits; comment Je les costume. — Séance de TAcadémie française. — Ma fille. — La dacbesse de Masarin. — Les smbassadeurs de Tipoo-Salb. -* Tableaux que Je fais d'après eux. — Dîner qu'ils me donnent.
Chère amie, mon' beau-père s'étant retiré du commerce, nous allâmes loger à Thôtel Lubert, rue de Gléry. M. Le Brun venait d'acheter cette maison ^; il Vhabitait, et, dès que nous fûmes établis, j'allai voir les ioagi\iBques tableaux de toutes les écoles, dont son ap* parlement était rempli. J'étais enchantée d'un voisinage qui me mettait à même de consulter les chefsd'œuvre des maîtres. M. Le Brun me témoignait une extrême obligeance en me prêtant, pour les copier, des tableaux d'une beauté admirable et d'un grand prix. Je lui devais ainsi les plus fortes leçons que je pusse prendre, lorsque au bout de six mois il me demanda en mariage. J'étais loin de voutoir l'épouser, quoiqu'il fût très-bien fait et qu'il eût une figure agréable. J'avais alors vingt ans ; je vivais sans inquiétudesur mon avenir puisque je gagnais beaucoup d'argent, en sorte que je ne sentais aucun désir de me marier. Mais ma mère, qui croyait M. Le Brun fort riche, ne cessait de m'engager avec instances à ne point refuser un parli
* M. Le Brun n*en était alors que principal locataire; il Tacheta plus tard.
34 SOUVEiNinS DE MADAME VIGËE LE BRUN.
aussi avanlagcux. Je me décidai enfin à ce mariage *, poussée surtout par Tenvie de me soustraire au tourment de vivre avec mon beau-père, dont la mauvaise humeur augmentaitchaque jour depuis qu'il était oisif. Je me sentais si peu entraînée, toutefois, à faire le sacrifice de ma liberté, qu'en allant à Téglise, je me disais encore : Dirai-je oui? dirai-je non ? Hélas I j*ai dit oui, et j'ai changé mes peines contre d'autres peines. Ce n'est pas que M. Le Brun fût un méchant homme : son caractère offrait un mélange de douceur et de vivacité ; il était d'une grande obligeance pour tout le monde, en un mot il était assez aimable; mais sa passion effrénée pour les femmes de mauvaises mœurs, jointe à la passion du jeu, dont causé la ruine de sa fortune et de la mienne, dont il disposait entièrement; au point qu'en 1789, lorsque je quittai la France, je ne possédais pas vingt francs de revenu, après avoir gagné, pour ma part, plus d'un million. Il avait tout mangé.
Mon mariage fut tenu quelque temps secret : M. Le Brun, ayant dû épouser la fille d'un Hollandais avec lequel il faisait un grand commerce en tableaux, me pria de ne point le déclarer avant qu'il eût terminé ses affaires. J'y consentis d'autant plus volontiers, que je ne quittais pas sans un grand regret mon nom de fille, sous lequel j'étais déjà très-connue ;
1 Le mariage de mademoiselle Elisabeth -Louise Vigée, fille de Louis Vigée, peintre et membre de l'Académie de Saint-Luc, et de dame Jeanne Maissin, son épouse, avec Jean -Baptiste-Pierre Le Brun, peintre, fils de Pierre Le Brun et de Françoise Bouflë, son épouse, a été célébré le 11 Janvier 177^.
mais ce mystère, qui dura peu, n'en eut pas moins tin résultat assez effrayant pour mon avenir. Plusieurs personnes, qui croyaient simplement que j'allais épouser M. Le Brun, venaient me trouver pour me détourner de faire une pareille sottise. Tantôt c'était Auber^ joaillier de la couronne, qui me disait avec amitié : « Vous feriez mieux de vous attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la rivière que d'épouser Le Brun. » Tantôt c'était la duchesse d'Aremberg, accompagnée de madame de Ganillac, de madame de Souza, alors ambassadrice de Portugal, toutes trois si jeunes et si jolies, qui m'apportaient leurs conseils tardifs quand j'étais mariée depuis quinze jours. — Au nom du ciel, me disait la duchesse, n'épousez pas M. Le Brun, vous seriez trop malheureuse. Puis elle me contait une foule de choses que j'avais le bonheur de ne pas croire entièrement, quoiqu'elles se soient trop confirmées depuis; mais ma mère> qui se trouvait là, avait peine à retenir ses larmes.
Enfin la déclaration de mon mariage vint mettre on terme à ces tristes avertissements, qui, grâce à ma chère peinture, avaient peu altéré ma gaieté habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'étaient demandés de toutes parts, et quoique M. Le Brun prit dès lors l'habitude de s'emparer des paiements, il n'en imagina pas moins, pour augmenter notre revenu, de me faire avoir des élèves. Je consentis à ce qu'il désirait, sans prendre le temps d'y réfléchir^ et bientôt il me vint plusieurs demoi* sellés auxquelles je montrais à faire des yeux, des nez,
des ovales, qu'il fallait reloucher sans cesse, ce qui me détournait de mon travail et m'ennuyait fortement.
Parmi mes élèves se trouvait mademoiselle Emilie Roux de La Yille, qui depuis a épousé M. Benoist, directeur des Droits réunis, et pour laquelle Demoustiers a écrit les Lettres sur la Mythologie. Elle peignait au pastel des tètes où s'annonçait déjà le talent qui lui a donné une juste célébrité. Mademoiselle Emilie était la plus jeune de mes élèves, pour la plupart plus âgées que moi, ce qui nuisait prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'école. J'avais établi l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier à fourrage, dont le plafond laissait à découvert de fort grosses poutres. Un matin, je monte et je trouve mes élèves, qui venaient d'attacher une corde à l'une de ces poutres^ et qui se balançaient à qui mieux mieux. Je prends mon air sérieux, je gronde, je Tais un discours superbe sur la perte du temps ; puis voilà que je veux essayer la balançoire, et que je m'en amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles manières il m'était difficile de leur imposer beaucoup, et cet inconvénient, joint à l'ennui de revenir à l'AB C de mon art en corrigeant des études, me fit renoncer bien vite à tenir atelier.
L'obligation de laisser mes chers pinceaux pendant quelques heures avait encore ajouté, je crois, à mon amour pour le travail ; je ne quittais plus ma peinture qu'à la nuit tout à fait close, et le nombre de portraits que j'ai faits à cette époque est vraiment prodigieux. Comme j'avais horreur du c&stume que
les femmes portaient alors, je faisais tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'étais ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir les draper à ma fantaisie. On ne portait point encore de châles ; mais je disposais de larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras, avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de Raphaël et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans plusieurs de mes portraits; notamment dans celui de ma fille jouant de la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la pou« dre. J'obtins de la belle duchesse de Grammont-Caderousse qu'elle n'en mettrait pas pour se faire peindre^; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène ; je les séparai sur le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui finissait à l'heure du dtner, la duchesse ne dérangeait rien à sa coiffure et allait ainsi au spec* lacle ; une aussi jolie femme devait donner le ton : cette mode prit doucement, puis devint enfin générale. Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la Reine, je la suppliai de ne point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front. — Je serai la dernière à suivre cette mode, dit la Reine en riant, je ne veux pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front.
Je tâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui n'avaient pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et
1 llftdûme Vîgée Le Brun a fait ce portrait en 1780.
nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient contentes ; car je ne pouvais suffire aux demandes ; on avait de la peine à se faire placer sur ma liste ; en un mot j'étais à la mode ; il semblait que tout se réunit pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur. Quelque temps après mon mariage, j'assistais à une séance de TAcadémie française ; La Harpe * y lut son discours sur les talents des femmes. Quand il en vint à ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la première fois :
Le Brun, de la beaaté le peintre et le modèle, Moderne Rosalba, mais plus brillante qu'elle, Joint la voix de Favart au souris de Vénus, etc.
l'auteur du Warwick me regarda : aussitôt tout le public, sans en excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la séance, se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.
Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque, au bout de deux années de mariage, je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet extrême amour de mou art me
> Jean -François de La Harpe, né à Paris, le 20 novembre 1739, est mort dans cette même Tille, le 11 février 1803. Il était fils de Jean-François Delharpe et de Marie-Louise Devienne. Le rédacteur de Tacte de baptême ayant écrit, sur le registre de l'état civil, Jean- François de Laharpe au lieu de Delharpe, l'illustre flls de M. Delharpe est le. seul de ses enfants qui ait porté le nom d^ Laharpe.
rendait imprévoyante sur les petits détails de la vie; car, toat heureuse que je me sentais, à l'idée de devenir mère, les neuf mois de ma grossesse s'étaieat passés sans que j'eusse songé le moins du monde à préparer rien de ce qu'il faut pour une accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon atelier, et je travaillais à ma Venus qui lie les ailes de l'Amour, dans les intervalles que me laissaient les douleurs.
Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le matin. Elle pressentit que j'accoucherais dans la journée, et, comme elle connaissait mon étourderie, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait nécessaire; à quoi je lui répondis d'un air étonné que je ne savais pas cequi m'était nécessaire. — Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai garçon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir. — Non! non! dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans me répondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher l'accoucheur, qui arriva presque aussitôt. Je le renvoyai, mais il resta caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures ma fille vint au monde ^. Je n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent; elle est d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs atroces, et, selon moi, M. Dubuc l'exprimait parfaitement en disant : Le bonheur, c'est l'intérêt dans le calme.
< HadeiDolBelle Jeanne-Julie-Louise Le Briio est née en février t780.
40 SOUVENiaS DE MADAME VIGÉB LE BRUN»
Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin^, qui n'était plus jeune, mais qui était encore belle; ma fille avait ses yeux et lui ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on disait avoir été douée à sa naissance par trois fées : la fée Richesse, la fée Beauté, et la fée Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne pouvait rien entreprendre, pas même de donner une féte^ sans qu'un accident quelconque ne vint se jeter à la traverse. On a souvent conté plusieurs accidents de sa vie dans ce genre ; en voici un moins connu. Un soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de faire placer au milieu de la table un énorme pÂté, dans lequel se trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivants. Sur un signe de la duchesse^ on ouvre le pâté, et voilà cette volatile effarouchée qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes, toutes très-parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les cris I On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux; enfin on fut obligé de se lever de table, en maudissant une si sotte invention.
La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse ; on mettait un temps infini à la corser. Une visite lui vint un jour tandis qu'on la laçait, et une de ses femmes courut à la porte, en disant : c( N'entrez pas avant que nous ayons arrangé les chairs. » Je me rappelle que cet excès d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Gomme on leur demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de
^ Ce portrait donc a été fait en 1780. Il te troare à cette date dans la liste des portraits de madame Vigée Le Bran.
toutes celles qaî remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus grosse.
Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui, pour être cuivrés, n'en avaient pas moins des tètes superbes. En 1788, des ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tipoo-Salb ^ Je vis ces Indiens à TOpéra, et ils me parurent si extraordinairement pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient, car ils voulaient être peints chez eux, avec de grandes toiles et des couleurs. Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan, me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies, les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec complaisance. Je laissai sécher le tableau dans un autre salon et je commençai le portrait du vieux ambassadeur, que je représentai assis avec
1 Tipoo-Saïb, snltan da Hals&our, né en 1749, tné d*uD coup de iRoasqaet, le A mai 1799, à Seringapatam, par un soldat anglais. Il avait envoyé en France, dans Tannée 1787. une ambassade chargée de conclure une alliance ofTensive et défensive avec le roi Louis XVI, et de lui demander des secours contre les Anglais qu'il voulait chasser de l'Inde. La mission n'ayant pas réussi, Tlpoo-Salb s'en prit à ses ambassadeurs, et se vengea de leur insuccès en leur Taisant couper la télé aussitôt après leur retour à Maissour.
son flis près de lui. Le père surtout avait une tête su* perbe. Tous deux ^ient vêtus de robes de mousseline blanche, parsemée de fleurs d'or; et ces robes, espèces de tuniques avec de larges manches plissées en travers, étaient retenues par de riches ceintures. Je finis chez eux entièrement ce tableau, à Texceptîon du fond et du bas des robes.
Madame de Bonneuil, à qui j'avais parlé de mes séances, désirait beaucoup voir ces ambassadeurs. Ils nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous acceptâmes par pure curiosité. En entrant dans la salle à manger, nous fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi parterre, ce qui nous obligea à nous tenir, comme eux, presque couchés autour de la table. Ils nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très-épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous fîmes un triste repas : il nous répugnait trop de les voir employer leurs mains bronzées en guise de cuillères.
Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme, qui parlait un peu le français. Madame de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait à chanter Annette à l'âge de quinze ans. Lorsque nous allâmes faire nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le regret de nous quitter en disant : « Ah ! comme mon cœur pleure I » Ce que je trouvai fort oriental et fort bien dit.
Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais il l'avait caché derrière son lit
et ne voulait point le rendre, prétendant qu'il fallait une âme à ce portrait. Ce refus donna lieu à de fort jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici :
A MADAMB LE BRUN,
Au sujet du portrait de Davich Khan^ et du préjugé des Orientaux
contre la peinture,
Ge D'est point aux climats oà régnent les sultans Que le marbre s'anime et la toile respire. Les préjugés de leurs imans Dq dieu des arts ont renversé Tempire.
Ils ont r6vé qnM//oA, Jaloux de nos talents. Doit, en Jugeant les mondes et les âges. Donner une âme à ces images Qui sau?ent la beauté du ravage des temps. Sublime Allah I tu ris de cette erreur impie !
Tu conyiendras, voyant cette copie, Où Tart de la nature a surpris les secrets, Que, comme toi, le génie a ses flammes ; Et que Le Brun, en peignant des portraits, Sait aussi leur donner une ftme.
Je ne pus avoir mon tableau qu*en employant la supercherie ; et, lorsque l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit à son valet de chambre qu'il voulait tuer. L'interprète eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'on ne tuait pas les valets de chambre à Paris, et fut obligé de lui dire que le roi de France avait fait demander le portrait.
Ces deux tableaux ont été exposés au salon de 4789. Après la mort de M. Le Brun, qui s'était emparé de tous mes ouvrages, ils ont été vendus, et j'ignore qui les possède aujourd'hui.
Adieu, chère et aimable amie.
La Reine. — Mes séaacee à Yenailles. — Portraits que J*ai fait d'elle à différentes époques. — Sa bonté. — Louis XVL — Dernier bal de la Cour à Versailles. —Madame Elisabeth . — Nonsieur, frère du roi. — La princesse Lamballe.
C'est en Tannée 1779, ma chère amie, que j'ai fait pour la première fois le portrait de la Reine, alors dans tout Téclat de sa jeunesse et de sa beauté. Marie- Antoinette était grande, admirablement bien faite, assez grosse sans Tôlre trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux ; portant la tête foil élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté nuisit en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin il est très-difficile de donner^ à qui n'a pas vu la Reine, une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers ; elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux ; leur couleur était presque bleue ; son regard était spirituel et doux, son nez était fin et joli et sa bouche n'était pas trop grande, quoique les lèvres fussent unpeu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le
mot ; car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait point d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'effet à mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre cette fraîcheur, ces tons si fins qui n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés chez aucune autre femme.
A la première séance, l'air imposant de la Reine m'intimida d'abord prodigieusement ; mais Sa Majesté me parla avec tant de bonté que sa grâce si bien* veillante dissipa bientôt cette impression. C'est alors que je fis le portrait qui la représente avec un grand panier, vêtue d'une robe de satin et tenant une rose à la main. Ce portrait était destiné à.son frère, l'empereur Joseph II, et la Reine n'en ordonna deux copies : l'une pour l'impératrice de Russie, l'autre pour ses appartements de Versailles ou de Fontainebleau.
J'ai fait successivement à diverses époques plusieurs autres portraits de la Reine.
Je ne sais pour lequel La Harpe fit les vers suivants :