‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 5 sur 293 · QUATBATN POUR LE PORTRAIT DE LA REINE · texte numérisé non relu

QUATBATN POUR LE PORTRAIT DE LA REINE

Le ciel mit dans ses traits cet éclat qu'on admire ; France, il la conronna pour ta félicité : Un sceptre est inutile avec tant de beauté; Mais à tant de vertus il fallait un empire.

Dans l'un, je ne l'ai peinte que jusqu'aux genoux, avec une robe nacarat et placée devant une table, sur laquelle elle arrange des fleurs dans un vase. On peut croire que je préférais beaucoup la peindre sans grande toilette çt surtout sans grand panier. Ces

portraits étaient donnés à ses amis ou à des ambassadeurs. Un entre autres la représente coiffée d'un chapeau de paille et habillée d'une robe de mousseline blanche dont. les manches sont plissées en travers, mais assez ajustées : quand celui-ci fut exposé au salon, les méchants ne manquèrent pas de dire que la reine s'était fait peindre en chemise; car nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s'exercer sur elle.

Ce portrait toutefois n'en eut pas moins un grand succès. Vers la fin de l'exposition on fit une petite pièce au Vaudeville, qui, je crois, avait pour titre : la Réunion des Arts. Brongniart, l'architecte, et sa femme, que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge aux premières et vinrent me chercher le jour de la première représentation pour me conduire au spectacle. Gomme je ne pouvais nullement me douter de la surprise qu'on me ménageait, vous pouvez juger de mon émotion lorsque la Peinture arriva, et que je vis l'actrice qui la représentait me copier d'une manière surprenante, en peignant le portrait de la Reine. Au même instant, tout ce qui était au parterre et dans les loges se retourna vers moi en applaudissant à tout rompre : je ne crois pas que l'on puisse être jamais aussi touchée, aussi reconnaissante que je le fus ce soir-là.

La timidité que m'avait inspirée le premier aspect de la Reine avait entièrement cédé à cette gracieuse bonté qu'elle me témoignait toujours. Dès que Sa Majesté eut entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me donnait peu de séances sans me faire chanter

a?ec elle plusieurs duos de Gréiry, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne fût pas d^une grande justesse. Quant à son entretien, il me serait difficile d'en peindre toute la grâce, toute la bienveillance ; je ne crois pas que la reine Marie- Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doux souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donné pour une séance; parce que, étant alors très-avancée dans ma seconde grossesse *, je m'étais sentie tout à coup fort souffrante. Je. me hâtai le lendemain de me rendre à Versailles pour m'excuser. La reine ne m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calèche pour aller se promener, et cette calèche fut la première chose que j'aperçus en entrant dans la cour du château. Toutefois je ne montai pas moins parler aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan ^ ,me reçut d'un air sec et froid,' et me dit d'un ton colère, avec sa voix de stentor : — C'était hier. Madame, que Sa Majesté vous attendait, et bien sûrement elle va se promener, et bien sûrement elle ne vous donnera pas séance. Sur ma réponse, que je venais simplement prendre les ordres de Sa Majesté pour un aulre jour, il va trouver la Reine, qui me fait

' De cette seconde grossesse madame Vigée Le Brun eut ano ftIJe qui niournt fort Jeune.

* Ce M. Campan parlait toujours de la reine. Un jour qu'il dînait ches moi, ma fllle, qui avait alors sept ans, me dit tout bas : Maman, ce Monsieur, est-ce le roi 7 {Note de Couleur,)

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CDtrer aussitôt dans son cabinet. Sa Majesté finissait sa toilette ; elle tenait un livre à la main pour faire répéter une leçon à sa fille, la jeune Madame. Le cœur me battait; car j'avais d'autant plus peur que j'avais tort. La Reine se tourna vers moi et me dit avec douceur : — Je vous ai attendue hier toute la matinée, que vous est-il donc arrivé ? — Hélas ! Madame, répon* dis-je, j'étais si souffrante que je n'ai pu me rendre aux ordres de Votre Majesté. Je viens aujourd'hui pour les recevoir, et je repars à l'instant. — Non ! non I ne partez pas, reprit la Reine; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. Elle décommanda sa calèche et me donna séance. Je me rappelle que dans l'empressement où j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boîte à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa; mes brosses, mes pinceaux tombèrent sur le parquet; je me baissais pour réparer ma maladresse. — Laissez, laissez, dit la reine, vous êtes trop avancée dans votre grossesse pour vous baisser; et, quoi que je pusse dire, elle releva tout elle-même.

Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, oùlacour^ suivant l'usage, devait être en grande représentation, je m'y rendis pour jouir de ce speo» tacle. J'y vis la Reine dans la plus grande parure, couverte de diamants^ et, comme un magnifique soleil réclairait, elle me parut vraiment éblouissante «Sa tête élevée sur son beau col grec lui donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. Pendant la première séance que j'eus de Sa Majesté au retour de

ce voyage, je me permis de lui parler de Timpression que j'avais reçue, et de dire S la Reine combien l'élévation de sa tête ajoutait à la noblesse de son aspect. Elle me répondit d'un ton de plaisanterie : Si je n'é< tais pas reine, on dirait que j'ai l'air insolent; n'est*il pas vrai ?

La Reine ne négligeait rien pour faire acquérir à se3 enfants ces manières gracieuses et affables qui la rendaient si chère à ceux qui l'entouraient. Je l'ai vue^ faisant diner Madame, alors Âgée de six ans^ avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette petite fût servie la première, en disant à sa fille : tt Tous devez lui faire les honneurs. »

La dernière séance que j'eus de Sa Majesté me fut donnée à Trianon, où je fis sa tète pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses enfants. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était présent^ et que, tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes les femmes de la cour. Il fallait qu'il me crût sourde ou bien bonne personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées quelques-uns de ces méchants propos. Le fait est que jamais il ne m'est arrivé d'en répéter un seul, quoique je n'en aie oublié aucun.

Après avoir fait la tête de la Reine^ ainsi que les études séparées du premier Dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai aussitôt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je le terminai pour le salon de 1788. La bordure, ayant été portée seule, suffit pour exciter mille mauvais propos : Voilà le déficit^ disait-on ; et

beaucoup d'autres choses qui m'étaient rapportées et me faisaient prévoir les plus amères critiques. Enfin j'euvoyai mon tableau ; mais je n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitôt quel serait son sort, tant je craignais qu'il ne fût mal reçu du public; ma peur était si forte que j'en avais la fièvre. J'allai me renfermer dans ma chambre, et j'étais là, priant Dieu, pour le succès de ma Famille royale, quand mon frère et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtenais le sufi'rage .général.

Après le Salon, le Roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce fut M. d'Angevilliers, alors ministre des Arts et directeur des bâtiments royaux, qui me présenta à Sa Majesté. Louis XYI eut la boAté de causer longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content; puis il ajouta, en regardant encore mon ouvrage : « Je ne me connais pas en peinture ; mais vous me la faites aimer. »

Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et la Reine passait devant en allant et en revenant de la messe. A la mort de monsieur le Dauphin, au commencement de 1789, cette vue lui ranimait si vivement le souvenir de la perle cruelle qu'elle venait défaire, qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes ; elle dit alors à M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau; mais avec sa grâce habituelle, elle eut soin de m*en instruire aussitôt, en me faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la Reine^ que j'ai dû la conservation de mon tableau; car les poissardes et les bandits qui vinrent peu de temps après

chercher Leurs Majestés à Versailles, l'auraient in- . faiiliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du lit de la Reine, qui a été percé de part en part !

Je n'ai jaaiais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le dernier bal de la cour à Versailles; ce bal sedonnait dans la salle de spectacle, et la loge où je me trouvais placée était assez près de la Reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort agitée, invitant à danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de Lameth, dont la famille avait été comblée des bontés de la reine, et autres, qui tous la refusaient ; si bien que la plupart des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs était d'une inconvenance qui me frappa ; je ne sais pourquoi leur refus me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves. La révolution approchait : elle éclata l'année suivante.

A l'exception de M. le comte d'Artois, dont je n'ai pas fait le portrait, j'ai peint successivement toute la famille royale; les Enfants de France; Monsieur, frère du Roi, depuis Louis XVIII; Madame, madame la comtesse d'Artois et madame Elisabeth. Les traits de cette dernière n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce bienveillance, et sa grande fraîcheur était remarquable ; en tout elle avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que madame Elisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son cœur renfermait toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée, la révolution l'a conduite à déployer un courage héroï-

- que ; on a vu cette douce princesse marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner la reine, en disant : Ils me prendmnt pour elle!

Le portrait que j'ai fait de Monsieur m'a donné Toccasion de connaître un prince dont on pouvait sans flatterie vanteret l'esprit et rinstruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de Louis XYIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de savoir. Cependant quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait^ pendant nos séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes, que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du monde. — Comment trouvezvous que je chante, madame Le Brun? me dit-il un jour. — Comme un prince, Monseigneur, lui répondis-je.

Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort belle voiture à six chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son chapeau ; je riais de ces hommages rendus aux six chevaux et au piqucur qui courait devant ; car, revenue à Paris, je montais en flacre, et personne ne me regardait plus.

Monsieur était alors ce qu'on appelle un libéral, dans le sens modéré du mot, vous sentez bien ; lui et ses courtisans formaient à la cour un parti très-distinct de celui du Roi. Aussi ne fus-je point surprise de voir, pendant la révolution, le marquis de Montesquiou

nommé général en chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la Reine et tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne venait point siéger comme prince^ mais comme citoyen. Je n'en crois pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa tète^ et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France. A la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse de LambaFle. Sans être jolie, elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de petits traits, an teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux i>londs, et beaucoup d'élégance dans toute sa personne. L'horrible fin de cette malheureuse princesse est assez connue, il en est de même du dévouement dont elle a péri victime ; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la Reine en danger.

He voilà bien loin, chère amie, de l'année 1779; mais j'ai préféré vous parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le comte d'Artois, Charles X, et la fille infortunée de Marie-Antoinette.

Mille tendres amitiés.

ft.

Voyage en Flandre. — Bruxelles. ~ Le prioce de Ligne. — Lo tableau de Tliôtel de ville d'Amsterdam par Wanols. — Ma réception à l'Académie royale de peinture. — Mon logement. — Bia société. -^ Mes concerts. — Garât. — Asevedo. — Madame Todi. — Yiotti. — Maeatrino. — Le prince Henry de PrtitM. — Salentin. — Hulmandel. — Cramer. — Madame de Montgeron. — Mes soupers. -— Je Joue la comédie en société. — Nos acteurs.

Chère amie, c'est en 1782 que M. Le Brun me mena en Flandre où des affaires l'appelaient. On faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. Je trouvai là plusieurs d^mes de la cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté, entre autres, la princesse d'Aremberg, que j'avais beaucoup vue à Paris; mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de Ligne ^, que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport de l'esprit et de l'amabilité, a laissé une réputation pour ainsi dire historique. Il nous engagea à aller voir sa galerie, où j'ad-

1 Charles- Joseph, prince de Ligne, général autrichien et littérateur français, est né à Bruxelles, en 1735, et est mort à Vienne, en 1814. Il était fils du prince Claude Lamoral de Ligne et d'Elisabeth de Salm-Salm. Le prince de Ligne a laissé des œuvres imprimées et manuscrites. Ses œuvres imprimées comprennent 32 volumes in-12. Madame de Staôl a dit du prince de Ligne : C'est le seul étranger qui, dans le genre français, soit devenu modèle au liea d'ôtre imitateur.

mirai plusieurs chefs-d'œuvre, principalement des portraits de Yandick et des têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. II voulut aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-GEil. Je me souviens qu'il nous fit monter dans un belvéder, bâti sur le sommet d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tout le pays d'alentour. L'air parfait qu'on j respirait^ joini à cette belle vue, avait quelque chose d'enchanteur ; mais ce qui effaçait tout dans ce beau lien^ c'était l'accueil d'un maître de maison qui pour la grâce de son esprit et de ses manières n'a jamais eu de pareil.

La \ille de Bruxelles à cette époque me parut riche et aminée. Dans la haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que plusieurs amis da prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure de voir lever la toile, et, le speccle fini, retournaient aussitôt à Bruxelles^ courant toute la nuit : voilà ce qui s'appelle aimer l'Opéra.

Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande. La vue de Sardam et de Mars me plut extrêmement : ces deux petites villes wnt si propres, si bien tenues, que l'on envie le sort des habitants. Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en voiture, mais ^ cheval, et l'on se sert de petites barques pour le transport des marchandises. Les maisons, qui sont très-basses, ont deux portes : celle de la naissance, pois celle de la mort, par laquelle on ne passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi

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brillants que s'ils étaient d'acier poli, et tout est si merveilleusement soigné, que je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir.

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé fort belles, mais si sauvages» que la vue d'un étranger les faisait fuir aussitôt. Elles étaient ainsi alors; je suppose cependant que le séjour des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le superbe tableau de Wanols qui représente les bourguemestres assemblés. Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus vrai : c'est la nature môme. Les bourguemestres sont vêtus de noir; les têtes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable : ces hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le tableau de ce genre le plus parfait; je ne pouvais le quitter, et l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.

Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'œuvre de Rubens. Ils étaient bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris; tous produisaient un cllet admirable dans ces églises flamandes. D'autres chefs-d'œuvre du même maître ornaient des galeries d'amateurs : à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux chapeau de paille qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens; son grand effet

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réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil, ainsi les clairs sont au soleil; et ce qu'il me faut appeler les ombres, faute d'un autre mot, est le jour. Peut-être faot-il être peintre pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé Rubens. Ce tableau me ravit et m'inspira au point que je ils mon portrait à Bruxelles en cherchant le môme effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j'ose vous dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé; mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout l'effet d'un pareil tableau.

Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je vous parle et plusieurs autres de mes ouvrages décidèrent Joseph Yernet à me proposer comme membre de TAcadémie royale de peinture. M. Pierre, alors premier peintre du Roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas, disait-il, que Ton reçût des femmes, et pourtant madame Yallayer- Coster, qui peignait parraitement les fleurs, était déjà reçue ; je crois même que madame Vien l'était aussi *.

1 Madame Vigée Le Brun aurait pu ajouter les noms d'autres femmes qui ont été membres de l'Académie royale de peinture. En Toici la liste par ordre chronologique : P Catherine Dncbemin (femme du sculpteur François Girardon), peintre de fleurs;— 2* Geneviève de Boulogne, peintre de fleurs ; — 3» Madeleine de Boulogne, peintre de fleurs; ~ 4» Êlisabcth-Sopbie Chéron (femme de Léhay, ingénieur), peintre de portraits; — 5» Anne- Renée Strésor, peintre en miniature, puis peintre d'histoire religieuse ; — 6« Dorothée

Quoi qu'il en soit, M. Pierre, peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le maniement de la brosse, avait de l'esprit; de plus, il était riche, ce qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste les artistes, qui dans ce temps étaient moins fortunés qu*ils ne le sont aujourd'hui. Son opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture^ et s'ils n'avaient formé, en ma faveur, une cabale contre celle de M. Pierre. C'est alors qu'on fit ce couplet :

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