CHAPITRE VU
un joor qu'il donnait un grand dîner, se rendait à sa cuisine ; comme il descendait doucement l'escalier, il s'arrêta à la vue d'un homme qui, se croyant seul, s'approcI)a du pot-au-feu, y prit un morceau de bœuf et l'emporta. Le baron s'était contenté de le suivre des yeux ; car toute son argenterie était étalée sur une table ; le lazzaroni l'avait très-bien vue, et pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de bœut qu'il emportait.
Je fis mes adieux à cette belle mer de Naples, à ce charmant coteau de Pausilippe, à ce terrible Vésuve, et je partis pour revoir une troisième fois ma chère Rome, et pour admirer encore Raphaël dans toute sa gloire. U j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me satisfaisait médiocrement, à dire vrai. J'avais regretté à Naples, et je regrettais surtout à Rome de ne pas employer mon temps à faire quelques tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nommée membre de toutes les académies de l'Italie^ ce qui m'encourageait à mériter des distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau pays qui pût ajouter beaucoup à ma réputation. Ces idées me revenaient souvent en tète ; j'ai plusd'une esquisse dans mon portefeuille, qui pourraient en fournir la preuve ; mais, tantôt le besoin de gagner de l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais gagné en France; tantôt la faiblesse de mon caractère, me faisaient prendre des engagements, et je me séchais à la portraiture. Il en résulte qu'après avoir dévoué ma jeunesse au travail, avec une constance, une assiduité assez rares dans une femme, aimant mon art autant
que ma vie, je puis à peine compler quatre on?rages (portraits compris) dont je sois réellement contente.
Plusieurs des portraits que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de revoir Mesdames de France, tantes de Louis XYI, qui, dès qu'elles furent arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre. Je n'ignorais pas qu'une femme artiste, qai s'est toujours montrée mon ennemie, je ne sais pourquoi, avait essayé, par tous les moyens imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses ; mais l'extrême bonté avec laquelle elles me traitèrent m'assura bientôt du peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commençai par faire le portrait de madame Adélaïde ; je fis ensuite celui de madame Victoire.
Cette princesse, en me donnant sa dernière séance, me dit : a Je reçois une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est parvenu à sortir de France, et je viens de lui écrire, en mettant seulement sur l'adresse : A Sa Majesté k roi de France. On saura bien le trouver, » ajouta-t-elle en souriant.
Je rentrai cbez moi bien contente, et j'annonçai cette heureuse nouvelle à la gouvernante de ma fili®* qui pensait comme moi ; mais dans la soirée nous entendîmes chanter mon domestique, homme très-morose, qui ne chantait jamais, et que nous connaissions pour être révolutionnaire. Nous nous disons aussitôt . ce II est arrivé quelque malheur au roi l » ce qui ne nous fut que trop confirmé le lendemain, quand n(0 apprîmes son arrestation à Yarennes, et son retoof