A MADAME LB BRUN
Sur l'air : ardimer ne vois-tu pas.
Au aalon ton art fainqueur Devrait être en Inmière.
Masse (veuve de Godequin), sculpteur sur bois; — 7<* Catherine Perrot (femme de Claude Horry), peintre de fleurs et d'oiseaux, en miniature; — 8« Rosa Alba Carrière, dite Bosalba, peintre en pastels;— 9<> Marguerite Haverroann (femme de Jacques de Mondoteguy)p peintre de fleurs. Après avoir été reçue académicienne, en 1723, elle fut^ en t723, rayée de la liste des membres de TAcadëmie, comme convaincue d'avoir fait exécuter son tableau de i-éception par Van Huysum, son maître; — 10» Marie-Thérèse Reboni (femme du peintre Marie- Joseph Vien), peintre en miniature et de nature morte; — IP Anne-Dorothée Lizewska (femme de Tliersbouschk^ peintre de genre ; — 12<* Anne Vallayer (femme de Coster), peintre de genre, et surtout peintre de fleurs; — 13^ Marie-Suz&nne Giroust (femme du peintre Roslin), peintre de portraits au pastel ; — 14^ Elisabeth-Louise Vigée (femme du peintre et célèbre estimatenr de tableaux Jean-Baptiste-Pierre Le Brun), peintre de portratis et d'histoire; — 1S<> Adélaïde Labille des Vertus (d\ibord femme Guyard, puis femme du peintre François-André Vincent), peintre de portreits et d'histoire.
Pour te ravir cet honneurs Lise, il faut avoir le cœur De Pierre, de Pierre, de Pierre.
EiifiQ je fus reçue ^. M. Pierre alors fit courir le bruit que c'était par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le Roi et la Reine avaient été assez bons pour désirer me voir entrer à l'Académie; mais voilà tout. Je donnai pour ta« bleau de réception la Paix qui ramène F Abondance, Ce tableau est aujourd'hui au ministère de l'intérieur. On aurait bien dû me le rendre, puisque je ne suis plus de l'Académie de peinture.
Je continuais à peindre avec fureur, j'avais souvent trois séances dans la môme journée, et celles de l'après-dlnée, qui me fatiguaient à l'excès, amenèrent un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent ordonner alors par le Doédeciu de dormir tous les jours après mon dîner. D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais comme je restais dans ma chambre, les rideaux fermés, peu à peu le sommeil arrivait. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous savez, chère amie^ combien je liens à ce que j^appelle mon cabne. C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes long voyages, me l'a rendu tout à fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que
1 Les sealt membre» de l'Académie royale de peiotora avaient le droit, à cette époque, d'expoeer aa taloo. s Le 31 mal 1783.
je puis reprocher à cette sieste obligée, c'est de iii*avoir privée sans retour du plaisir d'aller dîner en ville; et comme je consacrais la matinée entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus aimable et la plus brillante.
Après mon mariage^ je logeais encore rue de Gléry, où M. Le Brun avait un grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses tableaux de tous les grands maîtres. Quant à moi, je m'étais réduite à occuper une petite antichambre^ et une chambre à coucher qui me servait de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de Jouy des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz, parce que sa belle-mère était jalouse de moi, d'écrire que madame Le Brun avait des lambris dorés y qu^elle allumait son feu avec des billets de caisse ^ et quelle ne brâlait que du bois d'aloès; mais je tarde autant que possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été victime; nous y viendrons» Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir la ville et la cour» Les grandes dames, les grands seigneurs, les hommes marquants dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre; c'était à qui serait de mes soirées où souvent la foule était telle que, faute de siège, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me
rappelle que le maréchal de Noailles, très-gros et trèsâgé, eut un soir la plus grande peine à se relever.
J'étais bien loin de me ilatter^ comme vous pouvez croire, que tons ces grands personnages vinssent pour moi : ainsi qu*il arrive dans les maisons ouver« tes, les uns venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour jouir de la meilleure musique qui se fit alors à Paris. Les compositeurs célèbres : Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos chanteurs habituels étaient Garât, Âsvédo, Richer, madame Todi , ma bellesœur, qui avait une très-belle voix, et pouvait tout accompagner à livre ouvert, ce qui nous était fort utile. Moi-même je chantais quelquefois, sans grande méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable; cet aimable Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait mettre à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer; car Garât surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire qu'on ait jamais en* tendu. Non-seulement il n'existait pas de difûcullés pour ce gosier si flexible; mais, solis le rapport de l'expression^ il n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chanté Gluck aussi bien que lui. Quant à madame Todi, elle réunissait à une voix superbe toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon et le sérieux avec la môme perfection.
Pour la musique instrumentale^ j'avais comme vio-
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loniste Viotti, dont le jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant! Jarnovick ^, Maestrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois, Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois, peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très-jeune alors, elle n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression ; elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distinguée comme compositeur.
A l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et le temps de s'amuser; et même, quelques années plus t6t, l'amour de la musique ét^iit si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on appelait les Gluckistes et les Piccinistes. Tous les amateurs s'étaient séparés en deux partis acharnés l'un contre l'autre. Le champ de bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence qu'il s*en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans plusieurs salons pour ces deux grands maîtres. Marmonlel et Tabbé Arnault se trouvaient en opposition; car Marmontel était Picciniste, et l'abbé, Gluckiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des
* Giornowicki, Jean Marie, dit Jamowick, né à Païenne en 1745, et mort à Saint-Pétersbourg, le 21 novembre 1804.
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cooplels. L'abbé ArnauU, par exemple, fit les vers soÎTants :
Ce MarmoDtel, si lent, si ioard.
Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en aveugle, Et la musique comme un sourd.
Marmoniel répondit par ce couplet :
L'abbé Fatras,
De Carpentras/ Demande un bénéfice .
Il l'obtiendra.
Car l'Opéra Lui tient lieu de i'orfice.
Con?enez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître qu'entre gens éclairés ; mais je reviens à mes concerts.
Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de Grollier, madame de Verdun, la marquise de Sabran, qui depuis a épousé le chevalier de Boufflers, madame le Coûteux du Molay, -toutes quatre mes meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de Pezé^ son amie, que j'ai peinte avec elle dans le même tableau*, une foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer^ attendu
*■ Madame Vigée Le Brun a oublié de mentionner ce double portrait dans la liste de ses tableau s.
que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris ren* fermait de gens à talent et de gens d'esprit.
Je, choisissais dans celte foule les plus aimables pour les inviter à mes soupers, que l'abbé Delille, Le Brun le poôte, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusants de Paris. On ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives ; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l'Europe.
Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne parlait politique ; mais on causait de littérature, on racontait l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Le Brun-Pindare nous lisaient quelques-uns de leurs vers* A dix heures, on se mettait à table ; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade; en sorte que, si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait réellement plus de quoi manger pour tout le monde ; mais peu importait, on était gai, on était aimable, les heures passaient
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comme des minutes, et, vers minuit, chacun se relirait.
Non-seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment en ville ; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction agréable. Tantôt c'était un bal, bal où l'on n'étouffait point comme aujourd'hui . Huit per sonnes seulement formaient la contredanse, et les femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse, je préférais de beaucoup les maisons oii l'on faisait de la musique. J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière, qui était chargé d'affaires de la cour de Saxe, et qui était un homme distingue par son esprit comme par ses qualités morales. Nous y jouions la comédie et l'opéra comique. Sa Glle, ma belle-sœur, chantait à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice de société. Le fils aîné de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était encore fraîche et fort belle. Mon frère Yigée jouait les premiers rôles avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellents, excepté Talma. Vous rirez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait les amou* reux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un
66 SOUVENIRS DE MADAME VIGËE LE BRUiN.
acteur inimitable ^. Ma surprise a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer cette métamorphose et toutes celles du même genre me prouve qu'un talent dramatique est de tous les talents celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui Tait été dans sa jeunesse.
Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un certain souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde, s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, donc je finis en vous embrassant.
Votre amie.
1 Fntnçois- Joseph Talroa est né à Paris le 15 Janvier 1T6S ei est mort, dans cette même ville, le 19 octobre 1826. Son père avait été domestique, juiis dentiste et étuit allé s*ôtablir à Londres ; Talma Ty avait suivi et lui servit d'aide ; mais bientôt, entraîné vers la scène dramatique par un goût naturel, il se rendit à Paris, avec Tautorisation de son père, pour y suivre les cours de Holé, de Fleary et de Dugason. Il débuta, le 21 novembre 1787, à la Comédio-Française par le rôle de Séide, dans Mahomet. Tnlma épousa, à vingthuit ans, Louise-Julie Carreau, quMI connaissait déjà depuis quelque temps. Us divorcèrent le 6 février 180 1 ; et, le 26 Juin 180?, Talma se maria de nouveau avec Charlotte Vanhove, actrice distinguée du Tliéfttre- Français, qui venait aussi de divorcer avec un sieur Petit, musicien de Torciiestre. Ce second mariage ne fut pas plus heureux que le premier.
Sonper gree« — Propos auxquels il donne lien. — Ce qu'il m'a eoûté. — Ménageot. — M. de Galonné. — Mol de mademoiselle Arnoult. — Calomnies. — Madame de S*". — Sa perfidie.
Yoicî^ ma chère amie, le récit exact du souper le
plus brillant que j'aie donné, à l'époque où l'on parlait sans cesse de mon luxe et de ma magnificence.
Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre une lecture du poêle Le Brun, mon frère me lut pendant mon calme quelques pages des Voyages éCAnacharsis *. Quand il arriva à l'endroit où, en décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs sauces: — I! faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. Je fis aussitôt monter ma cusinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes,
« Jean-Jacques Barthélémy, né le 20 Janvier 1716 à Cassis (Boncbes-du -Rhône), et mort à Paris, le 30 avril 1796, a fait parallre, en 1788 le Voyage du jeune Anacharsù en Grèce, en 4 yoltimes in-4^ avec atlas. — Le brouet noir des Spartiates était une sauce qui, croit-on, se faisait avec du Jus de porc, du sel et du vinaigre. Ce fut sur la réputation de cette sauce que Denis, le tyran de Syracuse, voulut la voir servir à sa table. Le brouet Tut apporté, le roi en goûta et le rejeta avec indignation. —Seigneur, lui dit le cuisinier de Lacédémone, vous aves oublié Fassaisonnemeut essentiel.— Et quoi donc 7 reprit le tyran. — Un exercice violent avant le repas, répliqua l'esclave. {Voyage d' A ftacharfis^ chapitre xlviii.)
j'imaginai de nous costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil et à M. fioutin, que je savais ne devoir arriver qu'à dix heures. Mon atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me fournir assez de vêtements, et le comte de Parois, qui logeait dans ma maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques. Il vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moimême, et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe. Cela fait, je plaçai derrière les chaises un immense paravent, que j'eus soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance en distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe suspendue donnait une forte lumière sur la table; enfin tout était préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Yemet, la charmante madame Ghalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je l'habille. Puis vint madame de Bonneuil, si remarquable par sa beauté; madame Yigée^, ma belle-sœur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en véritables Athéniennes. Le Brun- Pindare entre ; on lui ôte sa poudre, on défait ses boucles de côté , et je lui ajuste sur la tête une couronne de laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry Lubomirski en Amour de
^ Madaoje Vigée Le Brua a fait le portrait de madame Vigée, sa beUe-aœar, en 1786.
la Gloire. Je l'ai représenté, agenouillé devant un laurier et tressant une couronne. Ce tableau est toujours resté dans la famille ; le roi de Pologne m'a dit à Pétersbourg que jamais on n'avait voulu consentir à le loi céder pour aucun prix. Le comte de Parois avait justement un grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fls en un clin d'œil Pin* dare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières. Tandis que l'on va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter en lyre dorée, je le costume ; je costume aussi M. de Rivière (frère de ma belle-sœur), Ginguené et Cbaudet, le fameux sculpteur.
L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi; mais comme je portais toujours des robes blanches en forme de tunique, ce qu'on appelle à présent des blouses, il me suffit de mettre un voile et une couronne de fleurs sur ma tête. Je soignai principalement ma GUe, charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil , aujourd'hui madame Regnault d'Angély, qui était belle comme un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique très-léger, et s'apprètant à nous servir à boire.
A neuf heures et demie les préparatifs étaient terminés, et, dès que nous fûmes tous placés, l'effet de cette table était si neuf, si pittoresque, que nous nous levions, chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui restaient assis.
A dix heures nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vandrenil et de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivèrent devant la porte de la salle à manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battants, ils nous
naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde ne s'en propagea pas moins usqu'à l'époque oùje fus reçue de l'Académie royale de peinture. Gomme alors j'exposai au salon où l'auteur du JUéléagre exposait aussi, il fallut bien reconnaître la vérité; car Ménageol, dont au reste j'appréciais inflniment le talent et même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la mienne. Les ta* bleaux de Ménageot sont parfaitement bien composés et d'un bon style historique. Ce peintre excellait dans la manière de draper. Son Léonard de Vinci mourant dans les bras de François 1" est très-remarquable, mais ne vaut pas le Méléagre que l'on garde aux Gobelins depuis nombre d'années pour l'exécuter en tapisserie. M. Ménageot était un très-bel homme, parfaitetement aimable, spirituel et très-gai : aussi le recherchait^on dans la meilleure société.
Quoique je fusse, je crois, Tétre le plus^ inoffensif qui ait jamais existé, j'avais des ennemis; nonseulement quelques femmes m'en voulaient de n'être pas aussi laide qu'elles, mais plusieurs ne me par-* donnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer mes tableaux plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps avant la révolution, je ils le portrait de M. de Galonné ^, et je l'exposai au Salon de 1785; j'avais peint ce ministre assis et jusqu'à mi-jambe; ce qui lit dire à mademoiselle Arnould en le regardant : « Madame
1 Cliarles-Alexaodre de Galonné naquit à Douai en 1734, et monrai le 30 octobre ]802«
Le Brun lui a coupé lesjambeSy afin qu'il reste en place *. » Malheureusement ce propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu ; je me vis en butte, en cette occasion, à des calomnies du genre le plus odieux; d*abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait; les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand nombre . de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des billets de caisse; d'autres, que j'avais reçu, \ dans un pâté^ une somme assez forte pour ruiner le trésor ; enfin^ mille versions plus ridicules les unes que les autres. Le fait est que M. de Galonné m'avait envoyé quatre mille francs en billets, dans une boite qui a été estimée vingt louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez moi quand je reçus la boite existent encore et peuvent le certifier. On fut même étonné de la modicité de cette somme ; car, peu de temps auparavant, M. de Beaujoa, que je ve« nais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé huit mille francs, sans qu'on s'avisât de trouver ce prix trop énorme. Toutefois, le^canevas fourni, les méchants s'en emparèrent pour le broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec M. de Galonné. Un nommé Gorsas^
1 Madeleine-Sophie Ârnould, eélèbre artmte lyrique) est née en 1744 et morte en 1803 . Madame de Pompadour la fit débuter à rOpéra. Sa répotation de cantatrice a été presque surpasiée par sa réputation de femme d*eftprit et par ses bons mots. M. Deviile a fait paraître un volume in- 1 3, intitulé i Arnoidiana.
* Gorsas (Antoine- Joseph), écriyain politique, guillotiné le 7 octo* bre 1793. Entre autres brochures critiquée dont il est Fauteur se trouve Vànê ftromtneur w Critèê prcmenépar ton âne, In-8, 1786. I. T
que je n'ai jamais vu ni connu, el que Ton m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des horreurs contre moi.
Le malheur voulut que M. Le Brun qui, contre mon gré, faisait bâtir une maison rue du Gros-Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie. Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient queM. deCalonne payaitcette maison. Il l'aurait payée bien tard ; car elle ne l'a été tout à fait qu'à mon retour de Russie en iSOi ,M. Le Brun m'ayant laissé ce soin, à mon grand désappointement. — Vous voyez, disais-je sans cesse à M. Le Brun, quels infâmes propos l'on tient ! — Laissez-les dire, me répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte^ je ferai élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel , et je ferai graver d essus la ] iste de vos portrai ts ; on saura bien alors à quoi s'en tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur me consolait peude mon chagrin présent; cechagrin était d'autant plus vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur : la comtesse de la Guiche, qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour me demander de faire son portrait*, et me disant qu'elle nepouvaity mettre que mille écus, je répondis que M. Le Brun ne voulait point que
^ Madame Vigée Le Brun a fait deux fois le portrait de madame la comtesse de la Guiche : la première fois en 1783, et la seconde en 1788.
j'en fisse à moins décent louis. Ce défaut de calcul ro'a été fort désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres ; j'oubliais constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes portraits, entre autres pour celui de madame Cannîng, que j'ai peinte en 1803, je faisais mon compte comme si j'étais à Paris.
Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Le Brun s'emparait en totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir dans son commerce ; je ne gardais souvent que 6 francs dans ma poche. Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors adolescent, sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Le Brun de me laisser deux louis; mais il me les refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder tout de suite un billet. Il était plus habituel, au reste, que M. Le Brun touchât lui-même, et très -souvent il négligeait de me dire que Ton m'avait payée. Une seule fois^ dans ma vie, au mois de septembre 1789, j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du bailly de Grussol, qui m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après le 5 octobre , me servit pour aller à Rome.
Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais extrêmement peu pour ma toilette : on me repro-
chait môme trop de négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes séances à Versailles, Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes cheveux moi-même, et le plus souvent je tortillais sur ma tôte un fichu de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits qui sont à Florence, à Pétersbourget, à Paris, chez H. de Laborde. Dans tous mes portraits enfin, je me suis peinte ainsi, ei^cepté dans celui qui est au ministère de l'intérieur, oîi je suis costumée à la grecque S
Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M. de Galonné m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque fiscale. Une perruque ! jugez comme, avec mon amour du pittoresque, j'aurais pu m'accoutumer à une perruque I je les ai toujours eues en horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés ainsi.
Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je connaissais à peine M. de Galonné. Une seule fois dans ma vie j'avais été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au prince Henri de Prusse, et, ce prince venant habituellement chez moi, il avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avoir hâté son por-
^ Ce portrait est maintenant au musée da Louvre.
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(rait au point de ne pas faire les mains d'après lui^ quoique j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.
Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouTaient naître ces propos désolants, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie digne de l'enfer.
M. de Galonné allait très-souvent rue du Gros- Chenet, où je ne logeais pas encore à cette époque, chez madame de S***, femme de D***, surnommé le Roué. Madame de S*^ avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût remarquer quelque chose de faux dans sonregard,etM.deCalonneen était très-amoureux. Au temps dont je vous parle, elle m'avait priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma voiture le soir, pour aller au spectacle ; j'y consentis, et mon cocher alla la prendre chez elle. Le lendemain matin je demandai mes chevaux pour onze heures; mais, à onze heures, cocher, voiture, rien n'était rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de S*** n'était point de retour ; elle avait passé la nuit à l'hôtel des Finances I Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par mon cocher, auquel un bon pourboire ne ferma pas la bouche, et qui conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que, si les gens de l'hôtel des Finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il appartenait à madame
Le Brun, j'étais tout à fait hors de moi. Il est inutile
d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de 8**, qui, m'a-t-on dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que Dieu lui pardonne I A-t-elle voulu sauver sa réputation aux dépens de la mienne? Me haïssait-elle ? Je ne sais ; mais elle m'a fait bien du mal ; car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer^ chère amie, vous prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire avoir été honorable.
Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité, surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un jour : « Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me semble voir des rayons autour de votre tête. — Ahl répondis-je, en soupirant, il y a bien quelques petits serpents dans ces rayons-là. » En effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont j'ai dû l'amitié à mon talent, je me félicite d'avoir fait connaître mon nom ; et, pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous, j'oublie les méchants.
Adieu.
Le Kain. — Brizard. — Mademoiselle Damesnil. — Monrel. — Mademoiselle Raucourt. — Mademoiselle Sain val. — Madame Veatris. — Lariye. — Mademoiselle Clairon. — Talma. — Préville.
— Dagazon. ~ Mademoiselle Doligny. — Mademoiselle Contât.
— Mole. — Fieary. — Mademoiselle Mars. — Mademoiselle Sophie Arnonld. — Madame Saint-Huberti. — Les deux Vestris.
— Mademoiselle Pélin. — Mademoiselle Allard. — Mademoiselle Golmard. — Carlin. «— Gaillean. — Larueite. ~ Madame Du* gaxoo K
Un de mes plus doux délassements était d'aller au spectacle, et je puis vous dire qu*il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain : quoique je fusse trop jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissements, les transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodi^ gieuse qu'elle était, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier, par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure dont
1 Vincent- Antoine Amault, de l'Académie française, a fait paraître, en 1823, chez Charles Froment, i volume in- 18, ayant pour titre t Les stmvenirs et les regrett du vieil amateur dramatique. Dans cet ouTrage on trouve les portraits à la plume ainsi que les portraits en pied finement gravés et coloriés de presque tous les artistes dont madame Vigée Le Brun parle dans cette lettre.
tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le regarder quand il jouait Tancrède ; mais dans le rôle d'Orosmane, où je l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le rendait ^i hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il me faisait peur.
A répoque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez longtemps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil. Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé pour cet emploi : ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe organe, lui donnaient le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on puisse imaginer. Il excellait surtout dans Ls Roi Lear et dans Y Œdipe de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces vieux princes si malheureux et si touchants, tant il y avait de grandiose dans l'aspect de celui qui les représentait.
Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort inégal : elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des moments sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis^ tout à coup, elle s'animait ; son geste, son organe, son regard, tout devenait si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle. On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de vin et
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qu'elle s*en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.
Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre- Français, dans la tragédie et la haute comédie^ était Mcnvel. Quelques désavantages physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au premier rang^ mais son âme, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de sa diction, ne laissaient rien à désirer. A mon retour en France il avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je lui ai vu jouer alors Auguste de Cinna et l'Abbé de rÉpée d'une manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel, qu'un jour, au moment où, en quittant la scène, il saluait les personnages de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Lps personnes qui étaient avec moi dans la loge s'en amu* sèrent beaucoup.
Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de mademoiselle Raucourt dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite ; elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes dames ; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plustard,elle a bien changé de manière d'être : on prétend que l'heureux mortel , qui le premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que, lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria :
82 SOUVEiNIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
Ahl ringrate à ma rente /Si mademoiselle Haucourt n'est point restée sage, elle est restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et dure, que, lorsqu'on fermait les yeux, on croyait entendre un homme. Elle n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, oh elle a fini par jouer les rôles de mères et de reines avec infiniment de succès.
J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, sœur de Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais elles me semblaient, surtout la cadette^ plus tragédiennes que madameYestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grands succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy, où l'efTet qu'elle produisait, au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi que cette àcène est horrible.
Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne voulaient lui en reconnaître ; Ma comparaison seule lui faisait tort, car il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il était grand, bien fait, mais il n'était jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui faisait dire qu'il marchait à côté de lui.
Larive avait très-bon ton et causait avec esprit, môme de choses qui n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne compagnie. Mon frère me le présenta^ et comme je savais que Larive était lié intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer. II m'engagea
aussitôt à diner chez lui pour me faire trouver avec elle, ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Gaillou. Celte maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive me promena dans ses berceaux, squs ses Tignes grimpantes à la manière antique, comme on en voit aux environs de Naples; et^ comme nous venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle Clairon. Je me Tétais Hgurée très-grande; elle était au contraire fort petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les airs d'une princesse ; mais elle me parut instruite et spirituelle. J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation. Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance ; c'était sous ces deux rapports en eCTet que sans cesse il parlait d'elle.
Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous faisait des lectures ravissantes ; la manière dont il disait les vers acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.
Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon
moi, surpassé tous les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il a révolutionné Tai^t: d'abord en faisant disparaître la déclaration ampoulée et maniérée, parsa diction naturelle et vraie; ensuite, en forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en Grec et en Romain pour jouer Achille et Brutus^ ce dont je lui sus un gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les plus mobiles qu'on pût voir ^ ; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu, il restait toujours noble^ ce qui me semble une première qualité dans l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd ; il convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux rôles brillants: aussi était-il principaiement admirable dans ceuxd'Oreste et de Manlius; mais, dans tous, il avait plusieurs moments sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui. Personne n'oserait, je crois ; car Talma s'y était montré supérieur à lui-même; ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un malheureux roi, un malheureux fou, dans son effrayante vérité. Hélas I la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne*
Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt de son cœur ou de son esprit : alors il était fort intéressant à
1 Le baron Gérard a fait un très-beaa et trèft-resscmblant poritaii de Talma.
entendre, principalement quand il parlait de son art.
La comédie a peut-être encore été plus riche en talents que la tragédie. J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur parfait, inimitable I Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté, était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro, vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était si parfaitenient vrai par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte point Dugazon, qui certes avait un grand talent, mais qui, dans le rôle de Figaro du Barbier de SévUlCy par exemple, n'a jamais approché de son modèle.
J'ai plusieurs fois dîné avec Préville ; il était rare de rencontrer un aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et Ton recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.
Dngazon, son successeur dans les rôles comiques^ eût été un excellent comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait aussi dans les salons, où Préville était un I. s
homme aimable, et Dugazon un farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que pour amuser les convives ; car il était fort amusant, surtout après diner. Dugazon a été atroce pendant la révolution ; il fut un de ceux qui allèrent chercher le Roi à Yarennes, et un témoin oculaire m'a dit' l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, et principalement par M. le comte d'Artois.
Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait tout à fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle Contât. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle deviendrait une aussi excellente actrice. Sa charmante figure ne suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro. A partir de ce moment, elle marcha de succès en succès : d'abord dans l'emploi des grandes coquettes^ puis enfin dans des rôles plus convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait pris trop d'embonpoint. Mademoiselle Contât avait épousé M. de Parny, V neveu du célèbre poète de ce nom ; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le théâtre ; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant ; je n'ai jamais vu de sourire plus enchanteur ; comme
elle avait infinîmcDt d'esprit, sa conversation élait tout i fait piquante, et je la trouvais si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.
Mademoiselle Contât était admirablement bien secondée dans tous ses rôles par Mole, qui jouait presque toujours avec elle. Mole, sans avoir jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur ; il avait de la grâce et de la dignité ; il tenait toujours bien la scène, comme on dit ; j'ai peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant que le sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois ; quoique son jeu fût trèsspirituel, Mole n'avait rien de remarquable dans un salon sous le rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.
Fleury, qui, après l'avoir doublé, lui a succédé dans les grands rôles, est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie. Il avait moins de verve et moins d'élévation que Mole ; mais personne n'a joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup d'esprit et de fort bonnes manières^ il voyait souvent de près la haute société, et il en avait si bien saisi les usages, le& agréments et les travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie parfaite de modèles qui avaient disparu.
A répoque où tous les grands acteurs dont je- vous parle commençaient à vieillir^ il s'élevait près d'eux un jeune talent^ qui fait aujourd'hui l'ornement de la scène française : mademoiselle Mars jouait alors avec une perfection inimitable les rôles d'ingénues ; elle excellait dans celui de Victorine du Philosophe sans le savoir^ et dans vingt autres pour lesquels on ne l'a
jamais remplacée ; car il est impossible d'fttre aussi vraie, aussi touchante : c*élait la nature dans tout son charme. Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chère amie, elle avait déjà pris l'emploi de mademoiselle Contai, qu'elle seule pouvait faire oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa charmante taille, et de sa voix, la voixdes anges ? heureusement ce visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois jamais ; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est de mon avis.
Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnould au grand Opéra, dans Castor et Pollux. J'étais peu capable alors déjuger son talent d'actrice; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la grâce et de l'expression. Quant à son talent comme cantatrice, la musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnould n'était point jolie ; sa bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre. On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique : elle assistait au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres honnêtes femmes parentes de son gendre ; pendant la cérémonie nuptiale, mademoiselle Arnould se retourne et leur dit : « C'est plaisant I je suis la seule demoiselle qui se trouve ici. »
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Une femme dont le talent supérieur nous a ravis longtemps a succédé à mademoiselle Arnould. C'était madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique. Madame Saint-Huberti non-seulement avait une voix superbe ; mais elle était encore grande actrice» le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle, si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression, de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être -plus touchante qu'elle ne l'était dans les rôles d'Alceste, de Didon, etc. ; toujours vraie, toujours noble, ses accents arrachaient les larmes de toute la salle, et je me sou* viens encore de certains mots, de certaines notes auxquelles il était impossible de résister.
Madame Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entraigues, très-bel homme, et très-distin-, gué par son esprit, en devint tellement amoureux qu'il répousa. La révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec elle. C'est là qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir ni les assassins ni les motifs d'une pareille horreur ^.
Sous le rapport du chant, tout l'Opéra se compo-
* Le comte d'Entraigues, dont les opinions royalistes étaient trèsvives, qaiita la France dès les premiers jonrs de la révolution, et se réfugia à Lausanne où il se maria avec mademoiselle Saiot-Haberti, le 30 décembre 1790. Le comte ayant été arrêté en 1707 à Trieste, madame d'Entraigues le fit évader, et tous deux te rendirent à Vienne, puis à Graets et de là en Angleterre où le comte d'Entraigues avait à
sait pour moi de madame Saint-Huberti ; je ne voas dirai donc rien de ceux qui chantaient avec elle, car je les écoutais à peine ; j'aimais mieux réserver une partie de mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talents remarquables. Gardel et Yestris père tenaient le premier rang. Je les ai tus souvent danser ensemble, notamment dans une cha* conne de je ne sais quel opéra de Grétry, chaconne qui, je crois, a fait courir tout Paris : c'était un pas de deux dans lequel les deux coryphées poursuivaient mademoiselle Guimard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a toujours «emblé fort inférieur à Yestris père, qui était grand, très-bel Jiomme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui précédait le menuet ; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui pour faire les trois révérences.
A Yestris père a succédé Yestris fils, le danseur le plus surprenant qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté. Quoique nos danseurs ac* tuels n'épargnent point les pirouettes, personne bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis, tout à coup, il s'élevait au ci€l d'une manière si prodigieuse, qu'on lui croyait des ailes ; ce qui faisait
remplir, auprès da goaveroement anglais, uno missioa secrète dont l'avait chargé l'Empereur de Russie. Peu après leur arrÎTée à Londres, ils y furent assassinés par leur domestique. La politique ne fat pas, dit-on, étrangère à ce double assassinat
dire au père Yestris : a Si mon fils touche la terre, c'est seulement pnv procédé pour ses camarades. »
Mademoiselle Pélin et mademoiselle Allard étaient deux danseuses du genre qu'on appelle grotesque en Italie. Elles faisaient des tours de force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien qu'elles fassent très-grasses, étaient vraiment surprenantes par leur agilité ; mademoiselle Allard surtout.
Mademoiselle Guimard avait un tout autre genre détalent; sa danse n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec des mouvements si gracieux, que le public la préférait à toute autre danseuse; elle était petite, mince, très-bien faite; et, quoique laide , elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante -cinq ans elle semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.
A l'instar, et même en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever l'Opéra-Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la Comédie Italienne. J'aurais peine à vous dire quelque chose de cette Comédie Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allée voir jouer Carlin, dont, toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies inépuisables, le naturel et la gaieté de son jeu, faisaient de lui un acteur tout à fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvements une lestesse surprenante ; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes, si moelleux et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est trèsvrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour atti-
rer le public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a disparu de la scène, la Comédie Italienne a Uni.
La troupe lyrique qui l'a remplacée possédait plus d'un talent remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc. Un des acteurs les plus aimés du public était Cailleau; il a quitté le théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pojirtant
vu jouer deux fois dans Annette et Lubin. Sa belle
physionomie, si gaie, si animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors même que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comédie avec lui en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la scène un léger accident du gosier, auquel sont exposés tous les chanteurs ; une huée étant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva tellement offensé, qu'il quitta le théâtre le soir même, et, depuis, les plus vives instances ne purent le faire consentir à reparaître devant le public.
Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il était charmant en société, où sa gaieté si franche amenait la joie ; il racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, il ren* dait les cercles et les repas tout à fait amusants, tantôt par une anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par monseigneur le comte d'Artois un petit castel^ nommé le Belloi, qui se trouve au bout de la 1er-
L£TTttE VIII. 93
fasse de Saint-Germain, et qui avait nn'fort joli jardin. i Cailleau vivait là le plus heureux des hommes avec sa femme et son enfant. J'ai été passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur, il me rappelait exactement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer le rôle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel, l'avait nommé capitaine des chasses de tout l'arrondissement • II en portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant son fusil sur l'épaule. Sa belle et riante physionomie m'inspirait au point que j'ai fait ce portrait en une séance ^.
Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très-suspecté, comme ayant reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa femme lui ont tourné la tôle. J'ai des raisons pour croire que sa femme était fort révolutionnaire : en 1791, je reçus à Rome, où j'étais alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait tdge (Tor, Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi I Peu de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau s'était de désespoir jetée par la fenêtre.
Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus tard que Cailleau ^. Tous deux étaient excellents dans
1 Ce portrait a été acheté à la vente de M. Le Brun par M. le comte d*Hsrcourt. {Note de l*Aufeur.)
* Laruette, acteur et auteur dramatique, a quitté le tliéàtre en
leur genre. Mais madame Laruette surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une expression indicibles. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en paraissait pas avoir seize, tant sa taille était jeune et ses traits délicats. Non-seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs, mais elle était charmante ; et jamais peut-être les transports et les regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où, quittant enfin le théâtre, elle joua pour la dernière fois, d^ns Isabelle et Gertrude^ et dans je ne sais quel Siutre opéra, les deux plus jeunes rôles du répertoire. Quoique je l'aie très-peu vue jouer, je me la rappelle parfaitement.
J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique, au talent le plus parfait que rOpéra-Gomique ait possédé, à madame Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame Dugazon avait un de ces talents de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice ; c'était Babet^ c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles. Grétry et Delayrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle.
Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on . a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina, tout à la fois si dé-
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cente et si passionnée, et si malheureuse, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir vu Aïna vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été le mAme. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que, si elle venait de jouer Nmiy elle conservait encore les yeux un peu hagards, en un mot, qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son' talent.
Madame Dugazon était royaliste de cœur et d'âme. Elle en donna la preuve au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir qu'elle jouait la soubrette des Événements imprévus. La reine assistait à ce spectacle, et dans un duo que le valet commence en àisaoïi : J'aime mon maître tendrement^ madame Dugazon, qui devait répondre : Ah I comme j'aime ma ^tresse^ se tourna vers la loge de Sa Majesté, mit la main sur son cœur^ et chanta sa réplique d'une voix
^mue, en s'inclinant devant la Reine. On m*a dit
qu'un peu plus tard, le public, et quel public I voulut ^^er vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant ^ lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. Madame dugazon ne céda point : elle quitta le théâtre.
^ longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai beaucoup aimé moi-môme à jouer la comédie ; car je ne vous ai point épargné les <litaiU. Adieu.
Cliantilly. ^ Le Dainey. -^ Madame de Montesson. — La vieille princesse de Gonti. — Gennevillien. — Nos spectacles* — Le Mariage de Figaro. — Beaumarchais. — M. et madame de. Vil- Ictte. — Moulin -Joli. ~ Watelet. — M. de |lorfontaine. — Le marquis de Montesquieu. — Mon horoscope*
. Il m'était impossible, à mon grand regret, de rester longtemps à la campagne ; mais je ne me refasais pas le plaisir d'y passer souvent plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beaux lieux voi* sins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magniflques de Chantilly, que le prince de Gondé, celui que vous avez vu revenir en France avec Louis XYIII, savait si bien ordonner, et dont il faisait si bien les honneurs. Vous connaissez le superbe château de Chantilly. Son immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différents siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension semblaient avoir été faites pour des géants : ce qui ornait à merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui, sitôt après sa mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup reproduit en plâtre; quant aux armures, elles ont été
pillées pendant la révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.
Ce chftteau avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable : entre des colonnes de marbre se trouvaient placées de larges vasques, en marbre aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse renouvelée. Celte salle semblait être en plein air, son effet était magique. Le parc dans son immense étendue donnait Tidée d'une féerie avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant, dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aussi les étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle, à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait adoré de tous les habitants, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si vivement regretté.
En 1782, j'ai séjourné quelque temps au Raincy. Le duc d'Orléans, père de Philippe-Égalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son portrait et celui de madame de Mon tesson ^. A l'exception du plaisir que je pris à voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréa^ ble que celle de madame Bertholet ^ fort aimable
' Madame Vigée Lo Brun cite ces deui toilea dans la liste de tes tableaux et portraits comme ayant été faits en 1779. Leur vOritable date doit être 1780, sa fille étant née dans celte année.
* Femme du célèbre chimiste Claude*Louis, comte Bertholet.
98 SOlVËNlilS DE MADAME YIGÉE LE BIVLN.
femme, qui jouait fort bien de la harpe. Saint-Geor* ges, le mulâtre, si fort et si adroit, était du nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse; cet exercice, lorsque beaucoup de monde s'y trouve réuni, donujs vraiment un grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a vraiment quelque chose de belliqueux.
A propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que madame de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Gonti vint un jour lui faire une visite, et cette princesse, en me parlant, m'appela toujours mademoiselle. J'étais cependant alors sur le point d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout à fait étrange. Il est vrai que jadis toutes les grandes dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de la cour avait fini avec Louis XY .
Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de même de ceux que je faisais à Genneviiliers, qui appartenait alors à M. le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que l'on pût voir. Genneviiliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil avait acheté celte propriété en grande partie pour monseigneur le comte d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et l'avait embellie autant qu'il était possible. La maison était meublée dans le meilleur goût, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une salle de comédie, petite, mais charmante, dans
laquelle ma belle-sœur, mon frère, M. de Rivière et moi nous avons joué plusieurs opéras-comiques, avec madame Bugazon, Garât, Gaîlleau et Laruette. Ces deux derniers, qui étaient alors retirés du théâtre, jouaient admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils répétaient ensemble la scène des deux pères dans Rose et Colas, je crus quMls causaient entre eux, et je leur dis : « Allons, il faut commencer la répétition. » On m'avait donné le rôle de Rose; Garât jouait assez gauchement celui de Colas ; mais il chantait si bien 1 il était surtout délicieux de l'entendre dans la Colonie, dont la musique est ravissante à mon goût. Il avait pris le rôle de Saint- Albe; moi celui de Marine; et ma belle-sœur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un ange. Ma belle-sœur et M. de Rivière étaient vraiment des acteurs. Ils auraient pu briller môme au théâtre. .
H. le comte d'Artois* et sa société assistaient à nos spectacles. J'avoue que tout ce beau monde me donnait la peur au point que, la première fois qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulus plus jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida seule à entrer en scène : aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les compliments imaginables.
Le dernier spectacle qui fut donné dans la salle de Gennevilliers fut une représentation du Mariage de Figaro par les acteurs de la Comédie-Française. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse, mademoiselle Olivier le page; et que mademoi-
100 SOUVEiNlRS DE MADA&IË ViGÉË L£ BRUN.
selle Contât était charmante dans le rôle de Suzanne. Il fallait néanmoins que Beaumarchais ^ eût cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue, couplets, tout était dirigé contre la cour, dont une grande partie se trouvait là, sans parler de la présence de notre excellent prince. Chacun souiFrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en était pas moins ivre de bonheur : il courait de tous côtés, comme un homme hors de lui-même; et, comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le temps d'ouvrir les fenêtres, et cassa tous les carreaux avec sa canne, ce qui fit dire, après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres.
Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublerfient aussi d'avoir accordé sa protection à l'auteur du Mariage de Figaro. En effet, peu de temps après cette représentation, Beaumarchais lui fait demander un rendezvous qu'il obtient aussitôt, et il arrive à Versailles de si bonne heure, que le comte venait à peine de se lever. Il parle alors d'un projet de finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trésors; puis il Unit par proposer à M. de Vaudreuil une somme considérable s'il veut se charger de faire réussir l'affaire. Le comte l'écoute avec le plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit : — Monsieur de Beaumarchais, lui répondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus favorable; car j'ai passé une
> Pierre-Augustin Carou de Beaumarchais, né à Paris le 24 Janvier 1732 et mort le 19 mai 1799.
bonne nuit, j'ai bien digéré et jamais je ne me suis mieux porté qu'aujourd'hui ; si vous m'aviez fait hier une pareille proposition, je vous aurais fait jeterpar la fenêtre.
Une des belles campagnes que j'aie vues était Villette. La marquise de Yillette, surnommée Belle et Bonne, m'ayant engagée à aller la voir, j'y suis allée passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort jolis vers que M. de Yillette fit pour mon arrivée. Je les copie ici, en vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un poëte qui parle :
J*aval8 la dans les vieux auteurs Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs, Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude : J*aimais à me bercer de ces douces erreurs. Embellir ces forêts devint ma seule étude. J'y créai des jardins, Je les semai de fleurs ; Hais des dieux vainement J'attendais la présence. O sublime Le Brun ! vous, l'orgueil de la France, Dont l'esprit créateur, dont l'immortel crayon De plaire et d'étonner a la double puissance, El fait naître l'amour par l'admiration,
La Gloire qni vous accompagne
Agrandit ce petit château ;
Elle ranime la campagne;
Vous nous rendez le jour plus beau, Et vous réalisez mes ch&teaux en Espagne.
Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Yillette lui en fit compliment. — Moi I répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour tout ce que Rubens a peint dans sa vie.
Madame de Yillette recevait avec grâce, et faisait à merveille les honneurs de sa maison. Ce qui doit
iOl SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
compléter son éloge à vos yeux, c*est qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai va dans son parc une élévation circulaire et naturelle , où Ton m'a dit qu'elle rassemblait les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le faire un maître d'école.
Ah I que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois de Moulin-Joli I Yoilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas* : si beau, si varié, si pittoresque, si élyséen, si sauvage, si ravissant enfin 1 Représentez-vous une grande lie, couverte de bois, de jardins, de vergers que la Seine coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de bateaux, garni des deux côtés par des caisses remplies de fleurs, que Ton renouvelait à chaque saison, et des bancs, placés de distance en distance, vous permettaient de jouir longtemps d'un air parfumé et de points de vues admirables ; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton très-vigoureux, bordaient la rivière adroite; à gauche, la rive était couverte d'énormes "peupliers et de grands saules pleureurs, dont les branches à douce verdure tombaient en berceau ; un de ces saules, entre autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on rêvait avec délices. Le prince de Ligne parle, dans ses Mémoires, de ce superbe saule. Je ne puis vous dire combien je me sentais heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de comparable.
Cet élysée appartenait à un homme de ma connais-
sance, M, Watelet, grand amateur des arts, et auteur d'un poème sur la peinture. M. Watelet était un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait beaucoup d'amis. Dans son lie enchantée, je le trouvais en harmonie avec tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie, à laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui : le temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la dame, qui^ chose* assez bizarre, ne la quittait jamais.
Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran, riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à y aller passer un mois. Ce nouveau propriétaire n'entendait rien an pittoresque; je vis ^vec peine qu'il avait déjà gâté quelques .parties de cet élysée; heureusement les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de paysage, et moi, nous retrouvâmes encore tout l'enchantement que ce lieu nous avait fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main ^. Le Brun-Pindare y composa son Exegi monumentum^ ce morceau si plein d'un orgueil que justifie sa beauté. Mon frère ftOftsi y fit de très-jolis vers. Ces bois nous inspirèrent.
Monsieur de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez, m'avait, disait*on, donné aussi
> Ce portrait a été donné» en 1842, par H. J. Tripier Le Franc et nadime Tripier Le Franc, née Le Brun» neveux de l'auteur, au mu- ■^ foyal du Louvre.
Moulin-Joli. Ahisi j'avais eu MouIin-JoIi, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée en France je l'ai trouvé en vente ; mais un retard qui survint dans l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôla les moyens. Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à tin chaudronnier, qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé, QOUT le moins, le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me reportent dans ee délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa destruction totale.
Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J-J. Rousseau. La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la pensée.
A Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un premier rang dans son genre. A l'époque dont je vous parle, M. de Morfontaine l'avait embellie, en y creu* sant des canaux, sur lesquels nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes : à présent, on n'y voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'eiTet d'un petit p&té, au milieu de celte immense masse d'eau.
M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveil-
LETTRE IX. i05
tance et de simplicité, que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Le brun, le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart, Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades, et se réveillaient mutuellement pour se les dire ; cette folle gaieté prouve assez de quelle liberté l'on jouissait dans ce beau lieu. A la vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gène. Heureusement, nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu ch&leau aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toute chose, poussait le décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison de* vait se ressentir de cette manière d'être.
A cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des marchands; il a fait construire je ne sais quel pont de Paris. Je me souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable dans la société. J'ai souvent essayé de ]ire pardessus son épaule; mais, quoique ses lettres fussent très-grosses, il m'a toujours été impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe; je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il doit avoir laissés.
Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la différence était frappante. Partout à Mauperfuis régnait l'ordre et la magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur, depuis Louis XYIII, il lui était facile
de meltre à nos ordres, chevaux, calèches et voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château était assez vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres^ tous bien logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait sans cesse.
La mère et la femme de M. de Montesquieu avaient pour moi mille bontés. Sa belle-fllle, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était douce, naturelle, très-aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et frondeur; àMaupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et soufifrante, que j'ai fait son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite ^
Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais longtemps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais pas coquette. Maintenant que j'ai vécu longtemps, suis-je une aimable vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je vous aime tendrement.
Adieu.
1 Dans la liste de ses tableaux et portraits, madame Vigée Le Bran indique les portraits de M. et de madame de Montesqaioa comme ayant été faits en 1779.
Le due de Nirernals. — Le maréchal de Noailles. — Son mot à Laqîs XV. — Madame Oabanry. — Louyecieonea. — Le duc de firinac. — Sa mort — Celle de madame Dubany, — Portraits qae J'ai £ûtA à LoQTedeDQes.
J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais^ qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que Ton a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit^ avait des manières nobles et douces sans aucune aOéterie. Il se distinguait surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Yaudreuil, qui, beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du cœur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner *une idée de Turbanité, delà gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris. Celte galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.
Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très-âgé, quand je l'ai connu, il était encore plein
de vivacité. Il aimait passionnément la poésie, et faisait des vers charmants K
Je suis allée souvent aussi dtner chez le maréchal de Noailles, dans son beau cb&teau situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très-aimable : son esprit, sa gaieté animaient tousses convives, qu'il choisissait parmi les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville et de la cour.
Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il trouvait mauvaises : <c C'est sans doute le fond du baril. Sire. »
Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore parlé, quoique je l'aie vue de fort près ; une femme qui, sortie des derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat de sa vie. C'est en 4786 que j*allai, pour la première fois , à Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était
^ Louis-Jules Barbon Mancini Mazarini, duc de Nivernais, est mort àr&gc de qnatre-vingt deux ans. Il avait remplacé Hassillon à l'Académie française, et, peu de temps après, il avait été nommé membre de l'Académie des inscriptions et bellea-leitres. Les œarres en prose et en vers du duc de Nivernais ont été rassemblées et publiées par lui-même, en 8 volumes in-8, dans l'année 1796.
grande sans l'être trop ; elle avait de l'embonpoint ; la gorge un peu forte, mais fort belle ; son visage était encore charmant^ ses traits réguliers et gracieux ; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfent ; son teint seulement commençait à se gâter.
Elle me reçut avec beaucoup de grâces^ et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières : son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, et sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.
Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de Marly, dont le bruit lamentable m'en* nuyait fort. Dessous mon appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée^ dans laquelle étaient placés, sans ordre, des bustes, des vaçes, des colonnes, des marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux ; en sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de magni-^ ficence contrastaient avec la simplicité qu'avait adop-* tée la maîtresse de la maison, et dans sa toilette et dans sa façon de vivre. L'été comme l'hiver^ madame Dubarry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours^ quel temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors^ sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée. L'ambassadrice de Portugal, la belle, raa^
ilO SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
dame de Sousa, et la marquise de Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et, durant mes séjours que j'ai faits chez elle à trois époques différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa solitude. J'y ai vu souvent M. de Monville, homme aimable et très-élégant, qui nous mena à la campagne appelée le désert^ et dont la maison était seulement une tour. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de Tipoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maltresse de Louis XV. Non-seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent des présents à madame Dubarry; entre autres, des pièces de mousseline, très-richement brodées en or. Elle m'en donna une superbe, à fleurs larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement nuancés.
Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, madame Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour, toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands ménagements pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle faisait beaucoup de bien à Louveciennes, oili tous les pauvres étaient secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je lavis, un jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout. — Comment I disait madame Dubarry, vous n'avez eu ni
LETTRE X. ili
linge, ni vin ni bouillon? — Hélàsl rien, Madame. Aussitôtnous rentrons au château; Madame Dubarry fait venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point exécuté ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle leur fit porter, À rinstant même, chez la pauvre malade, avec du bouillon et du vin de Bordeaux.
Tous les jours, après dîner, nous allions prendre le café dans ce pavillon si renommé pour le goût et la richesse de ses ornements. La première fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit : <( C'est dans cette salle que Louis XY me faisait Thonneur de venir dîner. 11 y avait au-dessus une tribune pour les musiciens et pour les chanteurs qui se faisaient entendre pendant le repas. » Le salon était ravissant : on y jouissait de la plus belle vue du monde, et les cheminées, les portes, étaient toutes du travail le plus précieux ; les serrures pouvaient être admirées comme des chefsd'œuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse d'une élégance au-dessus de toute description.
Ce n'était plus Louis XY alors qui s'étendait sur ces magnifiqes canapés, c'était leduc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à Louveciennes; mais rien, dans ses manières et dans celles de madame Dubarry, ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que Tami de la maîtresse du château. Toutefois il était aisé de voir qu'un tendre attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement leur a-t-il coûté la vie. Lorsqu'avant l'époque de la terreur.
Ii2 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
madame Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamants volés^ qu'en effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très-bien reçue. Ils firent tout pour Tempôcher de retourner en France, au point qu'au moment de son départ, des amis dételèrent ses chevaux de poste. Le seul désir de rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château de Louveciennes^ la fit résister aux instances de ceux qui voulaient la retenir à Londres, où la vente de ses diamants pouvait la faire vivre dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc de Brissac à Louveciennes. Fort peu de temps après, le duc fut arrêté sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et, à peine arrivés h moitié du chemin, tous les quatre furent indignement massacrés !
On porta la tête sanglante du duc de Brissac à ma> dame Dubarry ; vous vous imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à celte horrible vue ! Elle ne tarda pas ellemême à subir le sort réservé alors à tous ceux qui possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom; elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il est question dans tous les mémoires du temps, pour avoir été comblé deses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison, madame Dubarry fut jugée el condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne
put avec fermeté soutenir l'aspect de Téchafaud ; elle cria, elle implora sa grâce de la foule atroce qui Tenyîronnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau se hâta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que, si les victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus tôt. Lesbommesdontl'intelligencen'estpasdéveloppée ont trop peu d'imagination pour qu'une souffrance intérieure les touche, et l'on excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.
J'ai fait trois portraits de madame- Dubarry. Dans le premier je l'ai peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de paille^ ; dans le second elle est vêtue en satin blanc ; d'une main elle tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal >. J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin ; il était, ainsi que le premier, destiné au duc deBrissac, et je l'ai revu dernièrement. Le vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête, car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux yeux, et madame Dubarry n'-en mettait jamais. Je renie donc cette tête, qui n'est point de ' moi ; tout le reste du tableau est intact et bien conservé. Il vient d'être vendu à la mort de ce général.
Le troisième portrait que j'ai fait de madame Dubarry est chez moi. Je l'ai commencé vers le milieu de septembre 1789. De Louveciennes, nous entendions des
> Madame Vigée Le Bruo a peiat ce portrait en 1787. < Cest aussi en 1787 qne madame Vigée Le Brun, a peint ce portrait.
canonnades ft l'infini, et je me rappelle que la pauvre femme me disait : «Si Louis XY vivait, sûrement tout cela n'aurait pas été ainsi. » J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras, lorsque je fus obligée de faire une course à Paris ; j'espérais pouvoir retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage ; mais on yenait d^assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était au comble, et je ne songeais plus qu'à quitter la France ; je laissai donc ce tableau à moitié terminé. Je ne sais par quel hasard M. le comte Louis de Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en Francej il me l'arendu^ et je viens de le terminer *.
Le triste contenu de cette lettre m'avertit que je suis arrivée à l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire, dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent, si je ne vous avais promis Je récit sincère et complet de ma vie, il ne s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de jours d'angoisses et d'elfroi; et je remets à vous en parler dans mes prochaines lettres. Adieu, chère amie.
1 Nous ignorons le nom du propriétaire actuel de ce portrait ; mais nous savons que madame Tripier Le Franc en a fait une très-belle copie.
RomatnYille. — Le maréchal de St^gur. — La Malmaison. — Madame le Couteax-da-Molcy. — L*abbé Sieyes. — Madame Augaier. — Mot de la reine. — Madame Gampnn. — Sa lettre. ^- Madame.Ronsseaa. ^ Le premier dauphin.
Je ne puis songer aux dernières campagne» que j'ai visitées, sans qu'il se mêle au souvenir de quelques doux moments plus d'un souvenir pénible : en 1788, par exemple^ je partis, avec Robert, pour aller passer quelques jours à Romainville, chez le maréchal de Ségur; en route, nous remarquâmes que les paysans ne nous ôtaient plus leurs chapeaux ; ils nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns môme nous menaçaient avec leurs bâtons. Arrivés à Romainville, nous fûmes témoins du plus terrible orage que Ton puisse voir. Le ciel avait pris un fond jaunâtre, teinté de gris foncé, et quand ces nuages effrayants s'entr'ouvrirenl, il en sortit des milliers d'éclairs, accompagnés d'un tonnerre affreux et de grêlons si énormes qu'ils ravagèrent un espace de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me rappelle que madame de Ségur et moi, pâles et tremblantes, nous nous regardions en frissonnant; il nous se'mblait voir^ dans ce jour sinistre^ le présage des malheurs, que, sans être astrologue, on pouvait prédire alors.
Le soir et le lendemain, nous allâmes tous avec le maréchal contempler les tristes effets de Torage. Le blé, les vignes, les arbres fruitiers, tout était détruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux. Chacun s'empressa de venir au secours de* ces infortunés; les gros propriétaires donnèrent beaucoup d'argent ; un homme fort riche distribua aussitôt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui l'entouraient. A la honte de l'humanité, ce même homme, Tannée suivante, fut massacré un des premiers ppr les cannibales révolutionnaires.
Dans cet été de 1788, j'allai passer quinze jours à la Malmaison, qui appartenait alors à madame la comtesse du Moley. Madame du Moley était une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas ; mais elle comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivarès était alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire placer, à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une inscription portant : Sierra Morena, Olivarès n'était point ce qu'on appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa malpropreté; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de tabatière.
Le duc de Grillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de son goût ; en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je ne
marchais jamais sans ma branche; mais^ si j'apercevais l'abbé Delille, je la jetais bien vite.
En juin 1789 J'allai dtner à la Malmaison; j'y trouvai l'abbé Sieyes et plusieurs autres amateurs de la révolution.^ M. du Moley hurlait contre les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer un bouleversement général ; on eût dit un vrai club, et ces conversations m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyes dit à je ne sais plus quelle personne : « En vérité^ je crois que nous irons trop loin. — Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, > dis-je à madame du Moley, qui avait entendu l'abbé comme moi, et qui s'attristait aussi de tant de présages funestes.
Dans le même temps à peu près, j'allai passer quelques jours à Marly, chez madame Auguier, sœur de madame Gampan, et attachée comme elle au service de la Reine. Elle avait près de la machine un château et un fort beau parc. Un jour qu'elle et moi nous étions à une fenêtre qui avait vue sur la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un homme ivre, qui tomba par terre. Madame Augnier, avec sa bonté ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu de moments après, le valet de chambre revint. — 0 En vérité, dit-il^ madame est trop bonne ; c'est un misérable que cet homme I voici les papiers qui viennent de tomber de sa poche, d Et il nous remit plusieurs cahiers, dont l'un commençait ainsi : A bas la famille royale ! à bas les nobles I à bas les prêtres !
ii8 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
puis suivaient les litanies révolutionnaires et mille prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les cheveux. Madame Auguier fait appeler la maréchaussée, à qui était alors confiée la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; On leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son compte; ils l'emmènent; mais le valet de chambre, les ayant suivis de loin sans qu'ils s'en aperçussent^ les vit, dès qu'ils eurent tourné le chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter, chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu ! si la force publique faisait cause commune avec les coupables ?
J'avais conseillé à madame Auguier de montrer ces cahiers à la Reine, et quelques jours après, se trouvant de service, elle les fit lire à Sa Majesté, qui les lui rendit en disant : a Ce sont des choses impossibles; je ne croirai jamais qu'ils ipéditent de pareilles atrocités. » Hélas ! les événements n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute; et, sans parler de l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la pauvre madame Auguier elle-même était destinée à payer son dévouement de sa vie.
Ce dévouement ne s'est jamais démenti. Dans les cruels moments de la révolution, sachant que la reine était sans argent, elle s'empressa de lui prêter vingtcinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour mieux dire à la guillotine. En les
voyant arriver, l'air furieux^ la menace à la bouche, madame Auguier préféra une mort prompte à l'angoisse de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par sa fenêtre et se tua.
J'ai peu conrtu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame Auguier. Elle était grande et bien faite ; son visage était d'une fratcbeur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux Glles, que j'ai connues dès leur enfance à Marly. L'une a épousé le marécbal Ney ; la seconde a été mariée à M. Debroc. Cette dernière a péri bien jeune encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une excursion à Ancenis, traverser sur une planche un profond précipice ; la planche manqua sous ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans l'abîme I
Madame Auguier avait deux sœurs : Tune était madame Campan si connue, et comme la' première femme de chambre de la reine, et comme l'habile directrice de cette maison d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle toutes les notabilités de l'empire faisaient élever leurs filles. J'avais connu madame Campan à Versailles, à l'époque où elle jouissait de toute la faveur et de toute la confiance de la Reine. Je ne doutais nullement qu'elle n'eût conservé à son auguste maltresse le dévouement et la reconnaissance dus à tant de bontés, lorsque, pendant mon séjour à Pétersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser d'avoir abandonné et trahi la Reine.
Ne pouvant voir dans ce propos que la plus infâme calomnie^ je pris avec chaleur la défense de nsa cocnpatriole, et je m'écriai plusieurs fois : « C'est impossisible ! » Deux ans plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée, la lettre suivante, que m'écrivit madame Gampan, et que je copie ici, afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous les caractères de la franchise.
« Saint-Germain, ce 27 Janvier, Tieux style.
(I Vous avez dit bien loin de moi, aimable Dame : Cest impossibiel Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre opinion ; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont, pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talents encore plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis pénétrée de ce qu'il a été proiloncé par vous. En effet, comment croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentiments, mes opinions, mon dévouement^ de tout ce que je devais à l'être trop infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des miens^ et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous et le mien particulière-* ment? J'ai eu, au contraire, l'avantage de lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre sœur Auguier et moi, quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne la point quitter dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10 août. Sorties de
ce massacre, cachées et mouranles d'effroi dans des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir jusqu'aux Feuillants, et la servir encore dans sa première détention à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous voulûmes la suivre au Temple. — Avec des faits aussi vrais et si naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment, direzvous, peut-on avoir été aussi étrangement calomniée? Ne fallait-il pas me faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant d'années? Pardonnet-on la faveur dans une cour, même quand elle tombe sur une personne de la classe de la domesticité? On voalait me perdre dans l'esprit de la Reine, voilà tout. On n'y réussit pas, et l'on saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a conservé sa bienveillance €t sa confiance dans les choses les plus importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentiments, que jamais je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrants, mais bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis XVL Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette réflexion^ qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux faubourgs insurgés, et cent lieues de Goblentz ou des armées protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans ce tempç, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de l'amour insensé et criminel d'une révolution affreuse dictait mes craintes. Le temps ne les a li ' ii
que trop justifiées; et les innombrables victin>es de ce projet ne devraient plus me les imputer à crime.
Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis livrée en entier, et avec la paix d'un cœur qui n'a pas le plus léger reproche à se faire. Depuis longtemps je désire vous faire voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter en amie sîticère et précieuse. Prenez un. jour avec l'intéressante et infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fôte. Croyez à ma tendresse, à mon estime^ à ma reconnaissance, enfin à tous les sentiments que je vous ai voués.
« Genêt Cahpan. »
Madame Auguier, outre madame Campan, avait une autre sœur, nommée madame Rousseau, fort aimable femme, que la Reine avait attachée au service du premier Dauphin, et qui m'a souvent donné l'hospitalité, lorsque j'avais des séances à la cour. Madame Rousseau a laissé un fils, connu sous le nom d'Amédée de Beauplan, qui est très-bon musicien ; qui compose des romances charmantes, et qui les chante à merveille. Madame Auguier était devenue -si chère au jeune prince qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de mourir : « Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore après ma mort. »
Le mari de madame Rousseau était maître d'armes des Enfants de France. Aussi, comme attaché à double titre à la famille royale, ne put-il échapper à la mort : il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son ju-
LETTRE XI. i23
gcment rendu, un juge avait eu ratrocilé de lui crier : 0 Pare celle-ci, Rousseau ! t
En TOUS entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le tcmp^dont il me reste à vous parler jusqu'au jour où j'ai quitté la France. Je reprendrai dans ma première lettre le récit des tristes événements qui m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays étrangers, non-seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie^ et dont je garde une si douce mémoiie.
Adieu, chère amie.
1789. — Terreur dont Je suis frappâe. — Je me réfagie ches Broiigniart. — MU. do Sombreail. — Paméla. — Le S octobre. — On va chercher la famille royale à Versailles. — Je qnitte Paris. — Mes compagnons dans la diligence. ^ Je passe les monts.
L'affreuse année de 1789 était commencée, et la terreur s'emparait déjà de tous les esprit sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air consterné ; ellesavaient été le matin à la promenade de Longchamps ; la populace^ rassemblée à la barrière de l'Étoile, avait injurié de la façon la plus effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient sur les marchepieds en criant : « L'année pro- (( chaîne, vous serez derrière vos carrosses et c'est c nous qui serons dedans! » ainsi que mille autres propos plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent beaucoup ma soirée; je me souviens d'avoir remarqué que la personne la moins effrayée était madame de Yillette, la belle et bonne de Voltaire *.
i Mademoiselle de Variooart a épousé à Ferney M. le marquis de Viliette. Voici des vers que Voltaire fit en 1777 à l'occasioa de leur mariage:
Il est Trai que le dieu d'amour.
Fatigué dn plaisir Tolag<*,
QaaDt à moi, j'avais peu. besoin d'apprendre de nouveaux détails pour entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, oùje venais de m'établir depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On jetait du soufre dans nos caves par les soupiraux. Si j'étais à ma fenêtre, de grossiers sansculottes me menaçaient du poing; mille bruits sinistres m'arrivaient de tous les côtés ; enfin, je ne vivais plus que dans un état d'anxiété et de chagrin pro* fond.
Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart, l'architecte^ et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son logement aux Invalides ; je fus conduite chez lui par un médecin attaché au Palais- Royal, et dont les gens portaient la livrée d'Orléans, la seule qui fût alors respectée. On mé donna le meilleur lit. Gomme je ne pouvais pas manger, on me nonrrissait avec d'excellent vin de Bordeaux et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins auraient dû me calmer puisque mes amis voyaient beaucoup moins en noir que moi: mais il leur était impossible de me rassurer contre les maux que je prévoyais. — A quoi bon vivre? à quoi bon se soigner?
Loin de la Tille et de la cour, Daot noi champe a fait un Toyage, Je Tai tu ce dieu séducteur :
Il courait après le boubeur, Il ne Ta trouvé qu'au TÎUage.
disais-je souvent à mefis bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me faisait prendre la vie en dégoût ; et pourtant il faut le dire, si loin que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes qui se sont commis plus tard.
Je me rappelle avoir soupe chez Brongniart avec l'excellent M. de Sombreuil *, alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépôt. — Mais, ajoutat-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter que sur soi-même. Gomme les armes ne tardèrent pas à être enlevées, il faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu'il avait employés.
M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses talents militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille; mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent mademoiselle de Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison I et, pendant fort longtemps, la vue de tout ce qui portait la couleur rouge causait d'horribles vomissements à cette jeune infortunée. Plus tard {en 1794),
*■ Le général Charles-François Viit>t, marquis de Sombreuil, né h Ensisheim (Haut^Rbin). 11 avait épousé en 1767 mademoiselle Françoise-Joséphine Desflottes de Leicboisier, dont il eut deux fils et une ÛUe : Stanislas Virot de Sombreuil, Charles Virot de Sombreuil et Marie-Maurilie Virot de Sombreuil.
LETTnE XII. r27
M. de Sombreuîl fut envoyé à réchauFaud par le tribunal révolutionnaire. Ces deux événements ont inspiré au poète Legouvé le plus beau de ses vers :
Des boanreanx l'ont absous, des Jages l'ont frappé,
H. de Sombreuil avait laissé un fils, très-distingué par son caractère et par sa bravoure. Il commandait un des régiments venus d'Angleterre à Quiberon vers la fin de 4795. La Convention nationale ayant violé la capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la mort comme un brave ; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et il commanda lui-môme le feu. Tallien, au moment de Texécution, lui dit : — Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse. — J'étais venu la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.
Madame Brongniart me menait promener derrière les Invalides ; il y avait tout près de là quelques maisons d'ouvriers. Comme nous étions assises contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes qui ne pouvaient nous voir. — Veux-tu gagner dix francs, disait l'un, viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier : A bas celuici ! à bas celui-là 1 et surtout de crier bien fort contre Coyanne. — - Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre ; mais n'aurons-nous pas des taloches ? — Allons donc I reprit le premier, c'est nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient sur moi de pareils dialogues!
Le lendemain du jour dont je vous parle, nous passions devant la grille des Invalides où se trouvait
une foule immense, composée de ce vilain monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais-Royal ; tous gens sans aveu et sans habits, qui n'étaient ni ouvriers ni paysans, auxquels on ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit, tant leurs figures étaient effrayantes. Madame Bronguiart, plus courageuse que moi, s'efforçait de me rassurer ; mais j'avais une telle peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vîmes arriver de loin une jeune personne à cheval, qui portait un habit d'amazone et un chapeau ombragé de plumes noires. A l'instant, l'horrible bande forme la haie de deux côtés pour laisser passer au milieu d'elle la jeune personne, que suivaient deux piqueurs à la livrée d'Orléans. Je reconnus aussitôt cette belle Paméla que madame de Genlis avait amenée chez moi. Elle était alors dans toute sa fraîcheur et vraiment ravissante ; aussi entendions-nous toute la horde crier : « Voilà, voilà celle qu'il nous faudrait pour reine ! > Paméla allait et revenait sans cesse au milieu de cette dégoûtante populace, ce qui me donna bien tristement à penser. La belle Paméla a épousé depuis lord Fitz-Gerald, dont elle est veuve maintenant, car elle vit encore, mais ellp est bien changée.
Peu après je retournai chez moi, mais je ne pouvais y vivre. La société me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans aucun appui ; car Idk garde nationale était si singulièrement composée qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la peur agissait-elle sur tout le monde ; les femmes grosses que je voyais passer me
LETTRE XII. i:U
faisaient peine ; la pluparl avaient la jaunisse de frayeur. J'ai remarqué, au reste, que la génération née pendant la révolution est en général beaucoup moins robuste que la précédente : que d'enfants en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants !
M. de Rivière, chargé d'affaires de Saxe, dont la fille avait épousé mon frère, vint m'ofirir de me donner rhospitalité, et je passai chez lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc d'Orléans et celui de M. -Necker qu'une nombreuse populace suivait, en proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur protecteur i Le soir ces honnêtes gens revinrent, ils mirent le feu à la barrière qui se trouvait au bout de la rue Chausséed'Anlin, où nous demeurions, puisils dépavèrent cette rue et ils établirent des barricades, en criant : v Yoilà les ennemis qui arrivent. » Les ennemis n'arrivaient point ; hélas ! ils étaient dans Paris.
Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme on de ses enfants, et que je pusse me croire en sûreté chez lui, puisqu'il était ministre étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêché jusqu'alors d'exécuter mon projet ; mais, si l'instant de partir devait jamais arriver pour moi, certes, il était venu, je ne pouvais plus peindre : mon imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer*sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis, sur mes connaissances, sur moi-même, hélas ! et quoique, grâce
i30 SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRUN.
au ciel, je- n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui qui disait : « On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles sont encore en place ; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en veut.
Je laissai plusieurs portraits commencés, entre autres celui de mademoiselle Contât ; je refusai aussi dans ce moment de peindre mademoiselle de Laborde (depuis duchesse de Noaillcs), que son père m'amena: elle avait à peine seize ans et elle était charmante; mais il ne s'agissait plus de succès, de fortune; il s'agissait seulement de sauver sa tête. En conséquence, je fis charger ma voiture, et j'avais mon passe-port pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante, lorsque je vis entrer daus mon salon une foule énorme de gardes nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux étaient ivres, mal vôtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchèrent de moi, et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne partirais point, qu'il fallait rester. Je répondis que, chacun étant appelé alors à jouir de sa liberté, je voulais en profiter pour mon compte. A peine m'écoutaient-ils, répétant toujours : « Vous ne partirez pas, citoyenne, vous ne partirez pas. o Enfin ils s'en allèrent. Je restais plongée dans une anxiété cruelle, quand j'en vis rentrer deux, qui ne m'effrayèrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal. — Madame, me dit l'un, nous sommes vos voisins ; nous venons vous donner le conseil de partir, et de partir le plus tôt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici.
VOUS êtes si changée que nous en sommes chagrins.
Mais n'allez pas dans votre voiture ; partez par la
diligence, c'est bien plus sûr.
Je les remerciai de tout mon cœur, et je suivis leurs bons avis. J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille, qui avait alors cinq ou six ans ; mais je ne pus les avoir que quinze jours plus tard, toutes les personnes qui émigraient partant comme moi par la diligence.
J'étais alors tellement changée, que, la veille de mon départ, étant allée chez ma mère^ pour lui faire mes adieux, elle ne me reconnut qu'à mon son de voix, et il n'y avait pas trois semaines que nous nous étions vues.
Enfin ce jour si attendu fut le S octobre; le Roi et la Reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques ! Mon frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à rHôtel-de-Ville ; il entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du soir. — Jamais, me dit-il, la Reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui, lorsqu'elle est entrée d'un ftirsi calme et si noble au milieu de ces énergumènes. Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite à M. Bailly : « J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié. »
Les événements de cette journée m'accablèrent d'inquiélude sur le sort de Leurs Majestés et sur celui des bonnêtes gens, en sorte qu'à minuit, on me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. Je redoutais extrêmement le faubourg Saint-Antoine, que
j'allais Iraverser pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la portière de la diligence. Ce faubourg,, dont nous avions une si grande peur, était d'une tranquillité parfaite; tous ses habitants, ouvriers et autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la fatigue du voyage les tenait tous endormis.
J'avais en face de moi, dans la diligence, un homme extrêmement sale, et puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir volé des montres et plusieurs effets. Heureusement il ne vit rien sur moi qui pût le tenter; car je n'emportais que très-peu de linge et quatre-vingts louis pour mon voyage. J'avais laissé à Paris mes effets, mes bijoux, et le fruit de mon travail était resté dans les mains de mon mari qui dépensa tout, comme je vous l'ai déjàdit. Je n'ai vécu à l'étranger que des portraits que je faisais. Bien loin que M. Le Brun m'ait jamais fait passer de l'argent, il m'écrivit des lettres si lamentables sur sa détresse, que je lui envoyai une fois mille écus et une autre fois cent louis, de même que plus tard j'envoyai la même somme à ma mère.
Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens, nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille trouvait cet homme bien méchant; il lui faisait peur^ ce qui me donna le courage de dire 2 « Je vous en prie, Monu sieur, ne parlez pas de meurtre devant cette «t enfant, s
Il se tut, et finit par jouer h la bataille avec ma fille. Il se trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, nn forcené jacobin de Grenoble, âgé de cinquante ans eoTiroD, laid, au teint bilieux, qui, chaque fois que noos descendions dans une auberge pour dîner ou pour souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon. Dans toutes les yilles, une foule de gens arrêtaient la diligence pour apprendre des nou- ▼elles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors : f Soyez tranquilles, mes enrants ; nous tenons à Paris le boulanger et la boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de l'accepter^ et tout sera fini. » Les gobe-mouches , dont on montait ainsi les tètes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi- même; mais je craignais pour tout le monde, pour ma mère, pour mon frère, pour mes amis. Je tremblais aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route, presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que l^aris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante; elle croyait voir son père tué et notre D^ison brûlée, et quand mes efforts parvenaient à la
rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui nous répétait les mêmes horreurs.
Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Ârtaut, négociant, que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la confiance, parce que nos opinions étaient entièrement les 1. it
134 SOUVENIRS DE MiU)AIIE VIGÉE LE BRUN.
mêmes sur tout ce qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était vrai que le Roi et la Reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel, pour cette fois on me rassura !
Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître, non-seulement parc^ que j'étais changée à un point inimaginable, mais aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu, sur ma route, de m'applaudir d'avoir pris cette précaution : je venais d'exposer au salon le portrait qui me représente avec ma ûlle dans mes bras. J'avais fait ce portrait pour M. d'Angevilliers. Mais il a été soustrait à son propriétaire lors de l'émigration, et porté depuis au ministère de l'intérieur. Le jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit même l'éloge de ce portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût ; j'employai toute mon adresse à lui cacher mon visage : grâce à ce soin et à mon costume, j'en fus quitte pour la peur.
Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand besoin de ce repos ; mais, à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et pour ma fille les soins les plus bienveillants.
Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant sur le pont Beauvoisin. Là seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette France qui pour-
tant était ma patrie, et que je me reprochais de quitter avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes tristes pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle^ et je finis par l'admirer.
Le paysage du chemin des ' Échelles me ravit ; je crus voir la Galerie des TttanSy et depuis je Tai toujours appelé ainsi. Voulant jouir plus complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à peu près de la moitié du chemin, je fus saisie d'une grande terreur; car on exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait l'effet d'un millier de coups de canon, et ce bruit, se répétant de roche en roche, était vraiment infernal.
Je montai le mont Genis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi; un postillon s'approcha de moi : — Madame devrait prendre un mulet, me dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle. Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à marcher. — Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait qui elle est. — Eh bien^ qui suis-jedonc? demandai-je. — Vous êtes madame Le Brun, qui peint dans la perfection^ et nous sommes tous très-contents de vous savoir loin des méchants. Je n'ai jamais pu deviner comment cet homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus ; j'étais hors de
leur exécrable puissance. A défaut de patrie, j'allais habiter des lieux oîi fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité ; j'allais visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que j'ignorais alors, chère amici j'allais vous trouver, vous connaître et vous aimer.
Toule à vous.