CHAPITRE XI
rendis d'abord chez la comlesse de Thoun. Elle m'invita aussitôt à ses soirées, où se réunissaient les plus grandes dames de Vienne^ et cette maison aurait suffi pour me faire connaître toute la haute société de la ville. J'y trouvai beaucoup' d'émigrés de notre pauvre France : le duc de Richelieu, le comte de Langeron, la comtesse de Sabran et son fils, la famille de Polignac, et plus tard l'aimable et bon comte de Yaudreuil, que je fus bien joyeuse de revoir.
Je n'ai jamais vu, rassemblées dans un salon, un aussi grand nombre de jolies femmes qu'il s'en trouvait dans celui de madame de Thoun. La plupart de ces dames apportaient leur ouvrage, s'établissaient autour d'une grande table, et faisaient de la tapisserie. On m'apppelait quelquefois pour me consulter sur les effets, sur les nuances; mais comme ce qui me fait le plus de mal aux yeux est de les porter sur des couleurs vives, à la lueur des lampes ou des bougies, j'avoue que je donnais souvent mon avis sans regarder. Sq général, j'ai toujours soigné mes yeux avec une grande prudence, et je m'en suis fort bien trouvée, puisque, maintenant encore, je peins sans être obligée <ïe prendre des lunettes.
^rmi ces jolies femmes, il y en avaitsurtout trois remarquables par leur beauté : la princesse Linoska, la femme de l'ambassadeur de Russie, le comte de Aasowmoffski, et la charmante comtesse Kinska, née comtesse Diedrochsten. Cette dernière avait tous les
^ votre ennemi déclaré, » le prince lai répondit : « Madame, cet homme est l'ami de rÉtnt^ et c'est la seule chose qu'il faille consi- <^rer. •
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charmes qu'on peut avoir ; sa taille, sa figure, toute sa personne enfin était la perfection : aussi fus-je bien surprise quand on me raconta son histoire, quivraiment ressemble à un roman. Les parents du comte Kinski et les siens avaient arrangé entre eux de marier leurs enfants, qui ne se connaissaient point. Le comte habitait je ne sais quelle ville d'Allemagne, et n'arriva que pour la célébration du mariage. Aussitôt après la messe, il dit à sa jeune et charmante femme: « Madame, nous avons obéi à nos parents ; je vous quitte à regret ; mais je ne peux vous cacher que depuis longtemps je suis attaché à une femme sans laquelle je ne puis vivre, et je vais la rejoindre.» La chaise de poste était à la porte de l'église ; cet adieu fait, le comte monta en voiture, et retourna vers sa Dulcinée.
La comtesse Rinska n'était donc ni fille, ni femme, ni veuve, et cette bizarrerie devait surprendre quiconque la regardait ; car je n'ai point vu de personne aussi ravissante. Elle joignait à sa grande beauté l'esprit le plus aimable, et un cœur excellent ; un jour qu'elle me donnait séance, je fis demander quelque chose à la gouvernante de ma fille, qui entra dansmon atelier avec un air si gai, que je lui demandai ce qu'elle avait. « Je viens, répondit-elle, de recevoir une lettre de mon mari, qui me mande que l'on m'a mise sur la liste des émigrés. Je perds mes huit cents francs de rente : mais je m'en console, car me voilà sur la liste des honnêtes gens.» La comtesse et moi, nous fûmes touchées d'un désintéressement aussi honorable. Quelques minutes après, madameKinska me