‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 69 sur 293 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

dît que ma robe de peinture lui sembait si commode, qu'elle voudrait bien en avoir une pareille, car elle savait- que la gouvernante de ma fille me faisait ces blouses. Je lui offris donc de lui en prêter une. « Non, reprit-elle, j'aime bien mieux que vous la fassiez faire par madame Charot (qui était la gouvernante de ma fille); j'enverrai la toile nécessaire. » Peu de jours après, je lui remets la robe faite. Aussitôt notre séance finie, la comtesse court à la chatnbre de madame Charot et lui donne dix louis; la bonne refuse ; mais l'aimable comtesse les pose sur la cheminée et s'enfuit comme un oiseau, bien contente d'avoir au moins rendu à cette brave femme plus d'un quartier de la pension perdue.

Ma coutume étant, lorsque j'arrivais dans une ville, défaire mes premières visites aux artistes, je n'avais pas tardé à aller voir Casanova, peintre très-renommé dans le genre des batailles. Je me rappelle qu'avant la révolution, on voyait au palais Bourbon plusieurs grands et beaux tableaux de lui, qui représentaient les batailles du prince de Condé, père du duc de Bourbon : je ne sais ce qu'ils sont devenus *. Il pouvait avoir soixante ans, mais il avait encore beaucoup de vigueur, quoiqu'il portât deux ou trois paires de

* François Casanova était le frère da fameux ayenttirier Jacques de ^ingalt Casanova, né à Venise, en 1725, et mort à Vienne, en 1808. François Casanova, dont les premières études artistiques et littéraires avaient eu lieu à Venise, vint Jeune encore à Paris et fut présenté, d^ son arrivée, au célèbre Parocel, qui Taccueillit avec bonté et lui donna des leçons dont Casanova profita si bien et si vite qu*à son ^cond voyage à Paris^ en 17G3, 1* Académie royale de peinture de cotte ville le reçut au nombre de ses membres, sur la présentation

lunettes les unes sur les autres. 11 trayaillait alors à divers grands tableaux, représentant les hauts faits du prince de Nassau. Dans Tun, on voyait le prince terrassant un lion ; dans un autre, il écrasait un tigre ; enfin, tous étaient de cette force, ce qui donnait une terrible idée du personnage qui, pour avoir fait réellement ces prodiges de valeur et beaucoup d'autres encore, n'en avait pas moins l'air le plus doux et le plus tranquille qu'on puisse voir. Quant aux tableaux dont je parle, ils avaient de l'efTet, de la couleur, mais ils n'étaient point terminés.

Casanova avait beaucoup d'esprit et d'originalité. 11 était très-bavard, et je l'ai vu nous amuser extrêmement, aux dîners du prince de Kaunitz, par des histoires qui souvent n'avaient aucune vérité, et qui devaient tout leur comique à l'imagination vive et bizarre du conteur. 11 avait la repartie prompte et heureuse. Un jour que nous dtnions chez le prince de Raunitz, la conversation roulant sur la peinture, on parla de Rubens, et quand on eut fait l'éloge de son immense talent, quelqu'un dit que son instruction, qui était aussi prodigieuse, l'avait fait nommer ambassadeur. A ces mots, une vieille baronne allemande prend la parole, et dit : « Comment 1 un peintre ambassadeur ! c'est sans doute un ambassadeur qui s'amusait à peindre. — Non, Madame, répond Casanova,

d'an de tes tableaux représentant un combat de cayalerie. Après une résidence de plusieura années à Paris, Casanova alla se fixer à Vienne où madame Vigée Le Brun le connut, comme elle le raconte. 11 était né à Loudres, de parents vénitiens, et est mort à BrOhI, près de Cologne^ en 1S06.

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