CHAPITRE XI
c'est un peintre qui s'amusail à être ambasadeur. » Casanova avait gagné énormément d'argent; maïs son désordre était tel, qu'il ne lui en restait pas.
En sortant de chez lui, je portai toutes mes lettres de recommandation. Je trouvai le prince deKauniiz, que je désirais baaucoup connaître. Ce grand ministre élait alors âgé de quatre-vingt-trois ans au moins ; il élait grand, très-maigre, et se tenait fort droit. Il me reçut avec une bonlé parfaite, et m'engagea pour dîner le lendemain. Comme on ne se mettait à table chez lui qu'à sept heures, et que j'avais l'habitude de dîner seule chez moi à deux heures et demie, cette invitation et celles qui suivirent, tout en me flattant beau* coup, me contrariaient un peu : je n'aimais ni à dtner aussi lard, ni à dîner avec tant de monde ; car sa table, composée en grande partie d'étrangers, était toujours de trente couverts et souvent plus. Dès ce jour, je pris le parti de dîner chez moi, ce que je fis même avant de nae rendre chez le prince de Kaunitz, et -ce que je m'efforçai de cacher autant qu'il m'était possible, en mettant une demi-heure à manger un œuf à ia coque, mais ce petit manège, dont il s'aperçut, le contraria; et cela, joint au soin que je pris par la suite pour esquiver quelques-unes de ses invitations, ^ut la cause des petites querelles qu'il me fit ; mais pependant il ne tarda pas à me prendre en grande amitié, ce dont je lui fus fort reconnaissante. Il ne ^*appelait jamais autrement que sa bonne amie, et il voulut que ma Sibylle restât exposée dans son salon pendant plus de quinze jours^ durant lesquels on le vit faire les honneurs de ce tableau à la ville et à
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la cour avec une grâce tout affectueuse pour moi.
Le prince de Kaunitz, malgré son grand Age, avait encore une forte tète et un esprit plein de verve. Son goût, son jugement exquis, sa haute raison, étonnaient tous ses convives. H recevait tout son monde admirablement; son unique faiblesse était de conserver la prétention de monter à cheval mieux que personne. Il m'invita, ainsi que plusieurs autres amis, à venir le voir caracoler dans son manège. Il eut raison, car ils'enacquittait parfaitement bien et d'unemanière fort surprenante pour son âge. Il montait à la française : son costume et sa personne me rappelaient les cavaliers du temps de Louis XIV, tels que nous les voyons représentés dans les beaux tableaux de Wowerman.
Le prince de Kaunitz jouissait à Vienne de la plus grande existence ; la gloire qu'il avait acquise comme ministre y vivait encore avec lui. Le premier jour de Tan et celui de sa fète^ une foule immense se rendait chez lui pour le complimenter ; nul ne s'en dispensait, et Ton aurait pu le croire empereur ces deux jours-là : aussi ai-je été bien surprise, au moment de sa mort, de rindiilérence des Viennois pour la perte de leur célèbre compatriote. J'étais encore à Vienne quand le prince de Kaunitz mourut après une courte maladie ; à peine eut-on l'air d'être sensible à la disparition de ce grand homme. Quant à moi, j'en fus très-affligéc. Je me souviens qu'étant allée, peu de temps après, voir pour la seconde fois un cabinet de figures en cire fort curieux, je fus saisie à la vue de celle du prince de Kaunitz couché, revêtu des habits qu'il portait, coiffé