CHAPITRE XIII
qu'il avait fait placer dessous le portrait une jolie petite paire de souliers, qui, disait-il aux grands-parents, menaient de s'échapper et de tomber à terre.
Les bords du Danube sont superbes et m'offraient tous les moyens de satisfaire mon goût pour les promenades solitaires et pittoresques. J'en découvris une lia jour, où, de l'autre côté de la rive, en face de moi, s'élevait un superbe groupe d'arbres, que les nuances de l'automne enrichissaient de tons riches et variés, et d'où j'apercevais à gauche, dans le lointain, la haute montagne du Galtemberg. Charmée de ce magnifique paysage, je m'établis sur les bords du fleuve, je prends mes pastels, et je me mets à peindre ces beaux arbres et le site qui les environne. Tout près de ces arbres était une cahute en planches; à ce moment je vois sur' le Danube un petit bateau, qu'un homme dirige fort doucement dans l'intention de tuer des corbeaux. Quelques minutes ensuite, effectivement, cet homme tire son coup de fusil, abat un de ces oiseaux, qu'il prend, et il le place sur la planche de son bateau ; mais dans l'instant même une énorme nuée de corbeaux arrive sur lui à tire-d'aile; leur nombre était te],.que l'homme eut peur et courut se cacher dans sa petite baraque, en quoi je pense qu'il agit prudemment ; car je n'ai pas le moindre doute que les corbeaux, furieux du meurtre de leur camarade, ne l'eussent assailli de manière à le tuer aussi. L'homme enfui, ces pauvres bétes. s'approchèrent du corbeau blessé à mort, le prirent, et l'emportèrent sur les branches d'un des plus grands arbres. Alors commencèrent des cris, des croassements si violents, que je ne puis en donner une
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idée. Je restai deux ou trois heures k peindre .les arbres où ils élaicnt perchés, et lorsque j'eus fioi mon étude, leur fureur n'était point calmée. Cette scène^ qui me surprit beaucoup, me jeta dans je ne sais quelle rêverie sur l'espèce humaine, qui, je doi» Tavouer, fut toute à l'avantage des corbeaux.
J'étais heureuse à Vienne autant qu'il est possible de l'être loin des siens et de son pays. L'htver, la ville m'offrait une des plus aimables et des plus brillinU^ sociétés de l'Europe, et, quand le beau temps revceait, j'allais jouir avec délices du charme de ma petite retraite. Je ne pensais donc nullement à quitter TAulriche avant qu'il fût possible de rentrer en France sans danger, lorsque l'ambassadeur de Russie et plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d'aller à Saint-Pétersbourg où l'on m'assurait que l'impératrice n)e verraitarriveravec un extrême plaisir. Tout ce que le prince de Ligne m'avait dit de Catherine II m'inspirait un grand désir de voir cette souveraine, ie pensais avec raison, d'ailleurs, que le plus court séjour en Russie compléterait la fortune que je m'étai» promis de faire avant de retourner à Paris ; je me décidai donc à faire ce voyage.
Je m'occupais de mes préparatifs pour quitter Tienne, et j'allais me mettre en roule dans peu de jours, quand le prince de Ligne vint me voir. H ©^ conseilla d'attendre la fonte des neiges, et, pour m'engager à resler encore, il m'offrit d'aller habiter, suri» montagne de Caltemberg, l'ancien couvent qui lo^ avait été donné par l'empereur Joseph IL Connaissanl mon goût pour les lieux élevés, il me tenta en me par-
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lant de Galtemberg comme de la plus haute monlagnc des environs de Vienne, et je ne résistai pas à l'envie é'j passer qiielque temps.
J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivière, le chemin horrible et rocailleux qui conduit à ce couvent. Nous le fîmes à pied, les cahots de la carriole n'étant pas supportables, en sorte que nous arrivâmes très-fatigués. Le gardien et sa femme, à qui le prince nous avait fortement recommandés, eurent pour nous les soins les plus empressés. Tous les bâtiments qu'avaient occupés anciennement les religieux existaient encore. On prépara aussitôt nos chambres, qui n'étaient autre chose que de petites cellules distantes les unes des autres. Pendant ces arrangements, j'allai me reposer sur un banc, d'où l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube coupé par des lies qu'cmbellissail la plus belle végétation, et sur des campagnes à perte de vue; enfinc'était l'immensité. On doit remarquer que les religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort élevés; pri\és des jouissances du monde, ils pouvaient au moins goûter le charme qu'on éprouve à respirerunairpuretàcontempleruncnaturegnitldiose. Je goùlais moi-même alors ce charme, et d'autant plus> qu'il faisait un temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues ; et je courus bientôt de l'autre côté de la montagne, où, de la lisière d'un bois, j'aperçus, dans le fond, un village très peuplé que traversait une petite rivière calme et limpide ; enfin, j'étais ravie de me trouver là : je préférais la cellule que j'allais habiter à tous les salons du monde, et je bénis-
sais ce bon prince de Ligne, en regrettant bien qu'il ne fût pas témoin de mon bonheur.
Je suis restée trois semaines dans ce beau Heu. M. de Rivière, plus citadin que moi, allait souvent à la ville, mais nous n'en avons pas moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parlé, el où nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de son coucher approchant, elle me dit : a Maman, tu trouves que cela fait rêver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir. »
Les grandes salles du couvent étaient restées intactes dans leur construction; depuis, le prince les a fait réparer et meubler pour y donner de très-belles fêtes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient tout habillées, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces immenses salons. Pour mon goût, Caltemberg, tel qu'il était quand je l'ai habité, me plaisait inliniment mieux qu*à l'époque où se donnèrent toutes ces fêtes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa lorsque j'allai m'élablir sur sa charma^ite montagne.