CHAPITRE XIV
en l'honneur du dévouement et de la mort généreuse de Halesherbes ^. Je n'aurais pas connu le cœur noble et bon du prince Henri, que ce trait me l'aurait fait connaître.
Le prince me fit faire aussi une charmante promenade sur son lac, au milieu duquel est une lie qu'on prétend avoir été habitée par Jiémus *, dont elle porte le nom.
La comtesse de Sabran, son fils et le chevalier de Boufflers étaient établis h Reinsberg ; ils y sont encore restés très-longtemps après mon départ. Le prince leur avait donné des terres, et le chevalier s^élait fait cultivateur. On menait dans ce beau lieu la vie la plus douce et la plus agréable. Il y avait une troupe de comédicDS français, qui appartenait au prince. On a doDné pendant mon séjour quelques comédies assez bien jouées, ainsi que plusieurs concerts; car le maître avait conservé toute sa passion pour la musique.
Je ne puis dire combien j'étais triste de quitter cet excellent prince, que je ne devais, hélas ! jamais re-
> Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes est né, à Paris, le 6 décembie P2i, et mort guillotiné, dans la nième ville le 22 avril 1794. Malcftherbes fut lin grand magistrat, un ministre intègre, libéral et dévoné; un avocat lit^roique , un ami fidèle « une victime volontaire et sublime. N'ayant pa» pu, comme déf^puseur du roi Louis XVI, saayer son auguste client, Malesherbes ne voulut pas se défendre lui-même devant le tribunal révolutionnaire, et il fut condamné à la peine de mort, pour avoir conspiré contre l'unité de h République française. Maleslierbes fut conduit à Técliafaud en même tempes que sa fille et son gendre. Son pied ayant heurté contre une pierre, en traversant la cour du Palaisdu Jusiice, il dit h son voisin : «< Voilà ce qui s'appelle un mauvais présage; un Romain, à ma place, serait rentré ches lui. »
* Frère de Romulus^ le fondateur de Rome.
voir, et que je regretterai toute ma vie. L'accueil que j'en avais reçu, les bontés dont il m'avait comblée pendant mon séjour chez lui, tout me rendait cette séparation pénible. Ses attentions pour moi ne se ralentirent pas un instant, et, dès que j'eus quitté Reinsberg, je fus touchée au dernier point, en découvrant la quantité de provisions tant en comestibles qu'en vins, qu'il avait fait mettre dans ma voiture, sachant que je ne trouverais rien jusqu'à Riga. Il j «ivait de quoi nourrir un régiment prussien, et certes le bon prince dut être bien assuré que je ne mourrais pas d'inanition durant ma roule.
En quittant Reinsberg, nous prîmes le chemin qui conduit à Kœnigsberg. Les petites villes que nous avons traversées sont très-bien bâties : la plupart des .campagnes sont fertiles : mais ce chemin si sablonneux me donna bien de l'ennui. Nous ne pouvions faire qu'une poste en sept heures, ce qui m'a obligée souvent à marcher la nuit. Avant d'arriver de Mariaverde à Kœnigsberg, onvoitla mer, et fort près du chemin, qui est très-étroit, la rivière la HafiTt. Je mis dix jours pour aller de Reinsberg à Kœnigsberg, d'où je repartis aussitôt pour Memel. Loin de s'améliorer, la roule devient alors plus affreuse. Jour et nuit nous marchions dans des sables horribles, côtoyant la HafR de si près que la moitié de notre voiture était penchée dans celte rivière. Enfin j'arrivai à Riga, et je m'j reposai plusieurs jours, en attendant nos passe-ports pour Saint-Pétersbourg.