‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 93 sur 293 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

jardinier. Je me souviens que^ pendant la représentation« un courrier arriva de Tienne, chargé de dépèches pour le comte, qui étaiC ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg, et qu'à la vue d'un homme costumé en jardinier, il ne vou-ait pas lui remettre ses dépêches, ce qui éleva dans la coulisse une contestation fort plaisante.

Le petit théâtre était charmant^ je voulais en profiter pour composer des tableaux vivants. Il nous arrivait sans cesse du monde de Saint-Pétersbourg ; je choisissais mes personnages entre les plus beaux hommes et les plus belles femmes, et je les costumais en les drapant avec des châles (le cachemire que nous aûons à profusion. Je préférais les sujets graves ou ceux de la Bible à tout autre. Je représentai aussi de souvenir plusieurs tableaux connus, tels que la famille de Darius^ qui réussit à merveille ; mais celui qui obtint le plus grand succès fut celui d'Achille à la cour de Lycomède ; je me chargeai du personnage d'Achille, car le plus souvent je m'habillais de manière qu'un casque et un bouclier suffisaient pour me composer un costume Tort exact. Les tableaux \ivants amusaient extrêmement la société. L'hiver suivant ils servirent à varier lesdivertissements du soir d<ins les salons deSaint-Péiersbourg. Chacun voulait s'y trouver placé, et je me voyais souvent forcée de contrarier quelques dames qui désiraient beaucoup se mettre en exhibition.

Au bout de huit jours qui ne m'avaient paru qu'un « moment, il me fallut, à mon grand regret, quitter la maison de la très-aimable princesse Dolgoruki ; car j'avais pris une foule d'engagements pour des por-

Lrails à Taire. Toulcfois, je venais de formera Âlcxandrowski plusieurs liaisons qui me furent infiniaxent agréables pendant tout mon séjour, en Russie.

Le comte de Gobcntzcl était passionnément amoureux de la princesse Dolgoruki, sans qu'elle répondit le moins du monde à son amour ; mais rinsouciance avec laquelle elle recevait ses soins ne parvenait point h l'éloigner, et, comme dit une chanson, il préférait ses rigueurs à toutes les faveurs des autres femmes. Ne pouvant es|)érer.d*aulre bonheur que celui de la voir, il voulait au moins jouir de celui-là dans toute sa latitude : soit à la campagne, soit à la ville, il ne la quittait jamais. Dès que ses dépêches, qu'il faisait avec une grande facilité, étaient expédiées, il volait chez elle^ et complètement se faisait son esclave. On le voyait courir au moindre mot, au moindre geste de sa divinité. Youlait-on jouer la comédie, il prenait le rôle qu'elle lui doimait, m^^.me lorsque ce rôle ne convenait point du tout à son physique. Car le comte de Cobeatzel, qui paraissait avoir cinquante ans, était fort laid et louchait horriblement. Il était assez grand, mais très-gros, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort actif, surtout lorsqu'il s'agissait d'exécuter les ordres de sa bien-aimée princesse. Au reste il avait de l'esprit, il était habile ; sa conversation était animée par mille anecdotes qu'il racontait à merveille, et je l'ai toujours connupour le meilleur et leplusobligeantdes hommes.

Ce qui pouvait donneV à la princesse Dolgoruki de rindifférence pour les soins de M. de Cobentzel, comme pour ceux de beaucoup d'autres adorateurs, c'est qu'elle en avait reçu de si brillants, que les sou-

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