CHAPITRE XVI
verains les plus épris d'une femme n'en avaient jamais rendu de pareils. Le fameux Potemkin ^, celui qui voulait que Ton rayât le mot impossible de la grammaire, Tavaii aimée passionnément^ et la ma* gnîflcence avec laquelle il lui témoignait son amour surpasse tout ce que nous lisons dans les Mille et une Nuits. Lorsqu'en 1791, après avoir fait son voyage en Crimée, rimpéralrice Catherine II retourna à'Saint- Pétersbôurg, le prince Potemkin resta pour commander l'armée, où plusieurs généraux avaient amené leurs femmes. Ce fut alors qu'il eut occasion de connaître la princesse Dolgoruki. Elle se nommait aussi Catherine, et, le jour de celte fête arrivé, le prince donna un grand dîner, soi-disant en l'honneur de rimpératrice. Il avait placé la princesse à table à côté de lui. Au dessert on apporta des coupes de cristal remplies de diamants que Ton servit aux da* mes à pleines cuillères. La reine du festin paraissant remarquer celte magnificence , Potemkin lui dit tout bas : c Puisque c'est vous que je fête, comment vous étonnez-vous de quelque chose?» Rien ne lui coûtait pour satisfaire un désir, un caprice de cette femme adorée. Ayant appris, un jour, qu'elle manquait de souliers de bal, qu'habituellement elle faisait venir de France, Potemkin Qt partir pour Paris un exprès, qui courut jour et nuit et rapporta des souliers. Une chose qui était bien connue aussi de tout Saint-Pétersbourg, c'est que, pour offrir à la
* Grégoire Alexandrowitch, prince Potemkin, le plus connu des favoris de Timpéi-atrice Caiherme II, est né en 1736, près de Smolensk, ctest raort, près de Nicolaief, eu ITOf.
princesse Dolgoruki uq spectacle qu'elle désirait avoir, il avait fait donner l'assaut à 4a forteresse d'Otshakoff plus tôt qu'il n*était convenu, et peut-être plus t6t qu'il n'était prudent de le faire.
Lorsque j'arrivai à Saint-Pétersbourg, il y avait déjà plusieurs années que le prince Potemkin était mort; mais on y parlait encore de lui comme d'un enchanteur. On peut prendre une idée de ce qu'il avait d'extraordinaire et de grandiose dans l'imaginationi en lisant ce qu'ont écrit le prince de Ligne et le comte de Ségur sur le voyage qu'il Qt faire à l'impératrice Catherine lien Crimée. Ces palais, ces villages en bois, bâtis sur toute la route comme par un coup de baguette; celte immense forêt qu'il brûle pour donner un feu d'artifice à Sa Majesté, tout ce voyage» enfin, a quelque chose de fantastique. Sa nièce, la comtesse Scawronska, me disait à Vienne : a Si mon oncle vous avait connue, il vous aurait comblée d'honneurs et de richesses. » Il est certain qu'en toute occasion cet homme si célèbre se montrait généreux jusqu'à la prodigalité et magnifique jusqu'à la folie. Tous ses goûts étaient dispendieux, toutes ses habitudes royales, au point qu'ayant possédé une fortune qui dépassait celle de certains souverains, le prince de Ligne m'a dit l'avoir vu quelquefois sans argent.
La faveur, la puissance, avaient habitué le prince Potemkin à satisfaire aussitôt ses plus légères volontés. On cite un trait qui le prouve admirablement. Gomme on parlait un jour chez lui de la grandeur d'un de ses aides-de-camp, il dit qu'un officier de l'armée russe, qu*il nomma, était encore d'une plus haute
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taille. Tous ceux qui connaissaient cet officier ayant contesté son dire, Potemkin lit partir aussitôt un exprès avec ordre d'amener ce militaire, qui se trouvait alors à huit cents lieues de là. Lorsque cet officier apprit qu'on venait le chercher de la part du prince, sa joie fut extrême; car il se persuada qu'il venait d'ôtre nommé à un grade supérieur. On peut donc s'imaginer tout son désappointement, quand, à son arrivée au camp, on lui apprit que c'était pour se -mesurer avec l'aide-de-camp de Potemkin, et qu'il devait ensuite s'en retourner sans avoir d'autre résultat pour lui que la fatigue d'un aussi long voyage.
L'homme qu'une si longue faveur avait accoutumé pour ainsi dire à régner à côté de la souveraine, ne pouvait survivre à la pensée d'une disgrâce. Lorsqu'on lui écrivit que le nouveau favori , le jeune Platon Zouboff ^, paraissait prendre un empire absolu sur l'esprit de l'impératrice, Potemkin se hâta de quitter l'armée pour voler à Saiut*Pélersbourg. Comme il y arrivait, Catherine II venait d'envoyer au prince
^ Plftton Ziiboff ou Zouboff, lieutenant des gardes à cheral de rimpératriC'* de Russie, est devenu, en i791, le dernier Tavori do Catherine II. Bientôt après l'intime faveur de cette impératrice, il Tut nommé grand maire de Tartiileric, cheTalier de Tordre de Saint- André, et créé prince. Disgracié sous Paul l«s tous ses p ipieri furent sais», et lui-môme dépouillé de tomes F.es placen. Uappelô ensuite à la cour, par l'influence du génér.il com'e Palilen, souvernour général de Saint Pétersbborg, Platon Zouboffdevinf, avec son projeteur, chef d^ la conspiration contre la vie de Taul l«^ 11 se montra le plus ardent et le plus cruel des assassins du Temperrur. Ce fut lui qui étrangla avec son écharpe le matheureiit prini% Nicolas et Valérieo Zouim'iIT, ses frères, ont en aiitsi une large partdans'la conspiration et dans rai>aas9to«t- . • i;}
Repnin, qui le remplaçait dans le commandemeot des troupes, Tordre de traiter de la paix, à laquelle Potemkin s'était toujours opposé. Irrilé autant qu*on peut Tétre, il repart à l'instant dans l'espoir d'arrôler la signature; niais c^est pour apprendre à Yassy que la paix était conclue. Cette nouvelle lui porta le coup fatal ; déjà souffrant, il tomba mortellement malade, ce qui ne lempècha pas de se remettre aussitôt en route pour Saint-Pétersbourg. En peu d'heures, son mal fit de tels progrès, qu'il lui devint impossible de supporter le mouvement de la voiture; on l'élcndit sur un pré, couvert de son manteau, et là, Potemkîn rendit le dernier soupir, le 45 octobre i79i, dans les bras «de la comtesse Branicka, sa nièce. Je n'ai jamais oublié qu'un jour, que je jlcmaudais à une vieille princesse Qalitzin, qui parlait fort mal le français, comment était mort cet homme si célèbre,elle me répondit : « Hélas, ma chère I ce grand prince, qui ff avait tant de diamants et tant d'or, est mort sar « l'berbette. »
La princesse Dolgoruki n'a pas été la seule beauté dont le prince se soit montré épris* Ou Ta vu aussi éperdument amoureux d'une charmante Polonaise, nommée d'abord madame de With, et mariée depuis à un Potocki, pour laquelle il déploya de même tout ce que la galanterie a de plus recherché. Entre plusieurs traits de sa magnificence, on rapporte qu'un jour, voulant lui faire accepter un cachemire de fort grand prix, il imagina de donner une fôtc où se trouvaient deux cents femmes, et de faire tirer après le dîner une loterie à laquelle toutes ces dames gagné*