CHAPITRE XYII
<;ostume était un peu grec, mais très-simple et trèsmodcst^. Je fus donc assez surprise quand Znboff,. le favori, me fit dire que Sa Majesté était scandalisée delà manière dont j'avais costumé les deux grandes- •duchesses dans mon tableau. Je crus tellement à ce mauvais propos, que je me hâtai de remplacer mes tuniques par les robes que portaient les princesses, «t de couvrir les bras de tristes amadis ^. La vérité est que Timpératrice n'avait rien dit; car elle eut la bonté de m'en assurer la première fois que je 4a revis. Je n'en avais pas moins gâté l'ensemble de mon tableau, sans compter que les jolis bras, que j'avais faits de mon mieux, ne s'y voyaient plus. Je me souviens que Paul, devenu empereur, me fit un jour des reproches d'avoir changé le costume que j'avais d'abord donné à ses àernc filles. Je lui racontai alors comment la chose s'était passée, sur quoi, il leva les épaules en disant : « C'est un tour que l'on vous a joué. » Au reste, ce ne fut point le seul^ car ZubofT ne m'aimait pas. Sa malveillance pour moi me fut encore prouvée dans une autre occasion. Voici comment. On venait en foule chez moi voir les portraits des grandes-duchesses et mes autres ouvrages. Comme je ne voulais point perdre toutes mes matinées, j'avais fixé le dimanche matin pour ouvrir mon atelier, ainsi que je l'ai toujours fait dans les divers pays que j'ai habités. J'étais logée en face du palais ; les voitures de toutes les personnes qui venaient de faire leur cour à l'impératrice n'avaient
f On appelait ainsi alors les manches longues. {Note de V auteur,)
qu*à tourner pour venir aussitôt s'arrêter à ma porte. Zuboil, qui ne pouvait concevoir, apparemment, que la foule se portât chez un peintre pour y voir des tableaux, dit un jcur à Sa Majesté : o Voyez, Madame^ on va aussi faire sa cour à madame Le Brun; ce sont i^ûrement des rendez-vous que Ton se donne chez elle. » Heureusement pour moi les méchantes paroles de Zubofif glissèrent sur l'esprit élevé auquel elles s'adressaient, et l'impératrice ne fit pas plus attention à ce qu'il y avait d'inconvenant oa de perfide dans les paroles de son favori; mais le prince de Nassau, qui les entendit, vint me les rapporter tout de suite, tant il en était indigné.
Pourquoi Zuboff ne m'aimait-il pas, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir au juste. A Ja vérité, il s'était fait le protecteur de Lampi, peintre habile poor les portraits, que j'avais trouvé établi à Saint-Pétersbourg ; mais Lampi lui-même a toujours été fort bien pour moi. Le lendemain de mon arrivée, il vint me faire une visite et m'engager à dîner chez lui. Je me souviens même que ce dîner fut très-recherché, et que, pendant tout le repas, nous fûmes réjouis par une excellente musique d'harmonie. Quoiqu'on m'eût assuré d'abord que j'exciterais la jalousie de Lampi, j'ai su depuis, au contraire, d'une manière certaine, qu'il louait mes ouvrages, au point de dire, en voyant les mains d'un portrait que j'avais fait d'après le baron de StrogonofP, qu'il ne pourrait pas faire aussi bien.
Il se peut aussi que le favori fût mal disposé pour moi, parce que je ne parus jamais rechercher sa faveur. J'avais même négligé, pendant six mois, de