‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 99 sur 293 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

porter une lettre de recommandation que j'avais pour sa sœur. Zuboff aimait que Ton demandât son appui ; mais un orgueil que je ne crois pas blâmable m'a toujours fait craindre que Ton pût attribuer à la protection les succès que je désirais obtenir; soit à tort, soit à raison, je n'ai jamais voulu devoir qu'à ma palette ma réputation et ma fortune. Zuboffdevait avoir peine à comprendre une pareille façon d'agir, lui qui voyait toute une cour à ses pieds. Enivré de sa faveur qui de plus en plus devenait éclatante, on m'a dit qu'il traitait souvent avec une extrôme insolence les ministres et les seigneurs. Dès le matin, les plus grands personnages de la cour attendaient dans ses antichambres Tinstant où sa porte s'ouvrait; car il avait un lever, comme Louis XIV, après lequel on se retirait/beureux d'avoir assisté à la toilette de Platon Zuboff, surtout s'il vous avait honoré d'un sourire.

Dès que j'eus fini les portraits des jeunes grandesducbesses, l'impératrice me commanda celui de la grande- duchesse Elisabeth, mariée depuis peu à Alexandre. J'ai déjà dit quelle ravissante personne était cette princesse ; j'aurais bien voulu ne point représenter sous un costume vulgaire une aussi céleste figure, j'ai môme toujours désiré faire un tableau historique d'elle et d'Alexandre, tant les traits de tous deux étaient nobles et réguliers. Toutefois, ce qui venait de m'arriver pour les portraits des grandes-duchesses ne me permettant pas de me livrer à mon inspiration, jela peignis en pied, dans le grand costume de cour, arrangeant des fleurs près d'une corbeille qui en était remplie. Je me rendis chez elle pour les séances^ et

Ton me fit entrer dans son divan, nom qu*on donne à d'immenses salons dont un large divan fait le tour ; ce salon était drapé en velours bleu clair, et garni de grandes crépines d'argent. Le fond de ce divan était tout en glaces d'une prodigieuse dimension, en face desquelles se trouvaient les fenêtres en glaces aussi, de sorte qu'elles répétaient d'une manière vraiment magique la vue de la Neva couverte de vaisseaux. La grande- duchesse ne tarda pas à paraître, vêtue d'une luniqncblanche, ainsi que je Tavais déjà vue une première fois ; c'était encore Psyché, et son abord si doux, si gracieux, joint à cette charmante figure, me la faisait chérir doublement.

Quand j'eus fini son grand portrait, elle m'en fit faire encore un autre pour sa mère, dans lequel je la peignis avec un châle violet, transparent, appuyée sur un coussin. Je puis dire que plus la grande-duchesse Elisabeth m'a donné de séances, plus je Tai trouvée bonne et attachante. Un matin, tandis qu'elle posait, il me prit un élourdissement, et des scintillations telles que mes yeux ne pouvaient plus rien fixer. Elle s'en alarma, et courut vite elle-même chercher de Teau, me frotta les yeux, me soigna avec une bonté inimaginable, et, dès que je fus rentrée chez moi, on vint de sa part savoir de mes nouvelles.

Je fis aussi dans le même temps le portrait de la grande-duchesse Anne, femme du grand-duc Constantin. Celle-ci, née princesse de Cobourg, sans avoir un visage aussi céleste que celui de sa belle-sœur, n'en était pas moins jolie à ravir. Elle pouvait avoir seize ans, et la plus vive gaieté régnait sur tous ses

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