LETTRES A LÀ PRINCESSE K0URAK1N
Mon enfance. — Mes parents. — Je suis mise au couvent. — Ma passion pour la peinture. — Société de mon père. — Doyen. Poinsinet. — Davesne. — Ma sortie du couvent. — Mon frère.
Ma bien bonne amie, vous me demandez avec tant ^ d'instances de vous écrire mes souvenirs, que je me a décide à vous satisfaire. Que de sensations je vais éprouver en me rappelant et les événements divers Jg dont j'ai été témoin et des amis qui n'existent plus ^ que dans ma pensée ! Toutefois, la chose me sera facile, car mon cœur a de la mémoire, et, dans mes 5 heures de solitude, ces amis si chers m'entourent encore, tant mon imagination me les réalise. Je joindrai d'ailleurs à mon récit les notes que j'ai prises à diffé^
rentes époques de ma vie, sur une foule de personnes dont j'ai fait le portrait, et qui, pour la plupart, étaient de ma société 1 ; grâce à ce secours, les plus doux moments de mon existence vous seront connus aussi bien
qu'ils me le sont à moi-même.
Je vous parlerai d'abord, chère amie, de mes premières années, parce qu'elles ont été le présage de toute ma vie, puisque mon amour pour la peinture s'est manifesté dès mon enfance. On me mit au couvent à l'âge de six ans; j'y suis restée jusqu'à onze. Dans cet intervalle, je crayonnais sans cesse et partout ; mes cahiers d'écriture, et même ceux de mes camarades, étaient remplis à la marge de petites têtes de face, ou de profil ; sur les murs du dortoir, je traçais avec du charbon des figures et des paysages, aussi vous devez penser que j'étais souvent en pénitence. » Puis, dans les moments de récréation, je dessinais sur le sable tout ce qui me passait par la tête. Je me souviens qu'à l'âge de sept ou huit ans, je dessinai à la lampe un homme à barbe, que j'ai toujours gardé. Je le fis voir à mon père qui s'écria transporté de joie : Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n'en sera.
Je vous fais ce récit pour vous prouver à quel point la passion de la peinture était innée en moi. Cette passion ne s'est jamais affaiblie; je crois même qu'elle n'a fait que s'accroître avec le temps; car, encore aujourd'hui, j'en éprouve tout le charme, qui ne finira, j'espère, qu'avec ma vie. C'est au reste à cette divine passion que je dois, non-seulement ma fortune, mais
i Ces notes et portraits se trouvent dans l'appendice à la flu de l'ouvrage. (Notede PÈditeur.)
aussi mon bonheur, puisque, dans ma jeunesse comme à présent, elle a établi des rapports entre moi et tout ce qu'il y avait de plus aimable, de plus distingué dans l'Europe, en hommes et en femmes. Le souvenir de tant de personnes remarquables que j'ai connues prête souvent pour moi du charme à la solitude. Je vis encore alors avec ceux qui ne sont plus, et je dois remercier la Providence qui m'a laissé ce reflet d'un bonheur passé.
J'avais au couvent une santé très-faible, en sorte que mon père et ma mère venaient souvent me chercher pour passer quelques jours avec eux, ce qui me charmait sous tous les rapports. Mon père, nommé Louis Vigée, peignait fort bien au pastel; il y a même des portraits de lui qui seraient dignes du fameux Latour. Il a fait aussi des tableaux à l'huile, dans le genre de Wateau. Celui que vous avez vu chez moi est d'une charmante couleur, et fait avec esprit. Mais, pour en revenir aux jouissances que j'avais dans la maison maternelle, je vous dirai que mon père me donnait la permission de peindre quelques têtes au pastel, et qu'il me laissait aussi barbouiller toute la journée avec ses crayons.
Il avait tellement l'amour de son art que cette passion lui donnait de fréquentes distractions. Je me rappelle qu'un jour, étant tout habillé pour aller dîner en ville, il sort ; mais, en pensant au tableau qu'il avait commencé, il retourne chez lui, dans l'idée d'y retoucher. Il ôte sa perruque, met son bonnet de nuit, et ressort, ainsi coiffé, vêtu d'un habit à brandebourgs dorés, Tépée au côté, etc. Sans un voisin, qui l'avertit
de sa distraction, il courait la ville dans ce costume.
Mon père avait infiniment d'esprit» Sa gaieté si naturelle se communiquait à tout le monde, et bien souvent on venait se faire peindre par lui pour jouir de son aimable conversation ; peut-être connaissezvous déjà l'anecdote suivante : faisant un jour le portrait d'une assez jolie femme, il s'aperçut que, lorsqu'il travaillait à la bouche, cette femme grimaçait sans cesse pour la rendre plus petite. Impatienté de ce manège, mon père lui dit avec un grand sangfroid : — Ne vous tourmentez pas ainsi, Madame; pour peu que vous le désiriez, je ne vous en ferai pas du tout.
Ma mère 1 était très-belle. On peut en juger par le portrait au pastel que mon père a fait d'elle, et par celui que j'ai fait à l'huile beaucoup plus tard a . Sa sagesse était austère. Mon père l'adorait comme une divinité; mais les grisettes lui tournaient la tète. Le premier jour de l'an était pour lui un jour de fête : il courait à pied tout Paris, sans faire une seule visite, uniquement pour embrasser toutes les jeunes fillettes qu'il rencontrait, sous le prétexte de leur souhaiter une bonne année.
Ma mère était très-pieuse. Je l'étais aussi de cœur. Nous entendions toujours la grand'messe ; nous allions aux offices divins. Dans le carême surtout nous n'en manquions aucun, pas même les prières du soir. De tout temps j'ai aimé les chants religieux, et les sons
1 Jeanne Maissin , fille de Christophe Maissin et de Catherine Grandjcan, est née, en 1728, à Orges, dans le diocèse de Trêves.
* Ce portrait est un buste ovale que je fis d'après elle ; j'avais alors quinze ans et demi. Note de fauteur.
de l'orgue me faisaient alors une telle impression que je pleurais sans pouvoir m'en empêcher. Depuis, ces sons m'ont toujours rappelé la perte que j'ai faite de mon père.
À cette époque, mon père réunissait les soirs plusieurs artistes et quelques gens de lettres. Je placerai en tête Doyen 1 , peintre d'histoire, l'ami intime de mon père, et mon premier ami. Doyen était le meilleur homme du monde, plein- d'esprit et de sagacité; ses aperçus sur les choses et sur les personnes ont toujours été d'une justesse extrême ; et, de plus, il parlait avec tant de chaleur de la peinture, qu'il me faisait battre le cœur; Poinsinet 2 , qui avait aussi beaucoup d'esprit et de gaieté. Peut-être avez-vous entendu parler de sa prodigieuse crédulité. Elle l'exposait sans cesse aux mystifications les plus étranges. Un jour, par exemple, on réussit à lui persuader qu'il existait une charge d'écran du roi, et voilà qu'on le place devant le feu le plus ardent, de manière à lui griller les mollets. Pour peu qu'il voulût s'éloigner : Ne bougez pas, disait-on, il faut vous habituer à la grande chaleur, autrement vous n'aurez pas la charge. Il s'en fallait de beaucoup, cependant, que Poinsinet fût un
1 Gabriel-François Doyen, né à Paris, en 1726, et mort à Saint- Pétersbourg, le 5 juin 1806. Ses plus remarquables tableaux sont : La mort de Virginie , Sainte- Geneviève des Ardents et La mort de saint Louis .
2 Antoine -Alexandre -Henri Poinsinet, auteur] dramatique français. Il a fait un grand nombre de pièces de théâtre qui ont eu du succès ; Le cercfe ou la soirée à % la mode a été très-longtemps joué au Théâtre-Français. Il naquit à Fontainebleau, le 17 novembre 1735, et mourut à Gordoue, le 7 Juin 1769.
6 SOUVENIRS DE MADAME YIGÊE LE BHUN.
sot. Plusieurs de ses ouvrages sont encore applaudis aujourd'hui, et il est le seul homme de lettres qui ait obtenu le même soir trois succès dramatiques: Ernelinde, au grand Opéra; le Cercle, aux Français, et Tom Jones, à l'Opéra-Comique : quelqu'un dit alors, en parlant du Cercle, où la société de cette époque est si bien peinte, que Poinsinet avait écouté aux portes. La fin de Poinsinet est des plus tragiques. On lui mit en téte le goût des voyages ; il commença par l'Espagne, et périt en traversant le Guadalquivir.
Je dois citer aussi un nommé Davesne *, peintre et poète, assez médiocre dans ces deux arts, mais que sa conversation, fort spirituelle, avait fait admettre aux soupers de mon père. Je puis vous donner un échantillon des vers de ce Davesne; car, je ne sais comment, je n'ai jamais oublié ceux-ci, qui, je crois, n'ont point été imprimés :
Plu» n'est le temps, où de mes seuls couplets
Ma Lise aimait à se voir célébrée.
Plus n'est le temps où de mes seuls bouquets
Je la voyais toujours parée.
Les vers que l'amour me dictait Ne répétaient que le nom de Lisette,
Et Lisette les écoutait.
Plus d'nn baiser payait ma chansonnette. Au môme prix qui n'eût été poCte!
1 Davesne a été membre et professeur adjoint de l'Académie de Saint-Luc. En 1764, il a exposé dans les salles de l'Académie de Saint-Luc : Diane et Endymion et les portraits de trois artistes de la comédie italienne : M. et madame Bérard et mademoiselle Collet. En 1774, il a encore exposé le portrait du duc de Bouillon, peint au pastel ; ceux du comte et de la comtesse de la Tour d'Au-
Enfin, quoique je fusse à peine sortie de l'enfance alors, je me rappelle parfaitement la gaieté de ces soupers de mon père. On me faisait quitter la table avant le dessert; mais de ma chambre j'entendais des rires, des joies, des chansons, auquels je ne comprenais rien, à vrai dire, et qui pourtant n'en rendaient pas moins mes jours de congé délicieux.
A onze ans je sortis tout à fait du couvent, après avoir fait ma première communion, et Davesne, qui peignait à l'huile, me fit demander chez lui, pour m 'apprendre à charger une palette; sa femme 1 venait me chercher. Ils étaient si pauvres, qu'ils me faisaient peine, et pitié. Un jour, comme je désirais finir une tête que j'avais commencée, ils me retinrent à dîner chez eux); ce dîner se composait d'une soupe et de pommes cuites. Tous deux, je crois, ne se restauraient qu'en venant souper chez mon père.
J'éprouvais un grand bonheur de ne plus quitter mes parents. Mon frère 2 , plus jeune que moi de trois ans, était beau comme un ange ; il avait une intelligence fort au-dessus de son âge, et se distinguait dans ses études, au po;nt qu'il rapportait toujours de son collège les témoignages les plus flatteurs. J'étais bien loin d'avoir sa vivacité, son esprit, et surtout son joli visage ; car, à cette époque de ma vie, j'étais laide. J'avais un front énorme, les yeux très-enfoncés;
vergne, de M. Pujos, membre de l'Académie royale de peinture de Toulouse, etc.
1 Davesne a exposé, en 1775, à l'Académie de Saint-Luc, le portrait de sa femme.
' Louis-Jean-Baptiste-Étienne Vigéc est né en décembre 1768, et madame Vigée Le Brun est née en avril 1 755.
mon nez était le seul joli trait de mon visage pâle et amaigri. En outre, j'avais grandi si rapidement qu'il m'était impossible de me tenir droite, je pliais comme un roseau. Toutes ces imperfections désolaient ma mère; j'ai cru m'apercevoir qu'elle avait un faible pour mon frère ; car elle le gâtait, et lui pardonnait aisément ses torts de jeunesse, tandis qu'elle était fort sévère pour moi. En revanche, mon père me comblait de bontés et d'indulgence. Sa tendresse le rendait de plus en plus cher à mon cœur : aussi cet excellent père m'est-il toujours présent, et je ne pense pas avoir oublié un seul mot qu'il ait dit devant moi. Combien de fois, surtout, me suis-je rappelé, en 1789, le trait suivant comme une sorte de prophétie : un jour que mon père sortait d'un dîner de philosophes, où se trouvaient Diderot, Hel^ vétius et d'Alembert, il paraissait si triste, que ma mère lui demanda ce qu'il avait : « Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, répondit-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous.»
Je finis cette longue lettre, ma bien bonne amie, en vous embrassant de toute mon âme.
Mort de mon père. — Notre douleur. — Je travaille dans l'atelier de Briard. — Joseph Vemet ; conseils qu'il me donne. — L'abbé Arnault. — Je visile des galeries de tableaux. — Ma mère Be remarie. — Mon beau-père. — Je fais des portraits. — Le comte Orloff. — Le comte SchouvalofT. — Visite de madame Geoffrin. — La duchesse de Chartres. — Le Palais-Royal. — Mademoiselle Duthé. — Mademoiselle Boquet.
Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies, il me faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au cœur, de la première douleur que j'aie ressentie.
Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle, quand mon père tomba malade. Il avait avalé une arête de poisson, qui s'était fixée dans son estomac, et qui, pour en être extirpée, néces- » sita plusieurs incisions. Les opérations furent faites par le plus habile chirurgien que Ton connût alors, le frère Côme en qui nous avions toute confiance, et qui avait l'air d'un vrai saint. Il soigna mon père avec le plus grand zèle ; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les plaies s'envenimèrent, et, après deux
1 Jean-Bascilhac, dit le frère Gosme ou Côme, né à Ponyastiuc près Tarhes, le 5 avril H03, et mort le 8 juillet 1781. H était fils, petit-fils et neveu de chirurgiens habiles. Il fut lui-même très-instruit et très-bon opérateur. 11 a publié deux ouvrages sur la taille de la pierre, et des observations sur les propriétés de l'alcali.
mois de souffrances, l'état de mon père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit, et je n'essayerai pas de vous peindre ma désolation : j'allais perdre le meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence encourageait mes premiers essais !
Lorsqu'il se sentit près de ses derniers moments, mon père désira revoir mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en sanglotant. Son visage était cruellement altéré ; ses yeux, sa physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvements ; car la pâleur et le froid de la mort l'avaient déjà saisi. Nous prîmes sa main glacée, et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction : Soyez heureux, mes enfants, dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus 1 !
Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus longtemps sans reprendre mes crayons. Doyen venait quelquefois nous revoir, et, comme il avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une grande consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation chérie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette époque que je commençai à peindre d'après nature. Je fis successivement plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après nature et d'après la bosse, le plus souvent à la lampe,
1 Louis Vigée, peintre, ancien adjoint à professeur de l'Académie de Saint-Luc, est mort le 9 mai 1768.
avec mademoiselle Boquet *, que je connus alors. Je me rendais les soirs chez elle, rue Saint-Denis, vis-àvis celle de la Truanderie, où son père tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue ; car nous logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert : aussi ma mère me faisait-elle toujours accompagner.
Dans ce môme temps, nous allions très-souvent, mademoiselle Boquet et moi, dessiner chez Briard le peintre 2 , qui nous prêtait ses dessins et des bustes antiques. Briard peignait médiocrement, quoiqu'il ait fait quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était fort bon dessinateur; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient prendre des leçons chez lui. Il logeait au Louvre, et, pour y dessiner plus longtemps, nous apportions chacune notre petit dîner, dans un panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous régalions, en achetant au concierge d'une des portes du Louvre des morceaux de bœuf à la mode si excellents, que je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon.
1 En 1751, mademoiselle Boquet, membre de l'Académie de Saint-Luc, a exposé, dans les salles de cette académie, le portrait de M. Eisen, peintre, adjoint à recteur. Ce portrait peint à l'huile a été donné par l'auteur pour sa réception à l'Académie de Saint- Luc. Elle a encore exposé, la même année, le portrait de madame Boquet, sa mère, ainsi que plusieurs autres portraits placés sous le n* 179.
3 Gabriel Briard, peintre d'histoire, est né à Paris en 1725, et mort en 1777, il fut nommé membre de l'Académie royale de peinture, le 30 avril 1768. 11 a peint, entre autres grands plafonds, celui du salon du château de Louveciennes dont madame Vigée Le Brun parlera plus tard en racontant ses voyages à Louveciennes chez madame Dubarry.
Mademoiselle Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous rivalisions de beauté; car j'ai oublié de vous dire, chère amie, qu'il s'était fait, en moi, une métamorphose et que j'étais devenue jolie. Ses dispositions pour la peinture étaient remarquables, et mes progrès étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde, ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet i . Ce célèbre artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils. — « Mon enfant, me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les œuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'après nature : la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière. »
J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître proprement dit. Quant à Joseph Vernet, . il a bien prouvé l'excellence de sa méthode par ses œuvres, qui ont été et seront toujours si justement admirées.
Je fls aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie française. C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il parlait peinture et musique avec le plus vif enthousiasme. L'abbé Arnault était un ardent partisan de Gluck, et, plus tard, il
1 Madame Vigée Le Brun a fait, en 1789, le portrait de Joseph Vernet, qui a été exposé au musée du Louvre du vivant de l'autour.
amena chez moi ce grand musicien; car j'aimais aussi la musique passionnément.
Ma mère devenait coquette de ma figure, de ma taille, car j'avais repris de l'embonpoint, ce qui m'avait enfin donné la fraîcheur de la jeunesse. Elle me menait aux Tuileries les dimanches ; elle était encore fort belle elle-même, et tant d'années se sont passées depuis lors, que je puis vous dire aujourd'hui qu'on nous suivait de telle manière, que j'en étais beaucoup plus embarrassée que flattée.
.Ma mère me voyait toujours si affectée de la perle cruelle que j'avais faite, qu'elle n'imagina rien tfe mieux pour m'en distraire que de me mener voir des tableaux. Elle me conduisait au patois du Luxembourg, dont là galerie était ornée alors des chefs-d'œuvre de Rubens, et beaucoup de salles remplies de tableaux des plus grands maîtres. A présent on y voit des tableaux des peintres modernes français. Je suis Ja seule qui n'en ait pas dans cette collection. Ces tableaux ont été transportés depuis au Musée du Louvre, et ceux de Rubens perdent à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits : des tableaux bien ou mai éclairés sont comme des pièces bien ou mal jouées.
Nous allions aussi voir de riches collections chez des particuliers. Rendon de Boisset possédait une galerie de tableaux flamands et français. Le duc de Praslin et le marquis de Lé vis avaient de riches collections des grands maîtres de toutes les écoles. M. Harens de Presle en avait une très-riche en tableaux de maîtres italiens 5 mais aucune ne pouvait 1* 2
se comparer à celle du Palais-Royal, qui avait été faite par le régent, et dans laquelle se trouvaient tant de chefs-d'œuvre des grands maîtres de l'Italie. Elle a été vendue dans la révolution. Un Anglais, lord Stafford, en a acheté la plus grande partie.
Dès que j'entrais dans une de ces riches galeries, on pouvait exactement me comparer à l'abeille, tant j'y récoltais de connaissances et de souvenirs utiles à mon art, tout en m'enivrant de jouissances dans la comlemplation des grands maîtres. En outre, pour me fortifier, je copiais quelques tableaux de Rubens, quelques têtes de Rembrandt, de Vandik, et plusieurs têtes de jeunes filles de Greuze, parce que ces dernières m'expliquaient fortement les semi-tons qui se trouvent dans les carnations délicates; Vandik les explique aussi, mais plus finement.
Je dois à ce travail l'étude si importante de la dégradation des lumières sur les parties saillantes d'une tête, dégradation que j'ai tant admirée dans les têtes de Raphaël, qui réunissent, il est vrai, toutes les" perfections. Aussi est-ce à Rome seulement, et sous le beau ciel de l'Italie, qu'on peut tout à fait juger Raphaël. Lorsque plus tard j'ai pu voir ceux de ses chefs-d'œuvre qui n'ont point quitté leur patrie, j'ai trouvé Raphaël au-dessus de son immense renommée.
Mon père n'avait point laissé de fortune ; à la vérité, je gagnais déjà beaucoup d'argent, ayant beaucoup de portraits à faire ; mais cela ne pouvait suffire aux dépenses de la maison, vu qu'en outre j'avais à payer la pension de mon frère, ses habits, ses livres, etc. Ma mère se vit donc obligée de se remarier ;
LETTRE II. io
elle épousa un riche joaillier 1 , que jamais nous n'avions soupçonné d'avarice, et qui pourtant, sitôt après son mariage 2 , se montra tellement avare qu'il nous refusait jusqu'au nécessaire, quoique j'eusse la bonhomie de lui donner tout ce que je gagnais. Joseph Vernet en était furieux; il me conseillait sans cesse de payer une pension, et de garder l'excédant pour xnoi ; mais je n'en fis rien ; je craignais trop qu'avec un pareil harpagon ma mère n'en souffrît.
Je détestais cet homme, d'autant plus qu'il s'était emparé de la garde-robe de mon père, dont il portait les habits, tout comme ils étaient, sans qu'il les eût fait remettre à sa taille. Vous pouvez comprendre aisément, chère amie, quelle triste impression j'en recevais !
J'avais, comme je vous l'ai dit, beaucoup de portraits à faire, et déjà ma jeune réputation m'attirait la visite d'un grand nombre d'étrangers. Plusieurs grands personnages russes vinrent me voir, entre autres le fameux comte Orloff, l'un des assassins de Pierre III. C'était un homme colossal, et je me rappelle qu'il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur.
Je fis presque aussitôt le portrait du comte Schouvaloff, grand chambellan 3 . Celui-ci alors était âgé, je crois, de soixante ans, et avait été l'amant de l'im-
1 Nommé Jacques François Le Sèvre.
* Ce mariage eut lieu en janvier 1768.
3 Madame Vigée Le Brun indique cependant, dans sa liste de portraits, le portrait de M. Schouvaloff comme ayant été fait en 1175, c'est-à-dire sept ans après le mariage de sa mère.
pératrice Élisabeth II de Russie. Il joignait une politesse bienveillante à un ton parfait, et, comme il était de plus excellent homme, la meilleure compagnie le recherchait.
J'eus dans le même temps la visite de madame Geoffrin 4 , cette femme que son salon a rendue célèbre. Madame Geoffrin réunissait chez elle tout ce qu'on connaissait d'hommes distingués dans la littérature et dans les arts, les étrangers de marque, et les plus grands seigneurs de la cour. Sans naissance, sans talents, sans même avoir une fortune considérable, elle s'était créé ainsi à Paris une existence unique dans son genre, et qu'aucune femme ne pourrait plus s'y faire aujourd'hui. Ayant entendu parler de moi, elle vint me voir un matin, et me dit les choses les plus flatteuses sur ma personne et sur mon talent. Quoiqu'elle ne fût pas alors très-âgée, je lui aurais donné cent ans ; car, non-seulement elle se tenait un peu courbée, mais son costume la vieillissait beaucoup. Elle, était vêtue d'une robe gris de fer, et portait sur sa tête un bonnet à grand papillon, recouvert d'une coiffe noire, nouée sous le menton. A pareil âge maintenant, les femmes, au contraire, réussissent à se rajeunir par le soin qu'elles apportent à leur toilette.
Aussitôt après le mariage de ma mère, nous avions été loger chez mon beau-père, rue Saint-Honoré, visà-vis la terrasse du Palais-Royal, sur laquelle donnaient mes fenêtres* Je voyais souvent la duchesse de
t Madame Geoffrin (Marie-Thérèse Rodet), née à Paris en 1699 et morte, danaia môme ville, en 1777,
Chartres se promener dans le jardin avec ses dames, et je remarquai bientôt qu'elle me regardait avec intérêt et bonté. Je venais de finir le portrait de ma mère, qui faisait grand bruit alors. La duchesse me fit demander pour aller la peindre chez elle. Elle communiqua à tout ce qui l'entourait son extrême bienveillance pour mon jeune talent, en sorte que je ne tardai pas à recevoir la visite de la grande et belle comtesse de Brionne et de sa Aile, la princesse de Lorraine, qui était extrêmement jolie, puis successivement celle de toutes les grandes dames de la cour et du faubourg Saint-Germain.
Puisque j'ai pris le parti, chère amie, de vous avouer que j'étais toujours remarquée au? promenades, aux spectacles, jusque-là que Ton faisait foule autour de moi, vous devinez sans peine que plusieurs amateurs de ma figure me faisaient peindre la leur, dans l'espoir de parvenir à me plaire; mais j'étais • si occupée de mon art, qu'il n'y avait pas moyen de m'en distraire. Puis aussi, les principes de morale et de religion que ma mère m'avait communiqués, me protégeaient fortement contre les séductions dont j'étais entourée. Mon bonheur voulait que je ne connusse pas encore un seul roman. Le premier que j'aie lu (c'était Clarisse ffarlowe, qui m'a prodigieusement intéressée), je ne l'ai lu qu'après mon mariage; jusque-là je ne lisais que des livres saints, la morale des saints Pères entre autres, dont je ne me lassais pas, car tout est là, et quelques livres de classe de mon frère.
Pour en revenir à ces messieurs, dès que je m'a-
i8 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.
percevais qu'ils voulaient me faire des yeux tendres, je les peignais à regards perdus, ce qui s'oppose à ce que l'on regarde le peintre. Alors, au moindre mouvement que faisait leur prunelle de mon côté, je leur disais : J'en suis aux yeux; cela, les contrariait un peu, comme vous pouvez, croire, et ma mère, qui ne me quittait pas, et que j'avais mise dans ma confidence, riait tout bas.
A cette époque, le marquis de Choiseul était du nombre des galants aux yeux tendres, ce qui m'indignait, car il venait d'épouser la plus jolie personne du monde. Elle s'appelait mademoiselle Rabi; c'était une Américaine, âgée de seize ans. Je ne crois pas qu'on ait jamais rien vu de plus parfait.
Les jours de fêtes et les dimanches, après avoir entendu la grand'messe, ma mère et mon beau-père me menaient promener au Palais-Royal. A cette ' époque, le jardin était infiniment plus vaste et plus beau qu'il ne l'est maintenant, étouffé et rétréci par les maisons qui l'environnent de toutes parts. Il y avait à gauche une très-large et très-longue allée, couverte d'arbres énormes, qui formaient une voûte impénétrable au soleil. Là se réunissait la bonne compagnie , en fort grande parure. Quant à la mauvaise, elle se réfugiait plus loin, sous les quinconces.
L'Opéra était alors tout à côté ; [il tenait au Palais. Dans les jours d'été, ce spectacle finissait à huit heures et demie, et toutes les personnes élégantes sortaient même avant la fin, pour se promener dans lo jardin. Il était de mode alors que les femmes
LETTRE Iî. 19
portassent de fort gros bouquets, ce qui joint aux poudres odoriférantes dont chacun parfumait ses cheveux, embaumait véritablement l'air que Ton respirait. Plus tard, mais pourtant avant la révolution, j'ai vu ces soirées se prolonger jusqu'à deux heures du matin; on y faisait de la musique au clair de lune, en plein air. Des artistes, des amateurs, entre autres Garât et Alsevédo, y chantaient. On y jouait de la harpe et de la guitare ; le fameux Saint-Georges 1 y jouait aussi souvent du violon : la foule s'y portait.
C'est là que j'ai vu pour la première fois l'élégante et jolie mademoiselle Duthé, qui se promenait avec d'autres filles entretenues; car jamais alors aucun homme ne se montrait avec ces demoiselles; s'ils les rejoignaient au spectacle, c'était toujours en loges grillées. Les Anglais sont moins délicats sur ce point. Cette même demoiselle Duthé était souvent accompagnée par un Anglais, si fidèle, que, dix-huit ans après, je les ai revus ensemble au spectacle à Londres. Le frère de l'Anglais était avec eux, et Ton me dit qu'ils faisaient tous trois ménage ensemble. Vous ne sauriez avoir une idée, chère amie, de ce qu'étaient les femmes entretenues à l'époque dont je vous parle. Mademoiselle Duthé, par exemple, a mangé des millions; maintenant l'état de courtisane est un état perdu; personne ne se ruine plus pour une fille.
Ce dernier mot m'en rappelle un de la duchesse
1 Le chevalier de Saint -Georges, mulâtre, né à la Guadeloupe en 1745 et mort en 1799. 11 était fils d'une femme de couleur et de M. de Boulogne, qui deviut fermier général.
de Chartres, dont j'aime la naïveté. Je vous ai déjà parlé de cette princesse, digne fille du vertueux et bienfaisant duc de Penthièvre. Quelque temps après son mariage, comme elle était à sa fenêtre, un de ses gentilshommes, voyant passer quelques-unes de ces demoiselles, dit : Voilà des filles. — Comment pouvezvous savoir qu'elles ne sont pas mariées? demanda la duchesse dans sa candide ignorance.
Nous ne pouvions passer dans celte grande allée du Palais-Royal, mademoiselle Boquet et moi, sans fixer vivement l'attention . Toutes deux al ors nous étions âgées de seize à dix-sept ans', et mademoiselle Boquet était fort belle. À dix-neuf ans elle eut la petite vérole, ce qui intéressa si généralement, que de toutes les classes de la société une foule de gens s'empressaient de venir s'informer de ses nouvelles, et que Ton voyait sans cesse une grande quantité de voitures à sa porte. A cette époque réellement la beauté était une illustration.
Mademoiselle Boquet avait un talent remarquable pour la peinture, mais elle l'abandonna presque entièrement après avoir épousé M. Filleul , époque à laquelle la reine la nomma concierge du château de la Muette.
Que ne puis-je vous parler de cette aimable femme, sans me rappeler sa fin tragique? Hélas! je me souviens qu'au moment où j'allais quitter la France, pour fuir les horreurs que je prévoyais, madame Filleul me dit : Vous avez tort de partir ; moi, je reste; car je crois au bonheur que doit nous procurer la révolution. Et cette révolution l'a conduite sur l'é-
chafaudl Elle n'avait point quitté le château de la Muette quand arriva ce temps si justement nommé le temps de la terreur. Madame Chalgrin, fille de Joseph Vernet, et l'amie intime de madame Filleul, vint célébrer dans ce château le mariage de sa fille, sans aucun éclat, comme vous imaginez bien. Cependant, dès le lendemain, les révolutionnaires n'en vinrent pas moins arrêter madame Filleul et madame Chalgrin, qui, disait-on, avaient brûlé les bougies de la nation, et toutes deux furent guillotinées peu de jours après.
Je finis ici cette triste lettre.
Toute à vous.
Mes promenades. — Le Colysée, le Wauxhall d'été. — Marly, Sceaux. — Ma société à Paris. — Le Moine le sculpteur. — Gerbier. — La princesse de Rohan-Rochefort. — La comtesse de Crionne. — Le cardinal de Rohan. — M. de Rhullièvres. — Le duc de Lauzun. — Je fais hommage à l'Académie française des portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère. — Lettre de d'Alembert et sa visite à cette occasion.
Je reprendrai, chère amie, le cours de mes promenades dans ce que je puis appeler l'ancien Paris, tant, depuis ma jeunesse, cette ville a subi de métamorphoses sous tous les rapports. Une des plus fréquentées était la promenade des boulevards du Temple. Tous les jours, mais le jeudi principalement, des centaines de voitures allaient, venaient, ou stationnaient contre les allées où sont encore maintenant les cafés et les parades. Les jeunes gens à cheval caracolaient autour d'elles, commeàLongchamp; car Longchamp existait déjà. Il était même fort brillant. Lçs filles entretenues qui s'y rendaient aussi dépensaient des trésors pour y éclipser tout le monde, et Ton cite une demoiselle Renard, que Ton y vit paraître un jour dans une voiture traînée par quatre chevaux dont les harnais étaient couverts de pierres fausses, imitant le diamant à s'y méprendre. Les allées, ou bas-côtés, étaient pleines d'une foule immense de promeneurs, jouissant du plaisir d'admirer ou de cri-
LETTRE III. l J3
tiquer toutes les belles dames, très-parées, qui passaient dans leurs brillants équipages.
Un des côtés du boulevard, celui où se trouve maintenant le café Turc, offrait un spectacle qui bien souvent m'a donné le fou rire. C'était une longue rangée de vieilles femmes du Marais, assises gravement sur des chaises, et les joues tellement couvertes de rouge qu'elles ressemblaient tout à fait à des poupées. Comme à cette époque les femmes d'un rang élevé pouvaient seules porter du rouge, ces dames croyaient devoir jouir du privilège dans toute sa latitude. Un de nos amis, qui les connaissait pour la plupart, nous dit qu'elles n'avaient d'autre occupation chez elles que celle de jouer au loto du matin au soir, et qu'un jour qu'il revenait de Versailles, quelques-unes d'elles lui demandant des nouvelles, il répondit qu'il venait d'apprendre que M. de La Pénouse devait partir pour aller faire le tour du monde : En vérité, s'écria la maîtresse de la maison, il faut que cet bommé-là soit bien désœuvré !
Plus tard, longtemps après mon mariage, j'ai vu sur ce même boulevard divers petits spectacles. Le seul où j'aie été souvent, et qui m'amusait beaucoup, était celui des Fantoccini de Carlo Périco. Ces marionnettes étaient si bien faites, et leurs mouvements si naturels qu'elles faisaient parfois illusion. Ma fille, qui avait au plus six ans et que j'y menais avec moi, ne doutait pas d'abord que ces personnages ne fussent vivants. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je la menai peu de jours après à la Comédie-Française, où ma loge était assez éloignée du
24 SOUVENIRS DE MADAME V1GÉE LE BHUiN.
théâtre : « et ceux-là, maman, me dit-elle, sont*ils vivants ? o
Le Colysée était encore un lieu de réunion fort à la mode; on l'avait établi dans un des grands carrés des Gbamps-Élysées, en bâtissant une immense rotonde. Au milieu se trouvait un lac, rempli d'une eau limpide, sur lequel se faisaient des joûtes de bateliers. On se promenait tout autour dans de larges allées sablées, et garnies de sièges. Quçmd la nuit venait, tout le monde quittait le jardin pour se réunir dans un salon immense où Ton entendait tous les soirs une excellente musique à grand orchestre. Mademoiselle Lemaure, très-célèbre alors, y a chanté plusieurs fois, ainsi que beaucoup d'autres fameuses cantatrices. Le large perron qui conduisait à cette salle du concert était le rendez-vous de tous les jeunes élégants de Paris, qui, placés sous les portiques illuminés, ne laissaient point passer une femme sans lancer une épigramme. Un soir, comme j'en descendais les degrés avec ma mère, le duc de Chartres, depuis Philippe-Egalité, se tenait là, donnant le bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres femmes qui se présentaient à leurs yeux n'échappaient point à leurs sarcasmes les plus infâmes. — Ahl pour celle-ci, dit le duc très-haut en me désignant, il n'y a rien à dire. Ce mot, que beaucoup de personnes entendirent ainsi que moi, me causa une si grande satisfaction, que je me le rappelle encore aujourd'hui avec un certain plaisir.
A peu près dans le même temps* il existait sur le boulevard du Temple ce qu'on appelait le Wauxhall
LETTRE III. 2o
d'été, dont le jardin n'était autre chose qu'un large espace destiné à la promenade et autour duquel s'élevaient des gradins couverts, où s'asseyait la bonne compagnie. On s'y réunissait de jour en été, et la soirée finissait par un très-beau feu d'artifice.
Tous ces lieux étaient bien plus à la mode, alors, que ne Test maintenant Tivoli. Il est même assez étonnant que les Parisiens, qui n'ont pour toutes promenades que les Tuileries et le Luxembourg, aient renoncé à ces établissements, moitié citadins, moitié champêtres, où Ton allait respirer le soir en prenant des glaces.
Mon vilain beau-père, ennuyé sans doute des hommages publics que l'on rendait à la beauté de ma mère, et j'oserai dire aussi à la mienne, nous interdit les promenades, et nous dit un jour qu'il allait louer une campagne. A ces mots le cœur me battit de joie ; car j'aimais passionnément la campagne. J'avais d'autant plus le désir d'y séjourner que j'en éprouvais un besoin réel, attendu que je couchais alors presque au pied du lit de ma mère, dans un coin enfoncé et où le jour n'arrivait jamais. Aussi le matin, quel temps qu'il fît, mon premier soin était d'ouvrir la fenêtre pour respirer, tant j'avais soif d'air.
Mon beau-père loua donc une petite bicoque à Chaillot, et nous allions y coucher le samedi pour revenir à Paris le lundi matin. Dieu l quelle campagne ! imaginez-vous, ma chère, un très-pelit jardin de curé; point d'arbresj point d'autre abri contre le soleil qu'un petit berceau où mon beau-père avait planté des haricots et des capucines qui ne poussaient pas. Encore
n'avions-nous que le quart de ce charmant jardin; il était séparé en quatre parties par de petits bâtons, el les trois autres étaient louées à des garçons de boutique, qui, tous les dimanches, venaient s'amuser à tirer des coups de fusil sur les oiseaux. Ce bruit perpétuel me mettait dans un état de désespoir, outre que j'avais une peur affreuse d'être tuée par ces maladroits, tant ils visaient de travers.
Je ne comprenais pas qu'on pût appeler la campagne, ce lieu si bête, si anti-pittoresque, où je m'ennuyais au point que je bâille de souvenir en vous écrivant ceci. Enfin mon bon ange amena à mon secours une amie de ma mère, madame Suzanne, qui vint dîner un jour àChaillot avec son mari 4 > Tous deux eurent pitié de moi, de mon ennui, el me menèrent quelquefois faire des courses charmantes. Malheureusement on ne pouvait pas compter sur M. Suzanne tous les dimanches, car il avait une singulière maladie : de deux jours l'un, il s'enfermait dans sa chambre, sans voir personne, pas même sa femme; ne voulant ni parler ni manger. Le lendemain, il est vrai, il reprenait toute sa gaieté et ses manières habituelles ; mais vous sentez que, pour faire une partie avec lui, il fallait se tenir au courant de l'intermittence de sa santé.
Nous allâmes d'abord à Marly-le-Roi, et là, pour la première fois, je pris l'idée d'un séjour enchanteur. De chaque côté du château, qui était superbe, s'élevaient six pavillons, qui se communiquaient par des
1 M. Suzanne était sculpteur et membre de l'Académie de Saint- Luc. Il a exposé en 17 60, 1762 et 1764.
berceaux de jasmin et de chèvrefeuille. Des eaux magnifiques, qui tombaient en cascades du haut d'une montagne située derrière le château, fournissaient un immense canal, sur lequel se promenaient des cygnes. Ces beaux arbres, ces salles de verdure, ces bassins, ces jets d'eau, dont un s'élevait à une hauteur si prodigieuse qu'on le perdait de vue; tout était grand, tout était royal, tout y parlait de Louis XIV. L'aspect de ce séjour ravissant me fit alors tant d'impression, qu'après mon mariage, je suis retournée souvent à Marly. Un matin j'y ai rencontré la reine Marie-Antoinette, qui se promenait dans le parc avec plusieurs dames de sa cour. Toutes étaient en robes blanches, et si jeunes, si jolies, qu'elles me firent l'effet d'une apparition. J'étais avec ma mère, et je m'éloignais, quand la reine eut la bonté de m'arrôler, m'engageant à continuer ma promenade partout où il me plairait. Hélas! quand je suis revenue en France, en 1802, j'ai couru revoir mon noble et riant Marly. Le palais, les arbres, les cascades, les bassins, tout avait disparu; je n'ai plus trouvé qu'une seule pierre, qui m'a semblé marquer le milieu du salon.
M. et madame Suzanne me menèrent voir aussi le château et le parc de Sceaux. Une partie de ce parc, celle qui avoisinait le château, était dessinée régulièrement en gazons, en parterres, remplis de mille fleurs, comme le jardin des Tuileries, l'autre n'offrait aucune symétrie ; mais un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la rendaient de beaucoup préférable selon moi. Une chose qui prouvait la bonté du maître de ce magnifique séjour, c'est
que le parc de Sceaux était une proménade publique ; l'excellent duc de Penthièvre avait toujours voulu que tout le monde y entrât, et les dimanches principalement ce parc était très-fréquenté.
Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer dans notre triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout à fait à Paris, où je passai de la manière la plus agréable le temps que me laissait mon travail. Dès l'âge de quinze ans, j'avais été répandue dans la haute société ; je connaissais nos premiers artistes, en sorte que je recevais des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j'ai dîné en ville pour la première fois chez le sculpteur Le Moine, alors en grande réputation. Le Moine était d'une simplicité extrême; mais il avait le bon goût de rassembler chez lui une foule d'hommes célèbres et distingués;
ses deux filles faisaient parfaitement les honneurs de sa maison. Je vis là le fameux Lekain *, qui me fit peur, tant ir avait l'air sombre et farouche; ses énormes sourcils ajoutaient encore à l'expression si peu gracieuse de son visage. Il ne parlait point, mais il mangeait énormément. A côté de lui, tout en face de moi, se trouvait la plus jolie femme de Paris, madame de Bonneuil a , mère de madame Regnault Saint-Jean d'Angely, qui alors était fraîche comme une rose. Sa
1 Henri-Louis-Cain dit Lekain, célèbre tragédien, né à Paris, le 14 avril 17*?8, et mort dans la môme ville, le 8 février 1778. Le Journal manuscrit des représentations de Lekain se trouve à la bibliothèque impériale de Paris. Ses mémoires ont été publiés par son fils aîné.
* M. Vigée Le Brun a fait en 1773 trois portraits de madame de Bonneuil.
beauté si douce avait tant de charme que je ne pouvais en détourner mes yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi placée près de son mari, qui était laid comme un singe, et que les figures de Lekain et de M. de Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle n'avait pas besoin.
C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, le célèbre avocat; sa fille, madame de Roissy, était fort belle, et c'est une des premières femmes dont j'aie fait le portrait *. Nous avions souvent, à ces dîners, Grétry, Latour, fameux peintre au pastel ; on riait, on s'amusait. L'usage à cette époque était de chanter au dessert : madame de Bonneuil, qui avait une voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry. puis venait le tour de toutes les jeunes demoiselles, dont cette mode, il faut l'avouer, faisait le supplice; car on les voyait pâlir, trembler, au point de chanter souvent faux. Malgré ces petites dissonances, le dîner finissait gaiement, et Ton se quittait toujours à regret, bien loin de demander sa voiture en se levant de table, ainsi qu'on le fait aujourd'hui.
Je ne puis cependant parler des dîners actuels que par ouï-dire, attendu que, peu de temps après celui dont je vous parle, j'ai cessé pour toujours de dîner en ville. Les heures de jour m'étaient réellement trop précieuses pour les donner à la société, et un bien petit événement qui m'arriva vint me décider tout à coup à ne plus sortir que le soir. J'avais accepté à dîner chez la princesse der Rohan-Rochefort. Tout habillée
i C'est en 1773 que madame Vigée Le Brun a fait les portraits de madame et de M. Roissy.
et prête à monter en voiture, l'idée me prend d'aller revoir un portrait que j'avais commencé le malin. J'étais vêtue d'une robe de satin blanc, que je mettais pour la première fois; je m'assieds, sur une chaise, qui se trouvait en face de mon chevalet, sans m'apercevoir que ma palette était posée dessus; vous jugez que je mis ma robe dans un tel état que je fus obligée de restçr chez moi, et dès lors je pris la résolution de ne plus accepter que des soupers.
Les dîners de la princesse de Rohan-Rochefort 1 étaient charmants. Le fond de sa société se composait de la belle comtesse de Brionne et de sa fille la princesse de Lorraine, du duc de Choiseul, du cardinal de Rohan,deM. de Rulhières, l'auteur des Disputes ; ma\$ le plus aimable de tous les convives était sans contredit le duc deLauzun; on n'a jamais eu autant d'esprit et de gaieté, il nous charmait tous. Souvent la soirée se passait à faire de la musique, et quelquefois je chantais en m'accompagnant sur la guitare. On soupait à dix heures et demie ; nous n'étions jamais plus de dix ou douze à table. C'était à qui serait le plus aimable et le plus spirituel. J'écoutais seulement, comme vous pouvez croire, et, quoique trop jeune pour apprécier entièrement le charme de cette conversation, elle me dégoûtait de beaucoup d'autres.
Je vous ai dit souvent, chère amie, que ma vie de jeune fille n'avait ressemblé à aucune autre, non-seulement mon talent, tout faible que je le trouvais, quand je pensais aux grands maîtres, me faisait
1 Madame Vigée Le Brun a fait, en 1776, le portrait du prince de Rohan-Rochefort et celui de sa fille.
accueillir et rechercher dans tous les salons ; mais je recevais parfois des preuves d'une bienveillance pour ainsi dire publique, dont j'éprouvais beaucoup de joie, je vous l'avoue franchement. Par exemple, j'avais fait, d'après les gravures du temps, les portraits du cardinal de Fleury et de La Bruyère. J'en fis hommage à l'Académie française, qui, par l'organe de d'Alembert, son secrétaire perpétuel, m'adressa la lettre que je copie ici, et que je conserve précieusement :
Mademoiselle,
L'Académie française a reçu avec toute la reconnaissance possible la lettre charmante que vous lui avez écrite, et les beaux portraits de Fleury et de La Bruyère que vous avez bien voulu lui envoyer pour être placés dans sa salle d'assemblée, où elle désirait depuis longtemps de les voir. Ces deux portraits, en lui retraçant deux hommes dont le nom lui est cher, lui rappelleront sans cesse, Mademoiselle, le souvenir de tout ce qu'elle vous doit et qu'elle est très -flattée de vous devoir; ils seront de plus à ses yeux un monument durable de vos rares talents, qui lui étaient connus par la voix publique, et qui sont encore relevés en vous par l'esprit, par les grâces et par la plus aimable modestie. *
La compagnie, désirant de répondre à un procédé aussi honnête que le vôtre, de la manière qui peut vous être la plus agréable, vous prie, Mademoiselle, de vouloir bien accepter vos entrées à toutes ses as-
semblées publiques. C'est ce qu'elle a arrêté dans son assemblée d'hier par une délibération unanime qui a été sur-le-champ insérée dans ses registres et dont elle m'a chargé de vous donner avis en y joignant tous ses remercîments. Cette commission me flatte d'autant plus qu'elle me procure l'occasion de vous assurer, Mademoiselle, de l'estime distinguée dont je suis pénétré depuis longtemps pour vos talents et pour votre personne, et que je partage avec tous les gens de goût, et avec tous les gens honnêtes.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
D'ALEMBERT, Secrétaire perpétuel de l'Académie française,
Paris, 10 août 1775.
L'hommage de ces deux portraits à l'Académie me procura bientôt l'honneur de la visite de d'Alembert, petit homme sec et froid, mais d'une politesse exquise. Il resta longtemps et parcourut mon atelier, en me disant mille choses flatteuses. Je n'ai jamais oublié qu'il venait de sortir, quand une grande dame, qui s'était trouvée là, me demanda si j'avais fait d'après nature ces portraits de La Bruyère et de Pleury dont on venait de parler ? — « Je suis un peu trop jeune pour cela, » répondis-je sans pouvoir m'empêcher de rire, mais fort contente pour la pauvre dame que l'académicien fût parti.
Adieu, chère amie.
Mon mariage. — Je prends des élèves; madame Benoist. — Je renonce à cette école. — Mes portraits; comment je les costume. — Séance de l'Académie française. — Ma flHe. — La duchesse de Mazarin. — Les ambassadeurs de Tipoo-Saïb. — Tableaux que je fais d'après eux. — Dîner qu'ils me donnent.
Chère amie, mon beau-père s'étant retiré du commerce, nous allâmes loger à l'hôtel Lubert, rue de Gléry. M. Le Brun venait d'acheter cette maison *; il l'habitait, et, dès que nous fûmes établis, j'allai voir les magnifiques tableaux de toutes les écoles, dont son appartement était rempli. J'étais enchantée d'un voisinage qui me mettait à môme de consulter les chefsd'œuvre des maîtres. M. Le Brun me témoignait une extrême obligeance en me prêtant, pour les copier, des tableaux d'une beauté admirable et d'un grand prix. Je lui devais ainsi les plus fortes leçons que je pusse prendre, lorsque au bout de six mois il me demanda en mariage. J'étais loin de vouloir l'épouser, quoiqu'il fût très-bien fait et qu'il eût une figure agréable. J'avais alors vingt ans; je vivais sans inquiétudesur mon avenir puisque je gagnais beaucoup d'argent, en sorte que je ne sentais aucun désir de me marier. Mais ma mère, qui croyait M. Le Brun fort riche, ne cessait de m'engager avec instances à ne point refuser un parti
1 M. Le Brun n'en était alors que principal locataire; il l'acheta plus tard.
34 SOUVEiNIHS DE MADAME V1GÉE LE BRUN.
aussi avantageux. Je me décidai enfin à ce mariage *, poussée surtout par l'envie de me soustraire au tourment de vivre avec mon beau-père, dont la mauvaise humeur augmentait chaque jour depuis qu'il était oisif. Je me sentais si peu entraînée, toutefois, à faire le sacrifice de ma liberté, qu'en allant à l'église, je me disais encore : Dirai-je oui? dirai-je non ? Hélas ! j'ai dit oui, et j'ai changé mes peines contre d'autres peines. Ce n'est pas que M. Le Brun fût un méchant homme : son caractère offrait un mélange de douceur et de vivacité ; il était d'une grande obligeance pour tout le monde, en un mot il était assez aimable; mais sa passion effrénée pour les femmes de mauvaises mœurs, jointe à la passiori du jeu, dont causé la ruine de sa fortune et de la mienne, dontil disposait entièrement; au point qu'en 1789, lorsque je quittai la France, je ne possédais pas vingt francs de revenu, après avoir gagné, pour ma part, plus d'un million. Il avait tout mangé.
Mon mariage fut tenu quelque temps secret :
M. Le Brun, ayant dû épouser la fille d'un Hollandais avec lequel il faisait un grand commerce en tableaux, me pria de ne point le déclarer avant qu'il eût terminé ses affaires. J'y consentis d'autant plus volontiers, que je m quittais pas sans un grand regret mon nom de fille, sous lequel j'étais déjà très-connue ;
1 Le mariage de mademoiselle Élisabeth-Louise Vigée, fille de Louis Vigée, peintre et membre de l'Académie de Saint-Luc, et de dame Jeanne Maissin, son épouse, avec Jean-Baptiste-Pierre Le Brun, peintre, fils de Pierre Le Brun et de Françoise Bouffé, son épouse, a été célébré le 11 janvier 1776.
mais ce mystère, qui dura peu, n'en eut pas moins un résultat assez effrayajit pour mon avenir. Plusieurs personnes, qui croyaient simplement que j'allais épouser M. Le Brun, venaient me trouver pour me détourner de faire une pareille sottise. Tantôt c'était Auber, joaillier de la couronne, qui me disait avec amitié : « Vous feriez mieux de vous attacher une pierre au cou et de vous jeter dans la rivière que d'épouser Le Brun. » Tantôt c'était la duchesse d'Aremberg, accompagnée de madame de Ganillac, de madame de Souza, alors ambassadrice de Portugal, toutes trois si jeunes et si jolies, qui m'apportaient leurs conseils tardifs quand j'étais mariée depuis quinze jours. — Au nom du ciel, me disait la duchesse, n'épousez pas M. Le Brun, vous seriez trop malheureuse. Puis elle me contait une foule de choses que j'avais le bonheur de ne pas croire entièrement, quoiqu'elles se soient trop confirmées depuis ; mais ma mère, qui se trouvait là, avait peine à retenir ses larmes.
Enfin la déclaration de mon mariage vint mettre un terme à cés tristes avertissements, qui, grâce à ma chère peinture, avaient peu altéré ma gaieté habituelle. Je ne pouvais suffire aux portraits qui m'étaient demandés de toutes parts, et quoique M. Le Brun prît dès lors l'habitude • de s'emparer des paiements, il n'en imagina pas moins, pour augmenter notre, revenu, de me faire avoir des élèves. Je consentis à ce qu'il désirait, sans prendre le temps d'y réfléchir, et bientôt il me vint plusieurs demoiselles auxquelles je montrais à faire des yeux, des nez,
des ovales, qu'il fàllait reloucher sans cesse, ce qui me détournait de mon travail et m'ennuyait fortement.
Parmi mes élèves se trouvait mademoiselle Émilie Roux de La Ville, qui depuis a épousé M. Benoist, directeur des Droits réunis, et pour laquelle Demoustiers a écrit les Lettres sur la Mythologie. Elle peignait au pastel des têtes où s'annonçait déjà le talent qui lui a donné une juste célébrité. Mademoiselle Émilie était la plus jeune de mes élèves, pour la plupart plus âgées que moi, ce qui nuisait prodigieusement au respect que doit imprimer un chef d'école. J'avais établi l'atelier de ces demoiselles dans un ancien grenier à fourrage, dont le plafond laissait à découvert de fort grosses poutres. Un matin, je monte et je trouve mes élèves, qui venaient d'attacher une corde à l'une de ces poutres, et qui se balançaient à qui mieux mieux. Je prends mon air sérieux, je gronde, je fais un discours superbe sur la perte du temps ; puis voilà que je veux essayer la balançoire, et que je m'en amuse plus que toutes les autres. Vous jugez qu'avec de pareilles manières il m'était difficile de leur imposer beaucoup, et cet inconvénient, joitft à l'ennui de revenir à l'ABC de mon art en corrigeant des études, me fit renoncer bien vite à tenir atelier.
L'obligation de laisser mes chers pinceaux pendant quelques heures avait encore ajouté, je crois, à mon amour pour le travail ; je ne quittais plus ma peinture qu'à la nuit tout à fait close, et le nombre de portraits que j'ai faits à cette époque est vraiment prodigieux* Comme j'avais horreur du costume' que
les femmes portaient alors, je faisais tous mes efforts pour le rendre un peu plus pittoresque, et j'étais ravie, quand j'obtenais la confiance de mes modèles, de pouvoir les draper à ma fantaisie. On ne portait point encore de châles ; mais je disposais de larges écharpes, légèrement entrelacées autour du corps et sur les bras, avec lesquelles je tâchais d'imiter le beau style des draperies de Raphaël et du Dominicain, ainsi que vous avez pu le voir en Russie dans plusieurs de mes portraits; notamment dans celui de ma fille jouant de la guitare. En outre, je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la belle duchesse de Grammont-Caderousse qu'elle n'en mettrait pas pour se faire peindre 1 ; ses cheveux étaient d'un noir d'ébène ; je les séparai sur le front, arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance, qui finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne dérangeait rien à sa coiffure et allait ainsi au spectacle ; une aussi jolie femme devait donner le ton : cette mode prit doucement, puis devint enfin générale. Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la Reine, je la suppliai de ne point mettre de poudre et de par* tager ses cheveux sur son front. — Je serai la dernière à suivre cette mode, dit la Reine en riant, je ne veux pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front.
Je tâchais autant qu'il m'était possible de donner aux femmes que je peignais l'attitude et l'expression de leur physionomie; celles qui n'avaient pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et
* Madame Vigée Le Brun a fait ce portrait en 1789.
nonchalamment appuyées. Enfin, il faut croire qu'elles étaient contentes ; car je ne pouvais suffire aux demandes ; on avait de la peine à se faire placer sur ma liste ; en un mot j'étais à la mode ; il semblait que tout se réunît pour m'y mettre. Vous en jugerez par la scène suivante, qui m'a toujours laissé un souvenir si flatteur. Quelque temps après mon mariage, j'assistais à une séance de l'Académie française ; La Harpe 1 y lut son discours sur les talents des femmes. Quand il en vint à ces vers où l'éloge est si fort exagéré, et que j'entendais pour la première fois :
Le Brun, de la beauté* le peintre et le modèle, Moderne JRosalba, mais plus brillante qu'elle, Joint la voix de Favart au souris de Vénus, etc.
l'auteur du Warwick me regarda : aussitôt tout le public, sans en excepter la duchesse de Chartres et le roi de Suède qui assistaient à la séance, se lève, se retourne vers moi, en m'applaudissant avec de tels transports que je fus prête à me trouver mal de confusion.
Ces jouissances d'amour-propre, dont je vous parle, chère amie, parce que vous avez exigé que je vous dise tout, sont bien loin de pouvoir se comparer à la jouissance que j'éprouvai lorsque, au bout de deux années de mariage, je devins grosse. Mais ici vous allez voir combien cet extrême amour de mon art me
i Jean-François de La Harpe, né à Paris, le 20 novembre 1739, est mort dans cette môme ville, le 11 février 1803. 11 était fils de Jean-François Delharpe et de Marie-Louise Devienne. Le rédacteur de l'acte de baptême ayant écrit, sur le registre de l'état civil, Jean- François de Laharpe au lieu de Delharpe, l'illustre fils de M. Delharpe est le seul de ses enfants qui ait porté le nom de Laharpe.
rendait imprévoyante sur les petits détails de la vie ; car, tout heureuse que je me sentais, à l'idée de devenir mère, les neuf mois de ma grossesse s'étaient passés sans que j'eusse songé le moins du monde à préparer rien de ce qu'il faut pour une accouchée. Le jour de la naissance de ma fille, je n'ai point quitté mon atelier, et je travaillais à ma Vénus qui lie les ailes de l'Amour, dans les intervalles que me laissaient les douleurs.
Madame de Verdun, ma plus ancienne amie, vint me voir le malin. Elle pressentit que j'accoucherais dans la journée, et, comme elle connaissait mon étourderie, elle me demanda si j'étais pourvue de tout ce qui me serait nécessaire; à quoi je lui répondis d'un air étonné queje ne savais pas cequi m'était nécessaire. — Vous voilà bien, reprit-elle, vous êtes un vrai gârçon. Je vous avertis, moi, que vous accoucherez ce soir. — Non! non! dis-je, j'ai demain séance, je ne veux pas accoucher aujourd'hui. Sans me répondre, madame de Verdun me quitta un instant pour envoyer chercher l'accoucheur, qui arriva presque aussitôt. Je le renvoyai, mais il resta caché chez moi jusqu'au soir, et à dix heures ma fille vint au monde 1 . Je n'essaierai pas de décrire la joie qui me transporta quand j'entendis crier mon enfant. Cette joie, toutes les mères la connaissent; elle est d'autant plus vive qu'elle se joint au repos qui succède à des douleurs atroces, et, selon moi, M. Dubuc l'exprimait parfaitement en disant : Le bonheur, c'est l'intérêt dans le calme.
1 Mademoiselle Jeanne-Julie-Louise Le Brun est née en février 1780.
Pendant ma grossesse j'avais peint la duchesse de Mazarin 1 , qui n'était plus jeune, mais qui était encore belle; ma fille avait ses yeux et lui ressemblait prodigieusement. Cette duchesse de Mazarin est celle qu'on disait avoir été douée à sa naissance par trois fées : la fée Richesse, la fée Beauté, et la fée Guignon. Il est certain que la pauvre femme ne pouvait rien entreprendre, pas môme de donner une fêle, sans qu'un accident quelconque ne vînt se jeter à la traverse. On a souvent conté plusieurs accidents de sa vie dans ce genre ; en voici un moins connu. Un soir qu'elle donnait à souper à soixante personnes, elle imagine de faire placer au milieu de la table un énorme pâté, dans lequel se trouvaient enfermés une centaine de petits oiseaux vivants. Sur un signe de la duchesse, on ouvre le pât'é, et voilà cette volatile effarouchée qui vole sur les visages, qui se niche dans les cheveux des femmes, toutes très-parées et coiffées avec soin. Vous imaginez l'humeur, les cris! On ne pouvait se débarrasser de ces malheureux oiseaux ; enfin on fut obligé de se lever de table, en maudissant une si solte invention.
La duchesse de Mazarin était devenue fort grosse ; on mettait un temps infini à la corser. Une visite lui vint un jour tandis qu'on la laçait, et une de ses femmes courut à la porte, en disant : « N'entrez pas avant que nous ayons arrangé les chairs. » Je me rappelle que cet excès d'embonpoint excitait l'admiration des ambassadeurs turcs. Comme on leur demandait à l'Opéra quelle femme leur plaisait davantage de
1 Ce portrait donc a été fait en 1780. Il se trouve à cette date dans la liste des portraits de madame Vigée Le Brun.
toutes celles qui remplissaient les loges, ils répondirent sans hésiter que la duchesse de Mazarin était la plus belle, parce qu'elle était la plus grosse.
Puisque je vous parle d'ambassadeurs, je ne veux pas oublier de vous dire comment j'ai peint dans ma vie deux diplomates, qui, pour être cuivrés, n'en avaient pas moins des têtes superbes. En 1788, des ambassadeurs furent envoyés à Paris par l'empereur Tipoo-Saïb 1 . Je vis ces Indiens à l'Opéra, et ils me parurent si extraordinairement pittoresques que je voulus faire leurs portraits. Ayant communiqué mon désir à leur interprète, je sus qu'ils ne consentiraient jamais à se laisser peindre si la demande ne venait pas du roi, et j'obtins cette faveur de Sa Majesté. Je me rendis à l'hôtel qu'ils habitaient, car ils voulaient être peints chez eux, avec de grandes toiles et des couleurs. Quand j'arrivai dans leur salon, un d'eux apporta de l'eau de rose et m'en jeta sur les mains; puis le plus grand, qui s'appelait Davich Khan, me donna séance. Je le fis en pied, tenant son poignard. Les draperies, les mains, tout fut fait d'après lui, tant il se tenait avec complaisance. Je laissai sécher le tableau dans un autre salon et je commençai le portrait du vieux ambassadeur, que je représentai assis avec
1 Tipoo-Saïb, sultan du Maïssour, né en 1749, tué d'un coup de mousquet, le 4 mai 1799, à Seringapatam, par un soldat anglais. Il avait envoyé en France, dans Tannée 1787, une ambassade chargée de conclure une alliance offensive et défensive avec le roi Louis XVI, et de lui demander des secours contre les Anglais qu'il voulait chasser de l'Inde. La mission n'ayant pas réussi, Tipoo-Saïb s'en prit à. ses ambassadeurs, et se vengea de leur insuccès en leur faisant couper la tete aussitôt après leur retour à Maïssour.
son fils près de lui. Le père surtout avait une tête superbe. Tous deux étaient vêtus de robes de mousseline blanche, parsemée de fleurs d'or ; et ces robes, espèces de tuniques avec de larges manches plissées ' en travers, étaient retenues par de riches ceintures. Je ! finis chez eux entièrement ce tableau, à l'exception du fond et du bas des robes.
Madame de Bonneuil, à qui j'avais parlé de mes séances, désirait beaucoup voir ces ambassadeurs. I1& nous invitèrent toutes deux à dîner, et nous acceptâmes par pure curiosité. En entrant dans la salle à manger, nous fûmes un peu surprises de trouver le dîner servi par terre, ce qui nous obligea à nous tenir, comme eux, presque couchés autour de la table. Ils nous servirent avec leurs mains ce qu'ils prenaient dans les plats, dont l'un contenait une fricassée de pieds de mouton à la sauce blanche, très-épicée, et l'autre, je ne sais quel ragoût. Vous devez penser que nous fîmes un triste repas : il nous répugnait trop de , les voir employer leurs mains bronzées en guise de cuillères.
Ces ambassadeurs avaient amené avec eux un jeune homme, qui parlait un peu le français. Madame de Bonneuil, pendant les séances, lui apprenait à chanter Annette à l'âge de quinze ans. Lorsque nous allâmes faire nos adieux, ce jeune homme nous dit sa chanson, et nous témoigna le regret de nous quitter en disant : « Ah ! comme mon cœur pleure ! » Ce que je trouvai fort oriental et fort bien dit.
Lorsque le portrait de Davich Khan fut sec, je l'envoyai chercher; mais il l'avait caché derrière son lit
et ne voulait point le rendre, prétendant qu'il fallait une âme à ce portrait. Ce refus donna lieu à de fort jolis vers qui me furent adressés et que je copie ici :