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A MADAME LE BRUN

Au sujet du portrait de Davich Khan y et du préjugé des Orientaux

contre la peinture.

Ce D'est point aux climats où régnent les sultans Que le marbre s'anime et la toile respire.

Les préjugés de leurs imans Du dieu des arts ont renversé l'empire.

Ils ont rêvé qu'Allah, jaloux de nos talents, Doit, en jugeant les mondes et les âges, Donner une àme à ces images Qui sauvent la beauté du ravage des temps.

Sublime Allah 1 tu ris de cette erreur impie !

Tu conviendras, voyant cette copie, Où l'art de la nature a surpris les secrets, Que, comme toi, le génie a ses flammes ; Et que Le Brun, en peignant des portraits, Sait aussi leur donner une âme.

Je ne pus avoir mon tableau qu'en employant la supercherie ; et, lorsque l'ambassadeur ne le retrouva plus, il s'en prit à son valet de chambre qu'il voulait tuer. L'interprète eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'on ne tuait pas les valets de chambre à Paris, et fut obligé de lui dire que le roi de France avait fait demander le portrait.

Ces deux tableaux ont été exposés au salon de 1789. Après la mort de M. Le Brun, qui s'était emparé de tous mes ouvrages, ils ont été vendus, et j'ignore qui les possède aujourd'hui.

Adieu, chère et aimable amie.

La Reine. — Mes séances à Versailles. — Portraits que j'ai fait d'elle à différentes époques. — Sa bonté. — Louis XVI. — Dernier bal de la Cour à Versailles. —Madame Élisabeth . — Monsieur, frère du roi. — La princesse Lamballe.

C'est en Tannée 1779, ma chère amie, que j'ai fait pour la première fois le, portrait de la Reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Marie- Antoinette était grande, admirablement bien faite, assez grosse sans Fôlre trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui mar- | chait le mieux ; portant la tôte fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux I et de bienveillant. Enfin il est très-difficile de donner, à qui n'a pas vu la Reine, une idée de tant de grâces et 1 de tant de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers ; elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux ; leur couleur était presque bleue*; son regard était spirituel et doux, son nez était fin et joli et sa bouche n'était pas trop grande, quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'enaijamais vu d'aussi brillant, et brillant est le

root; car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait point d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'effet à mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre cette fraîcheur, ces tons si fins qui n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés chez aucune autre femme.

A la première séance, l'air imposant de la Reine m'intimida d'abord prodigieusement ; mais Sa Majesté me parla avec tant de bonté que sa grâce si bienveillante dissipa bientôt cette impression. C'est alors que je fis le portrait qui la représente avec un grand panier, vêtue d'une robe de satin et tenant une rose à la main. Ce portrait était destiné à son frère, l'empereur Joseph II, et la Reine n'en ordonna deux copies : l'une pour l'impératrice de Russie, l'autre pour ses appartements de Versailles ou de Fontainebleau.

J'ai fait successivement à diverses époques plusieurs autres portraits de la Reine.

Je ne sais pour lequel La Harpe fit les vers suivants :

Ql'ATRAIN POUR LE PORTRAIT DE LA REINE.

Le ciel mit dans ses traits cet éclat qu'on admire ; France, il la couronna pour ta félicité :

Un sceptre est inutile avec tant de beauté; Mais à tant de vertus il fallait un empire.

Dans l'un, je ne l'ai peinte que jusqu'aux genoux, avec une robe nacarat et placée devant une table, sur laquelle elle arrange des ileurs dans un vase. On peut croire que je préférais beaucoup la peindre sans grande toilette et surtout sans grand panier. Ces

portraits étaient donnés à ses amis ou à des ambassadeurs. Un entre autres la représente coiffée d'un chapeau de paille et habillée d'une robe de mousseline blanche dont les manches sont plissées en travers, mais assez ajustées : quand celui-ci fut exposé au salon, les méchants ne manquèrent pas* de dire que la reine s'était fait peindre en chemise; car nous étions en 1786, et déjà la calomnie commençait à s'exercer sur elle.

Ce portrait toutefois n'en eut pas moins un grand succès. Vers la fin de l'exposition on fit une petite pièce au Vaudeville, qui, je crois, avait pour titre : la Réunion des Arts. Brongniart, l'architecte, et sa femme, que l'auteur avait mis dans sa confidence, firent louer une loge aux premières et vinrent me chercher le jour de la première représentation pour me conduire au spectacle. Gomme je ne pouvais nullement me douter de la surprise qu'on me ménageait, vous pouvez juger de mon émotion lorsque la Peinture arriva, et que je vis l'actrice qui la représentait me copier d'une manière surprenante, en peignant le portrait de la Reine. Au môme instant, tout ce qui était au parterre et dans les loges se retourna vers moi en applaudissant à tout rompre : je ne crois pas que l'on puisse être jamais aussi touchée, aussi reconnaissante que je le fus ce soir-là.

La timidité que m'avait irtspirée le premier aspect de la Reine avait entièrement cédé à cette gracieuse bonté qu'elle me témoignait toujours. Dès que Sa Majesté eut entendu dire que j'avais une jolie voix, elle me donnait peu de séances sans me faire chanter

avec elle plusieurs duos de Grétry, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne fût pas d'une grande justesse. Quant à son entretien, il me serait difficile d'en peindre toute la grâce, toute la bienveillance ; je ne crois pas que la reine Marie- Antoinette ait jamais manqué l'occasion de dire une chose agréable à ceux qui avaient l'honneur de l'approcher, et la bonté qu'elle m'a toujours témoignée est un de mes plus doi^x souvenirs.

Un jour il m'arriva de manquer au rendez-vous qu'elle m'avait donné pour une séance; parce que, étant alors très-avancée dans ma seconde grossesse *, je m'étais sentie tout à coup fort souffrante. Je me hâtai le lendemain de me rendre à Versailles pour m'excuser. La reine ne m'attendait pas, elle avait fait atteler sa calèche pour aller se promener, et cette calèche fut la première chose que j'aperçus en entrant dans la cour du château. Toutefois je ne montai pas moins parler aux garçons de la chambre. L'un d'eux, M. Campan 2 ,me reçut d'un air sec et froid, et me dit d'un ton colère, avec sa voix de stentor : — C'était hier, Madame, que Sa Majesté vous attendait, et bien sûrement elle va se promener, et bien sûrement elle ne vous donnera pas séance. Sur ma réponse, que je venais simplement prendre les ordres de Sa Majesté

pour un autre jour, il va trouver la Reine, qui me fait

1 De cette seconde grossesse madame Vigée Le Brun eut uue fille qui mourut fort jeune.

* Ce M. Campan parlait toujours de la reine. Un jour qu'il dînait chez moi, ma fille, qui avait alors sept ans, me dit tout bas : Maman, ce Monsieur, est-ce le roi ? {Note de l'auteur.)

entrer aussitôt dans son cabinet. Sa Majesté finissait sa toilette; elle tenait un livre à la main pour faire répéter une leçon à sa fille, la jeune Madame. Le cœur me battait; car javais d'autant plus peur que j'avais tort. La Reine se tourna vers moi et me dit avec douceur : — Je vous ai attendue hier toute la matinée, que vous est-il donc arrivé ? — Hélas ! Madame, répondisse, j'étais si souffrante que je n'ai pu me rendre aux ordres de Votre Majesté. Je viens aujourd'hui pour les recevoir, et je repars à l'instant. — Non ! non ! ne partez pas, reprit la Reine; je ne veux pas que vous ayez fait cette course inutilement. Elle décommanda sa calèche et me donna séance. Je me rappelle que dans l'empressement où j'étais de répondre à cette bonté, je saisis ma boite à couleurs avec tant de vivacité qu'elle se renversa; mes brosses, mes pinceaux tombèrent sur le parquet; je me baissais pour réparer ma maladresse. — Laissez, laissez, dit la reine, vous êtes trop avancée dans votre grossesse pour vous baisser; et, quoi que je pusse dire, elle releva tout elle-même.

Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, où la cour, suivant l'usage, devait être en grande représentation, je m'y rendis pour jouir de ce spectacle. J'y vis la Reine dans la plus grande parure, couverte de diamants^ et, comme un magnifique soleil l'éclairait, elle me parut vraiment éblouissante* Sa tête élevée sur son beau col grec lui donnait, en marchant* un air si imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. Pendant la première séance que j'eus de Sa Majesté au retour de

ce voyage, je me permis de lui parler de l'impression que j'avais reçue, et de dire à la Reine combien l'élévation de sa tête ajoutait à la noblesse de son aspect. Elle me répondit d'un ton de plaisanterie : Si je n'étais pas reine, on dirait que j'ai l'air insolent; n'est-il pas vrai ?

La Reine ne négligeait rien pour faire acquérir à ses enfants ces manières gracieuses et affables qui la rendaient si chère à ceux qui l'entouraient. Je l'ai vue, faisant dîner Madame, alors âgée de six ans, avec une petite paysanne dont elle prenait soin, vouloir que cette petite fût servie la première, en disant à sa fille : « Vous devez lui faire les honneurs. »

La dernière séance que j'eus de Sa Majesté me fut donnée à Trianon, où je fis sa tête pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses enfants. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était présent, et que, tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes les femmes de la cour. 11 fallait qu'il me crût sourde ou bien bonne personne, ^ pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées quelques-uns de ces méchants propos. Le fait est que jamais il ne m'est arrivé d'en répéter un seul, quoique je n'en aie oublié aucun.

Après avoir fait la tête de la Reine, ainsi que les études séparées du premier Dauphin, de Madame Royale et du duc de Normandie, je m'occupai aussitôt de mon tableau auquel j'attachais une grande importance, et je le terminai pour le salon de 4788. La bordure, ayant été portée seule, suffit pour exciter mille mauvais propos : Voilà le déficit, disait-on ; et

oO SOUVENIRS DE MADAME V1GÉE LE BRUN.

beaucoup d'autres choses qui m'étaient rapportées et me faisaient prévoir les plus amères critiques. Enfin j'envoyai mon tableau; mais je n'eus pas le courage de le suivre pour savoir aussitôt quel serait son sort, tant je craignais qu'il ne fût mal reçu du public; ma peur était si forte que j'en avais la fièvre. J'allai me renfermer dans ma chambre, et j'étais là, priant Dieu, pour le succès de ma Famille royale, quand mon frère et une foule d'amis vinrent me dire que j'obtenais le suffrage général.

Après le Salon, le Roi ayant fait apporter ce tableau à Versailles, ce^fut M. d'Angevilliers, alors ministre des Arts et directeur des bâtiments royaux, qui me présenta à Sa Majesté. Louis XVI eut la bonté de causer longtemps avec moi, de me dire qu'il était fort content; puis il ajouta, en regardant encore mon ouvrage : a Je ne me connais pas en peinture ; mais vous me la faites aimer. »

Mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et la Reine passait devant en allant et en revenant de la messe. A la mort de monsieur le Dauphin, au commencement de 1789, cette vue lui ranimait si vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait défaire, qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes ; elle dit alors à M. d'Angevilliers de faire enlever ce tableau ; mais avec sa grâce habituelle, elle eut soin de m'en instruire aussitôt, en me faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la Reine que j'ai dû la conservation de mon tableau; car les poissardes et les bandits qui vinrent peu de temps après

chercher Leurs Majestés h Versailles, l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils firent du lit de la Reine, qui a été percé de part en part !

Je n'ai jamais eu la jouissance de revoir Marie-Antoinette depuis le dernier bal de la cour à Versailles; ce bal.se donnait dans la salle de spectacle, et la loge où je me trouvais placée était assez près de la Reine pour que je pusse entendre ce qu'elle disait. Je la voyais fort agitée, invitant à danser les jeunes gens de la cour, tels que M. de Lameth, dont la famille avait été comblée des bontés de la reine, et autres, qui tous la refusaient; si bien que la plupart des contredanses ne purent s'arranger. La conduite de ces messieurs était d'une inconvenance qui me frappa; je ne sais pourquoi leur refus me semblait une sorte de révolte, préludant à des révoltes plus graves. La révolution approchait : elle éclata l'année suivante.

A l'exception de M. le comte d'Artois, dont je n'ai pas fait le portrait, j'ai peint successivement toute la famille royale; les Enfants de France; Monsieur, frère du Roi, depuis Louis XVIII; Madame, madame la comtesse d'Artois et madame Élisabeth. Les traits de cette dernière n'étaient point réguliers; mais son visage exprimait la plus douce bienveillance, et sa grande fraîcheur était remarquable ; en tout elle avait le charme d'une jolie bergère. Vous n'ignorez pas, chère amie, que madame Élisabeth était un ange de bonté. Combien de fois ai-je été témoin du bien qu'elle faisait aux malheureux. Son cœur renfermait toutes les vertus; indulgente, modeste, sensible, dévouée, la révolution Ta conduite à déployer un courage héroï-

que ; on a vu cette douce princesse marcher au-devant des cannibales qui venaient pour assassiner la reine, en disant : Ils me prendront pour elle!

Le portrait que j'ai fait de Monsieur m'a donné l'occasion de connaître un prince dont on pouvait sans flatterie vanteret l'esprit et l'instruction; il était impossible de ne pas se plaire à l'entretien de Louis XVIII, qui causait sur toutes choses avec autant de goût que de savoir. Cependant quelquefois, pour varier sans doute, il me chantait, pendant nos séances, des chansons qui n'étaient pas indécentes, mais si communes, que je ne pouvais comprendre par quel chemin de pareilles sottises arrivaient jusqu'à la cour. Il avait la voix la plus fausse du monde. — Comment trouvezvous que je chante, madame Le Brun? me dit-il un jour. — Comme un prince, Monseigneur, lui répondisse.

Le marquis de Montesquiou, grand écuyer de Monsieur, m'envoyait une fort belle voiture à six chevaux pour me conduire à Versailles et me ramener avec ma mère, que j'avais priée de m'accompagner. Tout le long de la route on se mettait aux fenêtres pour me voir passer, chacun m'ôtait son chapeau; je riais de ces hommages rendus aux six chevaux et au piqucur qui courait devant ; car, revenue à Paris, je montais en fiacre, et personne ne me regardait plus.

Monsieur était alors ce qu'on appelle un libéral, dans le sens modéré du mot, vous sentez bien ; lui et ses courtisans formaient à la cour un parti très-distinct de celui du Roi. Aussi ne fus-je point surprise de voir, pendant la révolution, le marquis de Montesquiou

nommé général en chef de l'armée républicaine en Savoie. Je n'eus alors qu'à me rappeler les discours étranges que je lui avais entendu tenir devant moi, sans parler des propos qu'il se permettait si ouvertement contre la Reine et tous ceux qu'elle aimait; quant à Monsieur lui-même, les journaux nous le montrent se rendant à l'Assemblée nationale, pour y dire qu'il ne venait point siéger comme prince, mais comme citoyen. Je n'en crois pas moins qu'une pareille déclaration ne suffisait pas pour sauver sa tête, et qu'il a fort bien fait un peu plus tard de quitter la France.

A la même époque j'ai fait aussi le portrait de la princesse de Lamballe. Sans être jolie, elle paraissait l'être à quelque distance; elle avait de petits traits, un teint éblouissant de fraîcheur, de superbes cheveux blonds, et beaucoup d'élégance dans toute sa .personne. L'horrible fin de cette malheureuse princesse est assez connue, il en est de même du dévouement dont elle a péri victime ; car en 1793 elle était à Turin, à l'abri de'tout péril, lorsqu'elle rentra en France dès qu'elle sut la Reine en danger.

Me voilà bien loin, chère amie, de l'année 1779; mais j'ai préféré vous parler dans une même lettre des rapports que j'ai eus comme artiste avec tous ces grands personnages, dont il n'existe plus aujourd'hui que le comte d'Artois, Charles X, et la fille infortunée de Marie-Antoinette.

Mille tendres amitiés.

Voyage en Flandre. — Bruxelles. — Le prince de Ligne. — Le tableau de l'hôtel de ville d'Amsterdam par Wanols. — Ma réception à l'Académie royale de peinture. — Mon logement. — Ma société. — Mes concerts. — Garât. — Asevedo. — Madame Todi. — Viotti. — Maestrino. — Le prince Henry de Prusse. — Salentin. — Hulmandel. — Cramer. — Madame de Montgeron. — Mes soupers. — Je joue la comédie en société. — Nos acteurs.

Chère amie, c'est en 1782 que M. Le Brun me mena en Flandre où des affaires rappelaient. On faisait alors à Bruxelles une vente de la superbe collection de tableaux du prince Charles, et nous allâmes voir l'exposition. Je trouvai là plusieurs dames de la cour qui m'accueillirent avec une extrême bonté, entre autres, la princesse d'Aremberg, que j'avais beaucoup vue à Paris; mais la rencontre dont je me félicitai le plus fut celle du prince de Ligne que je ne connaissais point encore, et qui, sous le rapport de l'esprit et de l'amabilité, a laissé une réputation pour ainsi dire historique. Il nous engagea à aller voir sa galerie, oti j'ad-

i Charles- Joseph, prince de Ligne, général autrichien et littérateur français, est né à Bruxelles, en 1735, et est mort à Vienne, en 1814. 11 était fils du prince Claude Lamoral de Ligne et d'Élisabeth de Salm-Salm. Le prince de Ligne a laissé des œuvres imprimées et manuscrites. Ses œuvres imprimées comprennent 32 volumes in- 12. Madame de Staôl a dit du prince de Ligne : C'est le seul étranger qui, dans le genre français, soit devenu modèle au lieu d'être imitateur.

mirai plusieurs chefs-d'œuvre, principalement des portraits de Vandick et des têtes de Rubens, car il possédait peu de tableaux italiens. Il voulut aussi nous recevoir dans sa superbe habitation de Bel-CEil. Je me . souviens qu'il nous fit monter dans un belvéder, bâti sur le sommet d'une montagne qui dominait toutes ses terres et tout le pays d'alentour. L'air parfait qu'on y respirait, joint à cette belle vue, avait quelque chose d'enchanteur ; mais ce qui effaçait tout dans ce beau lieu, c'était l'accueil d'un maître de maison qui pour la grâce de son esprit et de ses manières n'a jamais eu de pareil.

La ville de Bruxelles à cette époque me parut riche et animée. Dans la haute société, par exemple, on s'occupait tellement de plaisirs, que plusieurs amis du prince de Ligne partaient quelquefois de Bruxelles après leur déjeuner, arrivaient à l'Opéra de Paris tout juste à l'heure de voir lever la toile, et, le speccle fini, retournaient aussitôt à Bruxelles, courant toute la nuit : voilà ce qui s'appelle aimer l'Opéra.

Nous quittâmes Bruxelles pour aller en Hollande et dans le Northollande. La vue de Sardam et de Mars me plut extrêmement : ces deux petites villes sont si propres, si bien tenues, que Ton envie le sort des habitants. Les rues étant fort étroites et bordées de canaux, on n'y va point en voiture, mais à cheval, et Ton se sert de petites barques pour le transport des marchandises. Les maisons, qui sont irès-basses, ont deux portes : celle de la naissance, puis celle de la mort, par laquelle on ne passe que dans un cercueil. Les toits de ces maisons sont aussi

o6 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN.

brillants que s'ils étaient d'acier poli, et tout est si merveilleusement soigné, que je me rappelle avoir vu en dehors de la boutique d'un maréchal ferrant une espèce de lanterne dorée et polie comme pour un boudoir. '

Les femmes du peuple, dans cette partie de la Hollande, m'ont semblé fort belles, mais si sauvages, que la vue d'un étranger les faisait fuir aussitôt. Elles étaient ainsi alors; je suppose cependant que le séjour des Français dans leur pays a pu les apprivoiser.

Nous finîmes par visiter Amsterdam, et là je vis à l'hôtel de ville le superbe tableau de Wanols qui représente les bourguemestres assemblés. Je ne crois pas qu'il existe en peinture rien de plus beau, rien de plus vrai : c'est la nature même. Les bourguemestres sont vêtus de noir; les têtes, les mains, les draperies, tout est d'une beauté inimitable : ces hommes vivent, on se croit avec eux. Je suis persuadée que c'est le tableau de ce genre le' plus parfait; je ne pouvais le quitter, et l'impression qu'il m'a faite me le rend encore présent.

Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d'œuvre de Rubens. Ils étaient bien mieux placés alors qu'ils ne l'ont été depuis au musée de Paris; tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes. D'autres chefs-d'œuvre du même maître ornaient des galeries d'amateurs : à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux chapeau de paille qui vient d'être vendu dernièrement à un Anglais pour une somme considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens; son grand effet

réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil, ainsi les clairs sont au soleil; et ce qu'il me faut appeler les ombres, faute d'un autre mot, est le jour. Peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d'exécution qu'a déployé Rubens. Ce tableau me ravit et m'inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le môme effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j'ose vous dire qu'il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l'a gravé; mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout l'effet d'un pareil tableau.

Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je vous parle et plusieurs autres de mes ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me proposer comme membre de l'Académie royale de peinture. M. Pierre, alors premier peintre du Roi, s'y opposait fortement, ne voulant pas, disait-il, que l'on reçût des femmes, et pourtant madame Vallayer- Goster, qui peignait parfaitement les fleurs, était déjà reçue ; je crois môme que madame Vien l'était aussi *.

i Madame Vigée Le Brun aurait pu ajouter les noms d'autres femmes qui ont été membres de l'Académie royale de peinture. En voici la liste par ordre chronologique : t° Catherine Duchemin" (femme du sculpteur François Girardon), peintre de fleurs; — 2° Geneviève de Boulogne, peintre de fleurs ; — 3° Madeleine de Boulogne, peintre de fleurs; — 4° Élisabcth-Sophie Chéron (femme de Léhay, ingénieur), peintre de portraits; — 5° Anne-Rénée Strésor, peintre en miniature, puis peintre d'histoire religieuse ; — 6° Dorothée

Quoi qu'il en soit, M. Pierre, peintre fort médiocre, car il ne voyait dans la peinture que le maniement de la brosse, avait de Pesprit; de plus, il était riche, ce qui lui donnait les moyens de recevoir avec faste

les artistes, qui dans ce temps étaient moins fortunés qu'ils ne le sont aujourd'hui. Son opposition aurait donc pu me devenir fatale, si dans ce temps-là tous les vrais amateurs n'avaient pas été associés à l'Académie de peinture, et s'ils n'avaient formé, en ma faveur, une cabale contre celle de M. Pierre. C'est alors qu'on fit ce couplet :

a madame: le brun.

Sur l'air : ardinter ne vois- tu pas.

Au salon ton art vainqueur Devrait être en lumière.

Masse (veuve de Godequin), sculpteur sur bois; — 7° Catherine Pertot (femme de Claude Horry), peintre de fleurs et d'oiseaux, en miniature; — 8° Rosa Alba Carriera, dite Rosalba, peintre en pastels; — 9° Marguerite Havermann (femme de Jacques de Mondoteguy). peintre de fleurs. Après avoir été reçue académicienne, en 1722, elle fut, en 1723, rayée de la liste des membres de l'Académie, comme convaincue d'avoir fait exécuter son tableau do réception par Van Huysum, son maître; — 10° Marie-Thérèse Reboul (femme du peintre Marie-Joseph Vien), peintre en miniature et de nature morte; — 11° Anne-Dorothée Lizewska (femme de ThersbouschlO, peintre de genre ; — 12° Anne Vallayer (femme de Coster), peintre de genre, et surtout peintre de fleurs; — 13° Marie-Suzanne Giroust (femme du peintre Roslin), peintre de portraits an pastel ; — 14° Élisabeth-Louise Vigée (femme du peintre et célèbre estimateur de tableaux Jean-Baptiste-Piene Le Brun), peintre de portraits et d'histoire; — 16° Adélaïde Labille des Vertus (d'abord femme Guyard, puis femme du peintre François-André Vincent), peintre de portraits et d'histoire.

Pour te ravir cet honneur Lise, il faut avoir le cœur De Pierre, de Pierre, de Pierre.

Enfin je fus reçue 2 . M. Pierre alors fit courir le bruit que c'était par ordre de la cour qu'on me recevait. Je pense bien en effet que le Roi et la Reine avaient été assez bons pour désirer me voir entrer à l'Académie; mais voilà tout. Je donnai pour tableau de réception la Paix qui ramène V Abondance. Ce tableau est aujourd'hui au ministère de l'intérieur. On aurait bien dû me le rendre, puisque je ne suis plus de l'Académie de peinture.

Je continuais à peindre avec fureur, j'avais souvent trois séances dans la môme journée, et celles de l'après-dînée, qui me fatiguaient à l'excès, amenèrent un délabrement d'estomac tel, que je ne digérais plus rien, en sorte que je maigrissais à faire peur. Mes amis me firent ordonner alors par le médecin de dormir tous les jours après mon dîner. D'abord j'eus quelque peine à prendre cette habitude; mais comme je restais dans ma chambre, les rideaux fermés, peu à peu le sommeil arrivait. Je suis persuadée que je dois la vie à cette ordonnance. Vous savez, chère amie, combien je tiens à ce que j'appelle mon calme. C'est qu'un travail forcé, joint à la fatigue de mes long voyages, me Ta rendu tout à fait nécessaire; sans ce court et léger repos, dont j'ai conservé l'habitude, je n'existerais plus. Tout ce que

* Les seuls membres de l'Académie royale de peinture avaient le droit, à cette époque, d'exposer au salon.

* Le 31 mai 1783.

je puis reprocher à cette sieste obligée, c'est de m'avoir privée sans retour du plaisir d'aller dîner en ville; et comme je consacrais la matinée entière à la peinture, il ne m'a jamais été permis de voir mes amis que le soir. Il est vrai qu'alors, aucune des jouissances qu'offre le monde ne m'était refusée, car je passais mes soirées dans la société la plus aimable et la plus brillante.

Après mon mariage, je logeais encore rue de Cléry, où M. Le Brun avait un grand appartement, fort richement meublé, dans lequel il plaçait ses tableaux de tous les grands maîtres. Quant à moi, je m'étais réduite à occuper une petite antichambre, et une chambre à coucher qui me servait de salon. Cette chambre était tendue de papier, pareil à la toile de Jouy des rideaux de mon lit. Les meubles en étaient fort simples, trop simples peut-être, ce qui n'a pas empêché M. de Champcenetz, parce que sa belle-mère était jalouse de moi, d'écrire que madame Le Brun avait des lambris dorés, qu'elle allumait son feu avec des billets de caisse, et quelle ne brûlait que du bois d'aloès / mais je tarde autant que possible, chère amie, à vous parler des mille calomnies dont j'ai été victime; nous y viendrons. Ce qui les explique, ces calomnies, c'est que dans le modeste appartement dont je vous parle, je recevais chaque soir la ville et la cour. Les grandes dames, les grands seigneurs, les hommes marquants dans les lettres et dans les arts, tout arrivait dans cette chambre; c'était à qui serait de mes soirées où souvent la foule était telle que, faute de siège, les maréchaux de France s'asseyaient par terre, et je me

LETTRE VI. Cl

rappelle que le maréchal de Noailles, très-gros et trèsâgé, eut un soir la plus grande peine à se relever. J'étais bien loin de me ilatter, comme vous pouvez

croire, que tous ces grands personnages vinssent pour moi : ainsi qu'il arrive dans les maisons ouvertes, les uns venaient pour trouver les autres, et le plus grand nombre pour jouir de la meilleure musique qui se fît alors à Paris. Les compositeurs célèbres : Grétry, Sacchini, Martini, faisaient souvent entendre chez moi les morceaux de leurs opéras avant la première représentation. Nos chanteurs habituels étaient Garât, Àsvédo, Richer, madame Todi , ma bellesœur, qui avait une très-belle voix, et pouvait tout accompagner à livre ouvert, ce qui nous était fort utile. Moi-même je chantais quelquefois, sans grande méthode à la vérité, car je n'avais jamais eu le temps de prendre des leçons, mais ma voix était assez agréable; cet aimable Grétry disait que j'avais des sons argentés. Au reste, il fallait mettre à part toutes prétentions pour chanter avec ceux que je viens de nommer; car Garât surtout peut être cité comme le talent le plus extraordinaire qu'on ait jamais entendu. Non-seulement il n'existait pas de difficultés pour ce gosier si flexible; mais, sous le rapport de l'expression, il n'avait point de rival, aussi personne, je crois, n'a chanté Gluck aussi bien que lui. Quant à madame Todi, elle réunissait à une voix superbe toutes les qualités d'une grande cantatrice, et elle chantait le bouffon et le sérieux avec la même perfection.

Pour la musique instrumentale, j'avais comme vio-

loniste Viotti, dont le jeu, plein de grâce, de force et d'expression, était si ravissant! Jarnovick *, Macstrino, le prince Henri de Prusse, excellent amateur, qui de plus m'amenait son premier violon. Salentin jouait du hautbois, Hulmandel et Cramer du piano, madame de Montgeron vint aussi une fois, peu de temps après son mariage. Quoiqu'elle fût très-jeune alors, elle n'en étonna pas moins toute ma société, qui vraiment était fort difficile, par son admirable exécution et surtout par son expression; elle faisait parler les touches. Depuis, et déjà placée au premier rang comme pianiste, vous savez combien madame de Montgeron s'est distinguée comme compositeur.

A l'époque où je donnais mes concerts, on avait le goût et le temps de s'amuser; et même, quelques années plus tôt, l'amour de la musique était si général, qu'il avait élevé des querelles sérieuses entre ce qu'on appelait les Gluckistes et les Piccinistes. Tous les amateurs s'étaient séparés en deux partis acharnés l'un contre l'autre. Le champ de bataille ordinaire était le jardin du Palais-Royal. Là, les partisans de Gluck et les partisans de Piccini disputaient avec une telle violence qu'il s'en est suivi plus d'un duel. On se querellait bien aussi dans plusieurs salons pour ces deux grands maîtres. Marmonlel et l'abbé Àrnault se trouvaient en opposition ; car Marmontel était Picciniste, et l'abbé, Gluckiste forcené. Tous deux se lançaient des épigrammes, des

1 Giornowicki, Jean Marie» dit Jarnowick, né à Païenne en 1745, et mort à Saint-Pétersbourg, le 21 novembre 1804.

couplets. L'abbé Arnault, par exemple, fit les vers suivants :

Ce Marmontel, si lent, si lourd, Qui ne parle pas, mais qui beugle, Juge la peinture en avengle, Et la musique comme un sourd.

Marmontel répondit par ce couplet :

L'abbé Fatras,

De Carpentras/ Demande un bénéfice .

Il l'obtiendra, '

Car l'Opéra Lui tient lieu de l'office.

Convenez, ma chère, que c'était un heureux temps que le temps où les sujets de trouble n'étaient pas plus graves, et ne pouvaient naître qu'entre gens éclairés ; mais je reviens à mes concerts.

Les femmes qui s'y trouvaient habituellement étaient la marquise de Grollier, madame de Verdun, la marquise de Sabran, qui depuis a épousé le chevalier de Boufflers, madame le Coûteux du Molay, toutes quatre mes meilleures amies, la comtesse de Ségur, la marquise de Rougé, madame de Pezé, son amie, que j'ai peinte avec elle dans le môme tableau 1 , une foule d'autres dames françaises, que, vu la petitesse du local, je ne pouvais recevoir que plus rarement, et les étrangères les plus distinguées. Quant aux hommes, il serait trop long de vous les nommer, attendu

1 Madame Vigée Le Brun a oublié de mentionner ce double portrait dans la liste de ses tableaux.

que je crois avoir vu chez moi tout ce que Paris renfermait de gens à talent et de gens d'esprit.

Je choisissais dans cette foule les plus aimables pour les inviter à mes soupers, que l'abbé Delille, Le Brun le poëte, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur et d'autres, rendaient les plus amusants de Paris. On ne saurait juger ce qu'était la société en France, quand on n'a pas vu le temps où, toutes les affaires du jour terminées, douze ou quinze personnes aimables se réunissaient chez une maîtresse de maison, pour y finir leur soirée. L'aisance, la douce gaieté, qui régnaient à ces légers repas du soir, leur donnaient un charme que les dîners n'auront jamais. Une sorte de confiance et d'intimité régnait entre les convives ; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c'était dans les soupers que la bonne société de Paris se montrait supérieure à celle de toute l'Europe.

Chez moi, par exemple, on se réunissait vers neuf heures. Jamais on ne parlait politique ; mais on causait de littérature, on racontait l'anecdote du jour. Quelquefois nous nous amusions à jouer des charades en action, et quelquefois aussi l'abbé Delille ou Le Brun-Pindare nous lisaient quelques-uns de leurs vers. A dix heures, on se mettait à table; mon souper était des plus simples. Il se composait toujours d'une volaille, d'un poisson, d'un plat de légumes et d'une salade ; en sorte que, si je me laissais entraîner à retenir quelques visites, il n'y avait réellement plus de quoi manger pour tout le monde ; mais peu importait, on était gai, on était aimable, les heures passaient

comme des minutes, et, vers minuit, chacun se retirait. *

Non-seulement j'avais des soupers chez moi, mais je soupais fréquemment en ville ; car je ne pouvais disposer de mon temps que le soir. Il m'était doux alors de me reposer de mon travail par quelque distraction agréable. Tantôt c'était un bal, bal où Ton n'étouffait point comme aujourd'hui . Huit per sonnes seulement formaient la contredanse, et les femmes qui ne dansaient pas pouvaient au moins voir danser; car les hommes se tenaient debout derrière elles. N'ayant jamais aimé la danse, je préférais de beaucoup les maisons où Ton faisait de la musique. J'allais souvent passer la soirée chez M. de Rivière, qui était chargé d'affaires de la cour de Saxe, et qui était un homme distingué par son esprit comme par ses qualités morales. Nous y jouions la comédie et l'opéra comique. Sa fille, ma belle-sœur, chantait à merveille, et pouvait passer pour une excellente actrice de société. Le fils aîné de M. de Rivière était charmant dans les rôles comiques, et l'on m'avait donné l'emploi des soubrettes dans l'opéra et dans la comédie. Madame la Ruette, retirée du théâtre depuis plusieurs années, ne dédaignait point notre troupe. Elle a joué avec nous dans divers opéras, et sa voix était encore fraîche et fort belle. Mon frère Vigée jouait les premiers rôles avec un véritable succès; enfin, tous nos acteurs étaient excellents, «excepté Talma. Vous rirez sans doute? Le fait est que Talma, qui jouait les amoureux avec nous, était gauche, embarrassé, et que personne alors n'aurait pu prévoir qu'il deviendrait un

acteur inimitable 1 . Ma surprise a été grande, je l'avoue, quand j'ai vu notre jeune premier surpasser Larive et remplacer le Kain. Mais le temps qu'il a fallu pour opérer cette métamorphose et toutes celles du môme genre me prouve qu'un talent dramatique est de tous les talents celui qui s'acquiert le plus tard. Remarquez bien qu'on ne connaît pas un seul grand acteur qui l'ait été dans sa jeunesse.

Cette lettre est énorme. Je n'ai plus d'espace pour vous parler d'un certain souper grec, dont le bruit, grâce aux sots propos du monde, s'est répandu jusqu'à Pétersbourg, donc je finis en vous embrassant.

Votre amie.

i François-Joseph Talma est né à Paris le 15 janvier 1763 et est mort, dans cetle môme ville, lo 19 octobre 1826. Son père avait été domestique, puis dentiste et était allé s'établir à Londres ; Talma l'y avait suivi et lui servit d'aide ; mais bientôt, entraîné vers la scène dramatique par un goût naturel, il se rendit à Paris, avec l'autorisation de son père, pour y suivre les cours de Molé, de Fleury et de Dugazon. Il débuta, le 21 novembre 1787, à la Comédie-Française par le rôle de Séide, dans Mahomet. Talma épousa, à vingthuit ans, Louise-Julie Carreau, qu'il connaissait déjà depuis quelque temps. Ils divorcèrent le 6 février 1801 ; et, le 26 juin 1802, Talma se maria de nouveau, avec Charlotte Vanhove, actrice distinguée du Théâtre-Français, qui venait aussi de divorcer avec un sieur Petit, musicien de l'orchestre. Ce second mariage ne fut pas plus heureux que le premier.

Souper grec. — Propos auxquels il donne lieu. — Ce qu'il m'a coûté. — Ménageot. — M. de Galonné. — Mot de mademoiselle Arnoult. — Calomnies. — Madame deS** # . — Sa perfidie.

Voici, ma chère amie, le récit exact du souper le plus brillant que j'aie donné, à l'époque où Ton parlait sans cesse de mon luxe et de ma magnificence.

Un soir, que j'avais invité douze ou quinze personnes à venir entendre une lecture du poète Le Brun, mon frère me lut pendant mon calme quelques pages des Voyages d'Anacharsis *. Quand il arriva à l'endroit où, en décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs sauces : — 1! faudrait, me dit-il, faire goûter cela ce soir. Je fis aussitôt monter ma cusinière, je la mis bien au fait; et nous convînmes qu'elle ferait une certaine sauce pour la poularde, et une autre pour

l'anguille. Comme j'attendais de fort jolies femmes,

* Jean-Jacques Barthélémy, né le 20 janvier 1716 à Cassis (Bouclies-du-Rhône), et mort à Paris, le 30 avril 1795, a fait paraître, en 1788 le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, en 4 volumes in-4, avec atlas. — Le brouet noir des Spartiates était une sauce qui, croit-on, se faisait avec du jus de porc, du sel et du vinaigre. Ce fui sur la réputation de cette sauce que Denis, le tyran de Syracuse, voulut la voir servir à sa table. Le brouet fut apporté, le roi en goûta et le rejeta avec indignation.— Seigneur, lui dit le cuisinier de Lacédémone, vous avez oublié l'assaisonnement essentiel. — Et quoi donc ? reprit le tyran. — Un exercice violent avant le repas, répliqua l'esclave. {Voyage d'Anacharsis , chapitre xlviii.)

j'imaginai de nous costumer tous à la grecque, afin de faire une surprise à M. de Vaudreuil et à M. Boutin, que je savais ne devoir arriver qu'à dix heures. Mon atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me fournir assez de vêtements, et le comte de Parois, qui logeait dans ma maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques. Il vint précisément chez moi ce jour-là, vers quatre heures. Je lui fis part de mon projet, en sorte qu'il m'apporta une quantité de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis. Je nettoyai tous ces objets moimême, et je les plaçai sur une table de bois d'acajou, dressée sans nappe. Cela fait, je plaçai derrière les chaises un immense paravent, que j'eus soin de dissimuler en le couvrant d'une draperie, attachée de distance en distance, comme on en voit dans les tableaux du Poussin. Une lampe suspendue donnait une forte lumière sur la table; enfin tout était préparé, jusqu'à mes costumes, lorsque la fille de Joseph Vernet, la charmante madame Chalgrin, arriva la première. Aussitôt je la coiffe, je l'habille. Puis vint madame de Bonneuil , si remarquable par sa beauté; madame Vigée 1 , ma belle-sœur, qui, sans être aussi jolie, avait les plus beaux yeux du monde, et les voilà toutes trois métamorphosées en véritables Athéniennes. Le Brun- Pindare entre ; on lui ôte sa poudre, on défait ses boucles de côté , et je lui ajuste sur la tête une couronne de laurier, avec laquelle je venais de peindre le jeune prince Henry Lubomirski en Amour de

1 Madame Vigée Le Brun a fait le portrait de madame Vigée, sa belle-sœur, en 1785.

la Gloire. Je l'ai représenté, agenouillé devant un laurier el tressant une couronne. Ce tableau est toujours resté dans la famille; le roi de Pologne m'a dit à Pétersbourg que jamais on n'avait voulu consentir à le lui céder pour aucun prix. Le comte de Parois avait justement un grand manteau pourpre, qui me servit à draper mon poète, dont je fis en un clin d'œii Pindare, Anacréon. Puis vint le marquis de Cubières. Tandis que Ton va chercher chez lui une guitare qu'il avait fait monter en lyre dorée, je le costume ; je costume aussi M. de Rivière (frère de ma belle-sœur), Ginguené et Chaudet, le fameux sculpteur.

L'heure avançait; j'avais peu de temps pour penser à moi; mais comme je portais toujours des robes blanches en forme de tunique, ce qu'on appelle, à présent des blouses, il me suffit de mettre un voile et une couronne de fleurs sur ma tète. Je soignai principalement ma fille, charmante enfant, et mademoiselle de Bonneuil , aujourd'hui madame Regnault d'Angély, qui était belle comme un ange. Toutes deux étaient ravissantes à voir, portant un vase antique très-léger, et s'apprêtant à nous servir à boire.

A neuf heures et demie les préparatifs étaient terminés, et, dès que nous fûmes tous placés, l'effet de cette table était si neuf, si pittoresque, que nous nous levions, chacun à notre tour, pour aller regarder ceux qui restaient assis.

A dix heures nous entendîmes entrer la voiture du comte de Vaudreuil et de Boutin, et quand ces deux messieurs arrivèrent devant la porte de la salle à manger, dont j'avais fait ouvrir les deux battants, ils nous

trouvèrent chantant le cœur de Gluck : le dieu de Paphos et de Gnide, que M. de Cubières accompagnait avec sa lyre.

De mes jours je n'ai vu deux figures aussi étonnées, aussi stupéfaites que celles de M. de Vaudreuil et de son compagnon. Ils étaient surpris et charmés, au point qu'ils restèrent un temps infini debout, avant de se décider à prendre les places que nous avions gardées pour eux.

Outre les deux plats dont je vous ai déjà*parlé, nous avions pour souper un gâteau fait avec du miel et du raisin de Corinthe, et deux plats de légumes. A la vérité, nous bûmes ce soir-là une bouteille de vieux vin de Chypre dont on m'avait fait présent; mais voilà tout l'excès. Nous n'en restâmes pas moins très-longtemps à table, où Le Brun nous récita plusieurs odes d'An'acréon qu'il avait traduites, et je ne crois pas avoir jamais passé une soirée aussi amusante.

M. Boutin et M. de Vaudreuil en étaient tellement enthousiasmés qu'ils en parlèrent le lendemain à toutes leurs connaissances. Quelques femmes de la cour me demandaient une seconde représentation de cette plaisanterie. Je refusai pour différentes raisons, et plusieurs d'entre elles furent blessées de mon refus. Bientôt le bruit se répandit dans le monde que ce souper m'avait coûté vingt raille francs. Le roi en parla avec humeur au marquis de Cubières, qui fort heureusement avait été un de nos convives, et qui convainquit Sa Majesté de la sottise d'un pareil propos.

Néanmoins, ce que l'on tenait à Versailles au prix modeste de vingt mille francs, fut porté à Home à

quarante mille ; à Vienne, la baronne de Strogonoff m'apprit que gavais dépensé soixante mille francs pour mon souper grec. Vous savez qu'à Pétersbourg la somme est enfin restée fixée à quatre-vingt mille, et la vérité est que ce souper m'a coûté à peu près quinze francs.

Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est que ces indignes mensonges étaient colportés dans l'Europe par mes propres compatriotes, etla ridicule calomnie dont je vous parle n'est pas la seule dont on ait cherché à tourmenter ma vie; témoin ces vers que Lcbrun-Pindare m'adressa en J789, et que peut-être vous ne connaissez pas.

A MADAME LEBHUN.

Chère Le Brun, la gloire a ses orages ;

L'envie est là qui guette le talent;

Tout ce qui platt, tout mérite excellent

Doit de ce monstre essuyer les outrages.

Qui mieux que toi les mérita jamais?

Un pinceau mâle anime tes portraits.

Non, tu n'es plus femme que l'on renomme :

L'envie est juste et ses cris obstinés

Et ses serpents contre toi déchaînés

Mieux que nos voix te déclarent grand homme.

Mettant à part l'exagération avec laquelle le poêle parle de mon talent, il reste malheureusement trop vrai que, dès mon début dans le monde, je me suis vue en butte à la sottise et à la méchanceté. D'abord mes ouvrages n'étaient point de moi; M. Ménageot peignait mes tableaux et jusqu'à mes portraits, quoique tant de personnes à qui je donnais séance pussent

naturellement porter témoignage du contraire; ce bruit absurde ne s'en propagea pas moins usqu'à l'époque où je fus reçue de l'Académie royale de peinture. Comme alors j'exposai au salon où l'auteur du Mélêagre exposait aussi, il fallut bien reconnaître la vérité; car Ménageol, dont au reste j'appréciais infiniment le talent et même les conseils, avait une manière de peindre entièrement opposée à la mienne. Les tableaux de Ménageot sont parfaitement bien composés et d'un bon style historique. Ce peintre excellait dans la manière de draper. Son Léonard de Vinci mourant dans les bras de François 1 er est très-remarquable, mais ne vaut pas le Méléagre que l'on garde aux Gobelins depuis nombre d'années pour l'exécuter en tapisserie. M. Ménageot était un très-bel homme, parfaitetement aimable,- spirituel et très-gai : aussi le recherchait-on dans la meilleure société.

Quoique je fusse, je crois, l'être le plus iuoffensif qui ait jamais existé, j'avais des ennemis; nonseulement quelques femmes m'en voulaient de n'être pas aussi laide qu'elles, mais plusieurs ne me par* donnaient pas d'avoir la vogue, et de faire payer nies tableaux plus cher que les leurs; il en résultait contre moi mille propos de toute nature, dont un surtout m'affligea profondément. Peu de temps avant la révolution, je fis le portrait de M. de Ca^ lonne *, et je l'exposai au Salon de 1785 ; j'avais peint ce ministre assis et jusqu'à mi-jambe; ce qui fit dire à mademoiselle Arnould en le regardant : « Madame

i Charles-Alexandre de Calonne naquit à Douai en 1734, et mourut le 30 octobre 1802.

LKTTKE VII. 73

Le Brun lui a coupé les jambes, afin qu'il reste en place 1 . » Malheureusement ce propos spirituel ne fut pas le seul auquel mon tableau donna lieu ; je me vis en butte, en cette occasion, h des calomnies du genre le plus odieux; d'abord on fit courir mille contes absurdes sur le paiement du portrait; les uns prétendaient que le contrôleur-général m'avait donné un grand nombre de ces bonbons qu'on appelle papillottes, enveloppés dans des billets de caisse; d'autres, que j'avais reçu, dans un pâté, une somme assez forte pour ruiner le trésor; enfin, mille versions plus ridicules les unes que les autres'. Le fait est que M. de Calonne m'avait envoyé quatre mille francs en billets, dans une boîte qui a été estimée vingt louis. Quelques-unes des personnes qui se trouvaient chez mert quand je reçus la boîte existent encore et peuvent le certifier. On fut même étonné de la modicité de cette somme; car, peu de temps auparavant, M. de Beaujon, que je venais de peindre de même grandeur, m'avait envoyé huit mille francs, sans qu'on s'avisât de Irouver ce prix trop énorme. Toutefois, le canevas fourni, les méchants s'en emparèrent pour le broder. J'étais harcelée de libelles, qui tous m'accusaient de vivre en liaison intime avec M. de Calonne. Un nommé Gorsas 2 ,

* Madeleine-Sophie Àrnouîd, célèbre artiste lyrique, est née en 1744 et morte en 1803 . Madame de Pompadour la fit débuter à l'Opéra. Sa réputation de cantatrice a été presque surpassée par sa réputation de femme d'esprit et par ses bons mots. M. Deville a fait paraître un volume in- 12, intitulé : Arnoldiana,

1 Gorsas (Antoine-Joseph), écrivain politique, guillotiné le 7 octobre 1793. Entre autres brochures critiques dont il est l'auteur se trouve Vâne promeneur ou Critès promené par son âne. In-8, 178(1.

que je n'ai jamais vu ni connu, et que Ton m'a dit être un jacobin forcené, vomissait des horreurs contre moi.

Le malheur voulut que M. Le Brun qui, contre mon gré, faisait bâtir une maison rue du Gros- Chenet, donnât par là prétexte à la calomnie. Certainement lui et moi nous avions gagné assez d'argent pour nous permettre une pareille dépense; cependant certaines gens soutenaient queM. deCalonne payaitcette maison. Il l'aurait payée bien tard ; car elle ne l'a été tout à fait qu'à mon retour de Russie en 1801 , M. Le Brun m'ayant laissé ce soin, à mon grand désappointement. — Vous voyez, disais-je sans cesse à M. Le Brun, quels infâmes propos l'on tient ! — Laissez-les dire, me répondait-il dans une sainte colère; quand vous serez morte, je ferai élever dans mon jardin une pyramide qui ira jusqu'au ciel,etjeferaigraverdessuslaliste de vos portraits; on saura bien alors à quoi s'en tenir sur votre fortune. Mais j'avoue que l'espoir d'un pareil honneur me consolait peude mon chagrin présent; cechagrin était d'autant plus vif, que personne, moins que moi, n'avait craint de pouvoir devenir l'objet d'une pensée avilissante. J'avais sur l'argent une telle insouciance, que je n'en connaissais presque pas la valeur : la comtesse de la Guiche, qui vit encore, peut affirmer qu'étant venue chez moi pour me demander de faire son portrait 1 , et me disant qu'elle nepouvaity mettre que mille écus, je répondis que M. Le Brun ne voulait point que

1 Madame Vigée Le Brun a fait deux fois le portrait de madame la comtesse de la Guiche : la première fois en 1783, et la seconde en 1788.

LETTRE VÎI. 75

j'en fisse à moins de cent louis. Ce défaut de calcul m'a été fort désavantageux pendant mon dernier voyage à Londres ; j'oubliais constamment que les guinées valaient plus d'un louis, et pour mes portraits, entre autres pour celui de madame Canning, que j'ai peinte en 1803, je faisais mon compte comme si j'étais à Paris.

Tous ceux qui m'entouraient, de plus, savent que M. Le Brun s'emparait en totalité de l'argent que je gagnais, me disant qu'il le ferait valoir dans son commerce ; je ne gardais souvent que 6 francs dans ma poche. Lorsque en 1788 je fis le portrait du beau prince Lubomirski, alors adolescent, sa tante, la princesse Lubomirska, m'envoya douze mille francs, sur lesquels je priai M. Le Brun de me laisser deux louis; mais il me les refusa, prétendant avoir besoin de la somme entière pour solder tout de suite un billet. Il était plus habituel, au reste, que M. Le Brun touchât lui-môme, et très-souvent il négligeait de me dire que l'on m'avait payée. Une seule fois dans ma vie, au mois de septembre 1789, j'ai reçu le prix d'un portrait; c'était celui du bailly de Crussol, qui m'envoya cent louis. Heureusement mon mari était absent, en sorte que je pus garder cette somme, qui, peu de jours après le 5 octobre , me servit pour aller à Rome.

Mon indifférence pour la fortune tenait sans doute alors au peu de besoin que j'avais d'être riche. Ce qui rendait ma maison agréable n'exigeant aucun luxe, j'ai toujours vécu fort modestement. Je dépensais extrêmement peu pour ma toilette : on me repro-

chait môme trop de négligence, car je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou de linon, et je n'ai jamais fait faire de robes parées que pour mes séances à Versailles. Ma coiffure ne me coûtait rien, j'arrangeais mes cheveux moi-môme, et le plus souvent je tortillais sur ma tête un fichu de mousseline, ainsi qu'on peut le voir dans mes portraits qui sont à Florence, à Pétersbourget, à Paris, chez M. de Laborde. Dans tous mes portraits enfin, je me suis peinte ainsi, excepté dans celui qui est au ministère de l'intérieur, où je suis costumée à la grecque *.

Certes, ce n'était pas une telle femme que pouvait séduire le titre de receveur-général des finances, et, sous tout autre rapport, M, de Galonné m'a toujours semblé peu séduisant; car il portait une perruque fiscale. Une perruque! jugez comme, avec mon amour du pittoresque, j aurais pu m'accoutumer à une perruque î je les ai toujours eues en horreur, au point de refuser un riche mariage, parce que le prétendant portait perruque; et je ne peignais qu'à regret les hommes coiffés ainsi.

Ce qu'il y a d'ailleurs de surprenant dans cette affaire, c'est que rien n'avait pu prêter une ombre de vraisemblance à la calomnie; je connaissais à peine M. de Calonne. Une seule fois dans ma vie j'avais été chez lui au ministère des finances; il donnait une grande soirée au prince Henri de Prusse, et, ce prince venant habituellement chez moi, il avait jugé convenable de m'inviter; enfin je me souviens d'avqir hâté son por-

1 Ce portrait est maintenant au musée du Louvre.

trait au point de ne pas faire les mains d'après lui, quoique j'eusse l'habitude de les faire toujours d'après mes modèles.

Je n'aurais donc jamais imaginé de quelle source pouvaient naître ces propos désolants, sans la découverte que je fis plus tard d'une perfidie digne de l'enfer.

M. de Catonne allait très*souvent rue du Gros- Chenet, où je ne logeais pas encore à cette époque, chez madame de S***, femme de D***, surnommé le Roué. Madame de S*** avait un charmant et doux visage, quoiqu'on pût remarquer quelque chose de faux danssonregard,etM>deCalonneenétaittrès-amoureux. Au temps dont je vous parle, elle m'avait priée de faire son portrait, et, comme un jour elle prenait séance, elle me demanda avec son air de douceur habituel si je voulais lui prêter ma voiture le soir, pour aller au spectacle ; j'y consentis, et mon cocher alla la prendre chez elle.Lelendemain malin jedemandai mes chevaux pour onze heures; mais, à onze heures, cocher, voiture, rien n'était rentré. Je dépêche aussitôt quelqu'un chez madame de S***; madame de S*** n'était point de retour ; elle avait passé la nuit à l'hôtel des Finances ! Jugez de ma colère, quand je l'appris quelques jours après par mon cocher, auquel un bon pourboire ne ferma pas la bouche, et qui conta le fait à plusieurs personnes de la maison. En pensant que, si les gens de l'hôtel des Finances, ou d'autres, avaient demandé à cet homme le nom de ses maîtres, cet homme avait dû répondre naturellement qu'il appartenait à madame Le Brun, j'étais tout à fait hors de moi. Il est inutile

78 SOUVENIKS DE MADAME V1GÉE LE BRUN.

d'ajouter que je n'ai jamais revu madame de S**, qui, m'a-t-on dit, vit à Toulouse, et s'est jetée dans la plus austère dévotion. Que Dieu lui pardonne! À-t-elIe voulu sauver sa réputation aux dépens de la mienne? Me haïssait-elle ? Je ne sais ; mais elle m'a fait bien du mal ; car les longs détails dans lesquels je viens d'entrer, chère amie, vous prouvent assez combien j'ai souffert d'une calomnie qui s'appliquait si mal et à mon caractère et à la conduite de toute une vie, que j'ose dire avoir été honorable.

Voilà vraiment une triste lettre, faite pour dégoûter de la célébrité, surtout lorsqu'on a le malheur d'être femme. Quelqu'un me disait un jour : « Quand je vous regarde et que je songe à votre renommée, il me semble voir des rayons autour de votre tête. — Ah! répondisse, en soupirant, il y a bien quelques petits • serpents dans ces rayons-là. » En effet, a-t-on jamais vu une grande réputation, dans quelque genre que ce soit, ne pas attirer l'envie? Il est vrai qu'elle attire aussi près de vous vos contemporains les plus distingués, et cet entourage console de beaucoup de choses. Quand je songe à tant de gens aimables et bons, dont j'ai dû l'amitié à montaient, je me félicite d'avoir fait connaître mon nom ; et, pour tout dire en un mot, chère amie, quand je pense à vous, j'oublie les méchants.

Adieu.

Le Kain. — Brizard. — Mademoiselle Dumesnil. — Monvel. — Mademoiselle Raucourt. — Mademoiselle Sainval. — Madame . Vestris. — Larive. — Mademoiselle Clairon. — Talma.— Préville.

— Dugazon. — Mademoiselle Doligny. — Mademoiselle Contât.

— Molé. — Fleury. — Mademoiselle Mars. — Mademoiselle Sophie Aruould. — Madame Saint-Huberti. — Les deux Vestris.

— Mademoiselle Pélin. — Mademoiselle Al lard. — Mademoiselle Guiraard. — Carlin. — Cailleau. — Laruette. — Madame Dugazon K

Un de mes plus doux délassements était d'aller au spectacle, et je puis vous dire qu'il brillait sur la scène des acteurs si admirables, que beaucoup d'entre eux n'ont jamais été remplacés. Je me souviens parfaitement d'avoir vu jouer le célèbre Le Kain : quoique je fusse trop jeune alors pour apprécier son grand talent, les applaudissements, les transports unanimes qu'il excitait me prouvaient assez combien ce tragédien était supérieur. La laideur de Le Kain, toute prodigieuse qu'elle était, disparaissait dans certains rôles. Le costume de chevalier, par exemple, adoucissait l'expression sévère et repoussante d'une figure dont

i Vincent-Antoine Arnault, de l'Académie française, a fait paraître, en 1823, chez Charles Froment, 1 volume in-18, ayant pour titre : Les souvenirs et les regrets du vieil amateur dramatique. Dans cet ouvrage on trouve les portraits à la plume ainsi que les portraits en pied finement gravés et coloriés de presque tous les artistes dont madame Vigée Le Brun parle dans cette- lettre.

tous les traits étaient irréguliers, en sorte qu'on pouvait le regarder quand il jouait Tancrède ; mais dans le rôle d'Orosmane, où je l'ai vu une fois, j'étais placée fort près de la scène, et le turban le rendait si hideux, bien que j'admirasse sa noble et belle manière, qu'il me faisait peur.

A l'époque où Le Kain jouait les premiers rôles, et même assez longtemps après, j'ai vu Brizard ainsi que mademoiselle Dumesnil. Brizard remplissait les rôles de pères; la nature semblait l'avoir créé pour cet emploi : ses cheveux blancs, sa taille imposante, son superbe organe, lui donnaient le caractère le plus noble, le plus respectable qu'on puisse imaginer. Il excellait surtout dans Le Roi Lear et dans YŒdipe de Ducis. Vous auriez réellement cru voir ces vieux princes si malheureux et si touchants, tant il y avait de grandiose dans l'aspect de celui qui les représentait.

Mademoiselle Dumesnil, quoique petite et fort laide, excitait des transports dans les grands rôles tragiques. Son talent était fort inégal: elle tombait parfois dans la trivialité, mais elle avait des moments sublimes. En général, elle exprimait mieux la fureur que la tendresse, si ce n'est la tendresse maternelle, car un de ses plus beaux rôles était Mérope. Il arrivait quelquefois à mademoiselle Dumesnil de jouer une partie de la pièce sans produire aucun effet; puis, tout à coup, elle s'animait ; son geste, son organe, son regard, tout devenait si éminemment tragique qu'elle enlevait les suffrages de toute la salle. On m'a assuré qu'avant de paraître en scène elle buvait une bouteille de vin et

qu'elle s'en faisait tenir une autre en réserve dans la coulisse.

Un des acteurs les plus remarquables du Théâtre- Français, dans la tragédie et la haute comédie, était Mcnvel. Quelques désavantages physiques et la faiblesse de son organe l'ont empêché de se placer au premier rang, mais son âme, sa chaleur, et surtout l'extrême justesse de sa diction, ne laissaient rien à désirer. A mon retour en France il avait quitté les rôles de jeunes premiers pour ceux des pères nobles. Je lui ai vu jouer alors Auguste de Cinna et l'Abbé de l'Épée d'une manière admirable; dans ce dernier rôle il était si parfait de naturel, qu'un jour, au moment où, en quittant la scène, il saluait les personnages de la pièce, je me levai et je lui rendis son salut. Les personnes qui étaient avec moi dans la loge s'en amusèrent beaucoup.

Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de mademoiselle Raucourt dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite ; elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes dames ; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel , qui le premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que, lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria :

Ah! Fingrate à ma rente /Si mademoiselle Raucourt n'est point restée sage, elle est restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et dure, que, lorsqu'on fermait les yeux, on croyait entendre un homme. Elle n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles de mères et de reines avec infiniment de succès.

J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, sœur de Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédiennes que madame Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grands succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy, où l'effet qu'elle produisait, au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi que cette scène est horrible.

Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne voulaient lui en reconnaître ; la comparaison seule lui faisait tort, car il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il était grand, bien fait, mais il n'était jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui faisait dire qu'il marchait à côté de lui.

Larive avait très-bon ton et causait avec esprit, môme de choses qui n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je savais que Larive était lié intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer. Il m'engagea

aussitôt à diner chez lui pour me faire trouver avec elle, ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive me promena dans ses berceaux, sous ses • vignes grimpantes à la manière antique, comme on en voit aux environs de Naples; et, comme nous venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle Clairon. Je me l'étais figurée très-grande; elle était au contraire fort petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les airs d'une princesse ; mais elle me parut instruite et spirituelle. J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation. Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance; c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait d'elle.

Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous faisait des lectures ravissantes ; la manière dont il disait les vers acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.

Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon

moi, surpasse tous les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclaration ampoulée et maniérée, parsa diction naturelle et vraie; ensuite, en forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en Grec et en Romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les plus mobiles qu'on pût voir 1 ; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu, il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans l'acteur tragique- Son organe était quelquefois un peu sourd ; il convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux rôles brillants: aussi était-il principalement admirable dans ceuxd'Oreste et de Manlius ; mais, dans tous, il avait plusieurs moments sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui. Personne n'oserait, je crois ; car Talma s'y était montré supérieur à lui-même; ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un malheureux roi, un malheureux fou, dans son effrayante vérité. Hélas ! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.

Talma était un homme excellent, et le plus facile h vivre qu'on puisse rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt de son cœur ou de son esprit : alors il était fort intéressant à

1 Le baron Gérard a fait un très-beau et très-ressemblant portrait de Talma.

entendre, principalement quand il parlait de son art.

La comédie a peut-être encore été plus riche en talents que la tragédie. J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur parfait, inimitable ! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté, était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro, vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était si parfaitement vrai par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte point Dugazon, qui certes avait un grand talent, mais qui, dans le rôle de Figaro du Barbier de Séville> par exemple, n'a jamais approché de son modèle.

J'ai plusieurs fois dîné avec Préville ; il était rare de rencontrer un aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et Ton recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.

Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait aussi dans les salons, où Préville était un i. s

homme aimable, et Dugazon un farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que pour amuser les convives ; car il était fort amusant, surtout après dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution ; il fut un de ceux qui allèrent chercher le Roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, et principalement par M. le comte d'Artois.

Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait tout à fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle Contât. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle deviendrait une aussi excellente actrice. Sa charmante figure ne suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro. A partir de ce moment, elle marcha de succès en succès : d'abord dans l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait pris trop d'embonpoint.

Mademoiselle Contât avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poôte de ce nom ; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le théâtre ; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant ; je n'ai jamais vu de sourire plus enchanteur ; comme

elle avait infiniment d'esprit, sa conversation était tout à fait piquante, et je la trouvais si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.

Mademoiselle Contât était admirablement bien secondée dans tous ses rôles par Molé, qui jouait presque toujours avec elle. Molé, sans avoir jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur ; il avait de la grâce et de la dignité; il tenait toujours bien la scène, comme on dit ; j'ai peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant que le sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois ; quoique son jeu fût trèsspirituel, Molé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.

Fleury, qui, après l'avoir doublé, lui a succédé dans les grands rôles, est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie. ïl avait moins de verve et moins d'élévation que Molé ; mais personne n'a joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Gomme il avait beaucoup d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute société, et il en avait si bien saisi les usages, les agréments et les travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie parfaite de modèles qui avaient disparu.

A l'époque où tous les grands acteurs dont je vous parle commençaient à vieillir, il s'élevait près d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui l'ornement de la scène française : mademoiselle Mars jouait alors avec une perfection inimitable les rôles d'ingénues ; elle excellait dans celui de Victorine du Philosophe sans le savoir, et dans vingt autres pour lesquels on ne Ta

jamais remplacée ; car il est impossible d'être aussi vraie, aussi touchante : c'était la nature dans tout son charme. Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chère amie, elle avait déjà pris l'emploi de mademoiselle Contai, qu'elle seule pouvait faire oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? heureusement ce visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois jamais ; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est de mon avis.

Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnould au grand Opéra, dans Castor et Pollux. J'étais peu capable alors de juger son talent d'actrice ; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la grâce et de l'expression. Quant à son talent comme cantatrice, la musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnould n'était point jolie ; sa bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre. On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique : elle assistait au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres honnêtes femmes parentes de son gendre ; pendant la cérémonie nuptiale, mademoiselle Arnould se retourne et leur dit: « C'est plaisant ! je suis la seule demoiselle qui se trouve ici. »

Une femme dont le talent supérieur nous a ravis longtemps a succédé à mademoiselle Arnould. C'était madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique. Madame Saint-Huberti non-seulement avait une voix superbe ; mais elle était encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle, si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression, de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être plus touchante qu'elle ne Tétait dans les rôles d'Alceste, de DU don, etc. ; toujours vraie, toujours noble, ses accents arrachaient les larmes de toute la salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes auxquelles il était impossible de résister.

Madame Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entraigues, très-bel homme, et très-distingué par son esprit, en devint tellement amoureux qu'il l'épousa. La révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec elle. C'est là qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir ni les assassins ni les motifs d'une pareille horreur *.

Sous le rapport du chant, tout l'Opéra se compo-

1 Le comte d'Entraigues, dont les opinions royalistes étaient trèsvives, quitta la France dès les premiers jours de la révolution, et se réfugia à Lausanne où il se maria avec mademoiselle Saint-Huberti, le 20 décembre 1790. Le comte ayant été arreiô en 1707 à Trieste, madame d'Entraigues le fit évader, et tous deux se rendirent à Vienne, puis à Graetz et de la en Angleterre où le comte d'Entraigues avait à

sait pour moi de madame Saint-Huberti ; je ne vous dirai donc rien de ceux qui chantaient avec elle, car je les écoutais à peine ; j'aimais mieux réserver une partie de mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talents remarquables. Gardel et Vestris père tenaient le premier rang. Je les ai vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais quel opéra de Grétry, chaconne qui, je crois, a fait courir tout Paris : c'était un pas de deux dans lequel les deux coryphées poursuivaient mademoiselle Guiraard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a toujours semblé fort inférieur à Vestris père, qui était grand, très-bel homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui précédait le menuet ; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui peur faire les trois révérences.

A Vestris père a succédé Vestris fils, le danseur le plus surprenant qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté. Quoique nos danseurs actuels n'épargnent point les pirouettes, personne bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis, tout à coup, il s'élevait au ciel d'une manière si prodigieuse, qu'on lui croyait des ailes ; ce qui faisait

remplir, auprès du gouvernement anglais, une mission secrète dont l'avait chargé l'Empereur de Russie. Peu après leur arrivée à Londres, ils y furent assassinés par leur domestique. La politique ne fut pas, dit-on, étrangère à ce double assassinat.

dire au père Vestris : « Si mon fils touche la terre, c'est seulement par procédé pour ses camarades. »

Mademoiselle Pélin et mademoiselle Allard étaient deux danseuses du genre qu'on appelle grotesque en Italie. Elles faisaient des tours de force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien qu'elles fussent très-grasses, étaient vraiment surprenantes par leur agilité; mademoiselle Allard surtout.

Mademoiselle Guimard avait un tout autre genre détalent; sa danse n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec des mouvements si gracieux, que le public la préférait à toute autre danseuse; elle était petite, mince, très-bien faite; et, quoique laide, elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante -cinq ans elle semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.

A l'instar, et môme en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever l'Opéra-Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la Comédie Italienne. J'aurais peine à vous dire quelque chose de cette Comédie Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allée voir jouer Carlin, dont, toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies inépuisables, le naturel et la gaieté de son jeu, faisaient de lui un acteur tout à fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvements une lestesse surprenante ; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes, si moelleux et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est trèsvrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour atti-

rer le public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a disparu de la scène, la Comédie Italienne a fini.

La troupe lyrique qui Ta remplacée possédait plus d'un talent remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc. Un des acteurs les plus aimés du public était Cailleau ; il a quitté le théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer deux fois dans Annette et Lubin. Sa belle physionomie, si gaie, si animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors môme que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir déjouer la comédie avec lui en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la scène un léger acçident du gosier, auquel sont exposés tous les chanteurs ; une huée étant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva tellement offensé, qu'il quitta le théâtre le soir môme, et, depuis, les plus vives instances ne purent le faire consentir à reparaître devant le public.

Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il était charmant en société, où sa gaieté si franche amenait la joie ; il racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, il rendait les cercles et les repas tout à fait amusants, tantôt par une anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nommé le Belloi, qui se trouve au bout de la ter-

LETTHE VIII. 93

rasse de Saint-Germain, et qui avait un fort joli jardin. [ Cailleau vivait là le plus heureux des hommes avec sa femme et son enfant. J'ai été passer quelques jours chez lui, et, dans son bonheur, il me rappelait exactement ce Lubin, dont je lui avais vu si bien jouer le rôle. M. le comte d'Artois, en lui faisant don du petit castel, l'avait nommé capitaine des chasses de tout rarrond^sement. II en portait l'uniforme, et c'est avec cet habit que je l'ai peint, tenant son fusil sur l'épaule. Sa belle et riante physionomie m'inspirait au point que j'ai fait ce portrait en une séance *.

Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très-suspecté, comme ayant reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa femme lui ont tourné la tête. J ai des raisons pour croire que sa femme était fort révolutionnaire : en 1791, je reçus à Home, où j'étais alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait l'âge d'or. Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi ! Peu de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau s'était de désespoir jetée par la fenêtre,

Laruette et sa femme sont restés au théâtre plus lard que Cailleau a . Tous deux étaient excellents dans

* Ce portrait a été acheté à la vente de M. Le Brun par M. le comte d'Harcourt. {Note de V Auteur.)

* Laruette, acteur et auteur dramatique, a quitté le théâtre en

leur genre. Mais madame Laruette surtout jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût et une expression indicibles. Elle avait plus de cinquante ans qu'elle n'en paraissait pas avoir seize, tant sa taille était jeune et ses traits délicats. Non-seulement elle n'était pas ridicule dans les rôles naïfs, mais elle était charmante ; et jamais peut-être les transports et les regrets du public n'ont été aussi loin que le jour où, quittant enfin le théâtre, elle joua pour la dernière fois, dans Isabelle et Gertrude, et dans je ne sais quel autre opéra, les deux plus jeunes rôles du répertoire. Quoique je l'aie très-peu vue jouer, je me la rappelle parfaitement.

J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique, au talent le plus parfait que l'Opéra-Comique ait possédé, à madame Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame Dugazon avait un de ces talents de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice ; c'était Babet, c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de môme qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles. Grétry et Delayrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle.

Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina, tout à la fois si dé-

LETTRE VIII- iKJ

cente et si passionnée, et si malheureuse, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir vu Aina vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été le même. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que, si elle venait de jouer Nina, elle conservait encore les yeux un peu hagards, en un mot, qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.

Madame Dugazon était royaliste de cœur et d'âme. Elle en donna la preuve au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir qu'elle jouait la soubrette des Événements imprévus. La reine assistait à ce spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant : J'aime mon maître tendrement, madame Dugazon, qui devait répondre : Ah I comme j'aime ma maîtresse, se tourna vers la loge de Sa Majesté, mit la main sur son cœur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant la Reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public! voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. Madame Dugazon ne céda point : elle quitta le théâtre.

La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai beaucoup aimé moi-môme à jouer la comédie ; car je ne vous ai point épargné les détails. Adieu.

Chantilly. — Le Haincy. — Madame de Montesson. — La vieille princesse de Conti. — Gennevilliers. — Nos spectacles. — Le Mariage de Figaro. — Beaumarchais. M. et madame de Villette. — Moulin-Joli. — Watelet. — M. de Morfontaine. — Le marquis de Montesquiou. — Mon horoscope.

tl m'était impossible, à mon grand regret, de rester longtemps à la campagne ; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beaux lieux voisins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magnifiques de Chantilly, que le prince de Condé, celui que vous avez vu revenir en France avec Louis XVJII, savait si bien ordonner, et dont il faisait si bien les honneurs. Vous connaissez le superbe château de Chantilly. Son immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différents siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension semblaient avoir été faites pour des géants : ce qui ornait à merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui, sitôt après sa mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que Ton a beaucoup reproduit en plâtre; quant aux armures, elles ont été

pillées pendant la révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.

Ce château avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable : entre des colonnes de marbre se trouvaient placées de larges vasques, en marbre aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse renouvelée. Cette salle semblait être en plein air, son effet était magique. Le parc dans son immense étendue donnait l'idée d'une féerie avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant, dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aussi les étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle, à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait adoré de tous les habitants, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si vivement regretté .

En 1782, j'ai séjourné quelque temps au Raincy. Le duc d'Orléans, père de Philippe-Égalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son portrait et celui de madame de Montesson *. A l'exception du plaisir que je pris à voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréable que celle de madame Berthoîet 2 , fort aimable

1 Madame Vigée Lo Brun cite ces deux toiles dans la liste de ses tableaux et portraits comme ayant été faits en 1779. Leur véritable date doit être 1780, sa 811e étant née dans cette année.

* Femme du célèbre chimiste Claude-Louis, comte Bertholct. 1. 9

08 SOUVENIRS DE MADAME V1GÉE LE BUUN.

femme, qui jouait fort bien de la harpe. Saint-Georges, le mulâtre, si fort et si adroit, était du nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse ; cet exercice, lorsque beaucoup de monde s'y trouve réuni, donne vraiment un grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a vraiment quelque chose de belliqueux.

A propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que madame de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Gonti viut un jour lui faire une visite, et cette princesse, en me parlant, m'appela toujours mademoiselle. J'étais cependant alors sur le point d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout à fait étrange. Il est vrai que jadis toutes les grandes dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de la cour avait fini avec Louis XV.

Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de même de ceux que je faisais à Gennevilliers, qui appartenait alors à M. le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que Ton pût voir. Gennevilliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil avait acheté cette propriété en grande partie pour monseigneur le comte d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et l'avait embellie autant qu'il était possible. La maison était meublée dans le meilleur goût, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une salle de comédie, petite, mais charmante, dans

laquelle ma belle-sœur, mon frère, M. de Rivière* et moi nous avons joué plusieurs opéras-comiques, avec madame Dugazon, Garai, Gailleau et Laruette. Ces deux derniers, qui étaient alors retirés du théâtre, jouaient admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils répétaient ensemble la scène des deux pères dans Rose et Colas, je crus qu'ils causaient entre eux, et je leur dis : « Allons, il faut commencer la répétition. » On m'avait donné le rôle de Rose; Garât jouait assez gauchement celui de Colas; mais il chantait si bienî il était surtout délicieux de l'entendre dans la Colonie, dont la musique est ravissante à mon goût. 11 avait pris le rôle de Saint- Albe; moi celui de Marine; et ma belle-sœur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un ange. Ma

belle-sœur et M. de Rivière étaient vraiment des

acteurs. Ils auraient pu briller môme au théâtre.

M. le comte d'Artois et sa société assistaient à nos spectacles. J'avoue que tout ce beau monde me donnait la peur au point que, la première fois qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulus plus jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida seule à entrer en scène : aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les compliments imaginables.

Le dernier spectacle qui fut donné dans la salle de Gennevilliers fut une représentation du Mariage de Figaro par les acteurs de la Comédie-Française. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse, mademoiselle Olivier le page; et que mademoi-

selle Contât était charmante dans le rôle de Suzanne. Il fallait néanmoins que Beaumarchais 1 eût cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce-théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue, couplets, tout était dirigé contre la cour, dont une grande partie se trouvait là, sans parler de la présence de notre excellent prince. Chacun souffrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en était pas moins ivre de bonheur : il courait de tous côtés, comme un homme hors de lui-même; et, comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le temps d'ouvrir les fenêtres, et cassa tous les carreaux avec sa canne, ce qui fît dire, après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres.

Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublement aussi d'avoir accordé sa protection à l'auteur du Mariage de Figaro. En effet, peu de temps après cette représentation, Beaumarchais lui fait demander un rendezvous qu'il obtient aussitôt, et il arrive à Versailles de si bonne heure, que le comte venait h peine de se lever. Il parle alors d'un projet de finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trésors; puis il finit par proposer à M. de Vaudreuil une somme considérable s'il veut se charger de faire réussir l'affaire. Le comte l'écoute avec le plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit : — Monsieur de Beaumarchais, lui répondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus favorable; car j'ai passé une

» Pierre-Augustin Caron do Beaumarchais, né à Paris le 24 janvier 1732 et mort le 19 mai 1799.

bonne nuit, j'ai bien digéré et jamais je ne me suis mieux porté qu'aujourd'hui; si vous m'aviez fait hier une pareille proposition, je vous aurais fait jeter par la fenêtre.

Une des belles campagnes que j'aie vues était Villette. La marquise de Villette, surnommée Belle et Bonne, m'ayant engagée à aller la voir, j'y suis allée passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort jolis vers que M. de Villette fit pour mon arrivée. Je les copie ici, en vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un poôte qui parle :

J'avais lu dans les vieux auteurs Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs, Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude : J'aimais à me bercer de ces douces erreurs.

Embellir ces forêts devint ma seule étude, J'y créai des jardins, Je les semai de fleurs; Mais des dieux vainement j'attendais la présence. O sublime Le Brun ! vous, l'orgueil de la France, Dont l'esprit créateur, dont l'immortel crayon De plaire et d'étonner a la double puissance, Et fait naître l'amour par l'admiration,

La Gloire qui vous accompagne

Agrandit ce petit château ;

Elle ranime la campagne;

Vous nous rendez le jour plus beau, Et vous réalisez mes châteaux en Espagne.

Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en fit compliment. — Moi ! répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour tout ce que Rubens a peint dans sa vie.

Madame de Villette recevait avec grâce, et faisait

à merveille les honneurs de sa maison. Ce qui doit

compléter son éloge à vos yeux, c'est qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une élévation circulaire et naturelle , où Ton m'a dit qu'elle rassemblait les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le faire un maître d'école.

Ah ! que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois de Moulin-Joli ! Yoilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas : si beau, si varié, si pittoresque, si élyséen, si sauvage, si ravissant enfin! Représentez-vous une grande île, couverte de bois, de jardins, de vergers que la Seine coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de bateaux, garni des deux côtés par des caisses remplies de fleurs, que l'on renouvelait à chaque saison, et des bancs, placés de distance en distance, vous permettaient de jouir longtemps d'un air parfumé et de points de vues admirables; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau produisait un effet charmant. Des arbres de haute futaie, d'un ton très-vigoureux, bordaient la rivière à droite; à gauche, la rive était couverte d'énormes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les branches à douce verdure tombaient en berceau ; un de ces saules, entre autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on rêvait avec délices. Le prince de Ligne parle, dans ses Mémoires, de ce superbe saule. Je ne puis vous dire combien je me sentais heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de comparable.

Cet élysée appartenait à un homme de ma connais-

sance, M. Watelet, grand amateur des arts, et auteur d'un poème sur la peinture. M. Watelet était un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie, à laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui : le temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.

Plus tard, en 4788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran, riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à y aller passer un mois. Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de paysage, et moi, nous retrouvâmes encore tout l'enchantement que ce lieu nous avait fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main *. Le Brun-Pindare y composa son Exegi monumentum, ce morceau si plein d'un orgueil que justifie sa beauté. Mon frère aussi y fit de très-jolis vers. Ces bois nous inspirèrent.

Monsieur de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez, m'avait, disait-on, donné aussi

i Ce portrait a été donné, en 184?, par M. J. Tripier Le Franc et madame Tripier Le Franc, née Le Brun, neveux de l'auteur, au musée royal duïLouvre.

Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu Moulin-Joli, je ne Taurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée en France je l'ai trouvé en vente ; mais un retard qui survint dans l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens. Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier, qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé, pour le moins, le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa destruc* lion totale.

Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J-J. Rousseau. La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la pensée.

A Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc qui n'est point arrangée à l'an*glaise, et où se trouve maintenant un grand lac; de l'avis de tous Jes artistes, au reste, elle tient un premier rang dans son genre. A l'époque dont je vous parle, M. de Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes : à présent, on n'y voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un petit pâté, au milieu de cette immense masse d'eau.

M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveil-

tance et de simplicité, que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Le brun, le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart, Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades, et se réveillaient mutuellement pour se les dire ; cette folle gaieté prouve assez de quelle liberté Ton jouissait dans ce beau lieu. A la vérité, Tordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement, nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toute chose, poussait le décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se ressentir de cette manière d'être.

A cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des marchands; il a fait construire je ne sais quel pont de Paris. Je me souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable dans la société. J'ai souvent essayé de lire pardessus son épaule; mais, quoique ses lettres fussent très-grosses, il m'a toujours été impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe; je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il doit avoir laissés. ,

Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la différence était frappante. Partout à Maupertuis régnait l'ordre et la magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur, depuis Louis XVJII, il lui était facile

de mettre à nos ordres, chevaux, calèches et voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château était assez vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres, tous bien logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait sans cesse.

La mère et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bontés. Sa belle-fille, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était douce, naturelle, très-aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et frondeur; àMaupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et souffrante, que j'ai fait son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite 1 .

Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais longtemps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais pas coquette. Maintenant que j'ai vécu longtemps, suis-je une aimable vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je vous aime tendrement.

Adieu.

1 Dans la liste de ses tableaux et portraits, madame Vigée Le Brun indique les portraits de M. et de madame de Montesquiou comme ayant été faits en J779.

Le duc de Nivernais. — Le maréchal de Noailles. — Son mot à Louis XV. — Madame Dubarry. — Loureciennes. — Le duc de Brissac. — Sa mort. — Celle de madame Dubarry. — Portraits que j'ai faits à Louveciennes.

J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais/ qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que Ton a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des manières nobles et douces sans aucune afféterie. 11 se distinguait surtout, par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui, beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du cœur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris. Celte galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.

Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très-âgé, quand je l'ai connu, il était encore plein

de vivacité. Il aimait passionnément la poésie, et faisait des vers charmants *.

Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très-aimable : son esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville et de la cour.

Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il trouvait mauvaises : « C'est sans doute le fond du baril, Sire. »

Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore parlé, quoique je l'aie vue de fort près; une femme qui, sortie des derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois , à Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent entendu parler. Madame Dubarry pouvait . avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était

* Louis-Jules Barbon Mancini Mazarini, duc de Nivernais, est mort àl'àgo de quatre-vingt deux ans. Il avait remplacé Massillon à l'Académie française, et, peu de temps après, il avait été nommé membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Les œuvres en prose et en vers du duc de Nivernais ont été rassemblées et publiées par lui-même, en 8 volumes in-8, dans l'année 1796.

LETTUE X. 109

grande sans l'être trop ; elle avait de l'embonpoint ; la gorge un peu forte, mais fort belle ; son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux ; ses cheveux étaient cendrés et bouclés, comme ceux d'un enfant ; son teint seulement commençait à se gâter.

Elle me reçut avec beaucoup de grâces, et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières : son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, et sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.

Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée, dans laquelle étaient placés, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux ; en sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la maîtresse de la maison, et dans sa toilette et dans sa façon de vivre. L'été comme l'hiver, madame Dubarry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours, quel temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée. L'ambassadrice de Portugal, la belle mai. 10

dame de Sousa, et la marquise de Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et, durant mes séjours que j'ai faits chez elle à trois époques différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa solitude. J'y ai vu souvent M. de Monville, homme aimable et très-élégant, qui nous mena à la campagne appelée le désert, et dont la maison était seulement une tour. Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de Tipoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maltresse de Louis XV. Non-seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent des présents à madame Dubarry; entre autres, des pièces de mousseline, très-richement brodées en or. Elle m'en donna une superbe, à fleurs larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement nuancés.

Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, madame Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour, toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands ménagements pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle faisait beaucoup de bien à Louveciennes, où tous les pauvres étaient secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je la vis, un jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout. — Comment ! disait madame Dubarry, vous n'avez eu ni

LETTRE X. iii

linge, ni vin ni bouillon? — Hélas! rien, Madame. Aussitôt nous rentrons au château ; Madame Dubarry fait venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point exécuté ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle leur fit porter, à l'instant même, chez la pauvre malade, avec du bouillon et du vin de Bordeaux.

Tous les jours, après dîner, nous allions prendre le café dans ce pavillon si renommé pour le goût et la richesse de ses ornements. La première fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit : « C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. Il y avait au-dessus une tribune pour les musiciens et pour les chanteurs qui se faisaient entendre pendant le repas. » Le salon était ravissant : on y jouissait de la plus belle vue du monde, et les cheminées, les portes, étaient toutes du travail le plus précieux ; les serrures pouvaient être admirées comme des chefsd'œuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse d'une élégance au-dessus de toute description.

Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiqes canapés, c'était leduc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à Louveciennes ; mais rien, dans ses manières et dans celles de madame Dubarry, ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la maîtresse du château. Toutefois il était aisé de voir qu'un tendre attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement leur a-t-il coûté la vie. Lorsqu'à vant l'époque de la terreur,

madame Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamants volés, qu'en effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très-bien reçue. Ils firent tout pour l'empêcher de retourner en France, au point qu'au moment de son départ, des amis dételèrentses chevaux de poste. Le seul désir de rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château de Louveciennes, la fît résister aux instances de ceux qui voulaient la retenir à Londres, où la vente de ses diamants pouvait la faire vivre dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc de Brissac à Louveciennes. Fort peu de temps après, le duc fut arrêté sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et, à peine arrivés à moitié du chemin, tous les quatre furent indignement massacrés !

On porta la tête sanglante du duc de Brissac à madame Dubarry; vous vous imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à cette horrible vue ! Elle ne tarda pas ellemême à subir le sort réservé alors à tous ceux qui possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom; elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il est question dans tous les mémoires du temps, pour avoir été comblé de ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison, madame Dubarry fut jugée et condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne

put avec fermeté soutenir l'aspect de l'échafaud ; elle cria, elle implora sa grâce de la foule atroce qui l'environnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau se hâta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que, si les victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus tôt. Les hommes dont l'intelligence n'est pas développée ont trop peu d'imagination pour qu'une souffrance intérieure les touche, et l'on excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.

J'ai fait trois portraits de madame Dubarry. Dans le premier je l'ai peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de paille 1 ; dans le second elle est vêtue en satin blanc; d'une main elle tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal 2 . J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin ; il était, ainsi que le premier, destiné au duc deBrissac, et je l'ai revu dernièrement. Le vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête, car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux yeux, et madame Dubarry n'en mettait jamais. Je renie donc cette tête, qui n'est point de moi ; tout le reste du tableau est intact et bien conservé. Il vient d'être vendu à la mort de ce général.

Le troisième portrait que j'ai fait de madame Dubarry est chez moi. Je l'ai commencé vers le milieu de septembre 4789. De Louveciennes, nous entendions des

* Madame Vigée Le Brun a peint ce portrait en 1787.

* C'est aussi en 1787 que madame Vigée Le Brun, a peint ce portrait.

canonnades à l'infini, et je me rappelle que la pauvre femme me disait : « Si Louis XV vivait, sûrement tout cela n'aurait pas été ainsi. » J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras, lorsque je fus obligée défaire une course à Paris ; j'espérais pouvoir retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage ; mais on venait d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était au comble, et je ne songeais plus qu'à quitter la France ; je laissai donc ce tableau à moitié terminé. Je ne sais par quel hasard M. le comte Louis de Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer *.

Le triste contenu de cette lettre m'avertit que je suis arrivée à l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire, dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent, si je ne vous avais promis le récit sincère et complet de ma vie, il ne s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de jours d'angoisses et d'effroi ; et je remets à vous en parler dans mes prochaines lettres. Adieu, chère amie.

t Nous ignorons le nom du propriétaire actuel de ce portrait ; mais nous savons que madame Tripier Le Franc en a fait une très-belle copie.

Romain ville. — Le maréchal de Ségur. — La Malmaison. — Madame le Coûteux -du-Moley . — L'abbé Sieyes. — Madame Auguier. — Mot delà reine. — Madame Campan. — Sa lettre. — Madame Rousseau. — Le premier dauphin.

Je ne puis songer aux dernières campagnes que j'ai visitées, sans qu'il se mêle au souvenir de quelques doux moments plus d'un souvenir pénible : en 1788, par exemple, je partis, avec Robert, pour aller passer quelques jours à Romainville, chez le maréchal de Ségur ; en route, nous remarquâmes que les paysans ne nous ôtaient plus leurs chapeaux ; ils nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns même nous menaçaient avec leurs bâtons. Arrivés à Romainville, nous fûmes témoins du plus terrible orage que l'on puisse voir. Le ciel avait pris un fond jaunâtre, teinté de gris foncé, et quand ces nuages effrayants s'entr'ouvrirent, il en sortit des milliers d'éclairs, accompagnés d'un, tonnerre affreux et de grêlons si énormes qu'ils ravagèrent un espace de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me rappelle que madame de Ségur et moi, pâles et tremblantes, nous nous regardions en frissonnant; il nous semblait voir, dans ce jour sinistre, le présage des malheurs, que, sans être astrologue, on pouvait prédire alors.

Le soii* et le lendemain, nous allâmes tous avec le maréchal contempler les tristes effets de l'orage. Le blé, les vignes, les arbres fruitiers, tout était détruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux. Chacun s'empressa de venir au secours de ces infortunés; les gros propriétaires donnèrent beaucoup d'argent; un homme fort riche distribua aussitôt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui l'entouraient. A la honte de l'humanité, ce même homme, l'année suivante, fut massacré un des premiers par les cannibales révolutionnaires.

Dans cet été de 1788, j'allai passer quinze jours à la Malmaison, qui appartenait alors à madame la comtesse du Moley. Madame du Moley était une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas ; mais elle comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivarès était alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire placer, à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une inscription portant : Sierra Morena. Olivarès n'était point ce qu'on appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa malpropreté; ses po~ ches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de tabatière.

Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de son goût; en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je ne

LETTRE XI. iil

marchais jamais sans ma branche; mais, si j'apercevais l'abbé Delille, je la jetais bien vite.

En juin 1789, j'allai dîner à la Malmaison; j'y trouvai l'abbé Sieyes et plusieurs autres amateurs de la révolution. M. du Moley hurlait contre les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer un bouleversement général ; on eût dit un vrai club, et ces conversations m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyes dit à je ne sais plus quelle personne : « En vérité, je crois que nous irons trop loin. — Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, » dis-je à madame du Moley, qui avait entendu l'abbé comme moi, et qui s'attristait aussi de tant de présages funestes.

Dans le même temps à peu près, j'allai passer quelques jours à Marly, chez madame Auguier, sœur de madame Campan, et attachée comme elle au service de la Reine. Elle avait près de la*machine un château et un fort beau parc. Un jour qu'elle et moi nous étions à une fenêtre qui avait vue sur la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un homme ivre, qui tomba par terre. Madame Auguier, avec sa bonté ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu de moments après, le valet de chambre revint. — « En vérité, dit-il, madame est trop bonne ; c'est un misérable que cet homme ! voici les papiers qui viennent de tomber de sa poche, d Et il nous remit plusieurs cahiers, dont l'un commençait ainsi : A bas la famille royale ! à bas les nobles l à bas les prêtres !

puis suivaient les litanies révolutionnaires et mille prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les cheveux. Madame Auguier fait appeler la maréchaussée, à qui était alors confiée la ga^rde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; on leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son compte; ils remmènent; mais le valet de chambre, les ayant suivis de loin sans qu'ils s'en aperçussent, les vit, dès qu'ils eurent tourné le chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter, chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la force publique faisait caijse commune avec les coupables ?

J'avais conseillé à madame Auguier de montrer ces cahiers à la Reine, et quelques jours après, se trouvant de service, elle tes fit lire à Sa Majesté, qui les lui rendit en disant : « Ce sont des choses impossibles ; je ne croirai jamais qu'ils méditent de pareilles atrocités. » Hélas ! les événements n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute ; et, sans parler de l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la pauvre madame Auguier elle-même était destinée à payer son dévouement de sa vie.

Ce dévouement ne s'est jamais démenti. Dans les cruels moments de la révolution, sachant que la reine, était sans argent, elle s'empressa de lui prêter vingtcinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour mieux dire à la guillotine. En les

voyant arriver, l'air furieux, la menace à la bouche, madame Auguier préféra une mort prompte à Tangoisse de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par sa fenêtre et se tua.

J'ai peu connu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame Auguier. Elle était grande et bien faite ; son visage était d'une fraîcheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux filles, que j'ai connues dès leur enfance à Marly. L'une a épousé le maréchal Ney ; la seconde a été mariée à M. Debroc. Cette dernière a péri bien jeune encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une excursion à Ancenis, traverser sur une planche un profond précipice; la planche manqua sous ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans l'abîme !

Madame Auguier avait deux sœurs : l'une était madame Campan si connue, et comme la première femme de chambre de la reine, et comme l'habile directrice de cette maison d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle toutes les notabilités de l'empire faisaient élever leurs filles. J'avais connu madame Campan à Versailles, à l'époque où elle jouissait de toute la faveur et de toute la confiance de la Reine. Je ne doutais nullement qu'elle n'eût conservé à son auguste maîtresse le dévouement et la reconnaissance dus à tant de bontés, lorsque, pendant mon séjour à Pétersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser d'avoir abandonné et trahi la Reine.

Ne. pouvant voir dans ce propos que la plus infâme calomnie, je pris avec chaleur la défense de ma compatriote, et je m'écriai plusieurs fois : « C'est impossisible ! » Deux ans plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée, la lettre suivante, que m'écrivit madame Campan, et que je copie ici, afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous les caractères de la franchise.

« Saint- Germain, ce 27 janvier, vieux style.

« Vous avez dit bien loin de moi, aimable Dame : Cest impossible! Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre opinion ; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont, pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talents encore plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis pénétrée de ce qu'il a été prononcé par vous. En effet, comment croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentiments, mes opinions, mon dévouement, de tout ce que je devais à l'être trop infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des miens, et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous et le mien particulièrement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre sœur Auguier et moi, quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne la point quitter dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10 août. Sorties de

ce massacre, cachées et mourantes d'effroi dans des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir jusqu'aux Feuillants, et la servir encore dans sa première détention à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous voulûmes la suivre au Temple. — Avec des faits aussi vrais et si naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment, direzvous, peut-on avoir été aussi étrangement calomniée? Ne fallait-il pas me faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant d'années? Pardonnet-on la faveur dans une cour, même quand elle tombe sur une personne de la classe de la domesticité? On voulait me perdre dans l'esprit de la Reine, voilà tout. On n'y réussit pas, et Ton saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a conservé sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentiments, que jamais je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrants, mais bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis XVI. Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette réflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux faubourgs insurgés, et cent lieues de Coblentz ou des armées protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans ce temps, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de l'amour insensé et criminel d'une révolution affreuse dictait mes craintes. Le temps ne les a i. h

que trop justifiées; et les innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer à crime.

Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis livrée en entier, et avec la paix d'un cœur qui n'a pas le plus léger reproche à se faire. Depuis longtemps je désire vous faire voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter en amie sincère et précieuse. Prenez un jour avec l'intéressante et infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fête. Croyez à ma tendresse, à mon estime, à ma reconnaissance, enfin à tous les sentiments que je vous ai voués.

« Genêt Campan. »

Madame Auguier, outre madame Campan, avait une autre sœur, nommée madame Rousseau, fort aimable femme, que la Reine avait attachée au service du premier Dauphin, et qui m'a souvent donné l'hospitalité, lorsque j'avais des séances à la cour. Madame Rousseau a laissé un fils, connu sous le nom d'Amédée de Beauplan, qui est très-bon musicien; qui compose des romances charmantes, et qui les chante à merveille. Madame Auguier était devenue si chère au jeune prince qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de mourir : <c Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore après ma mort. »

Le mari de madame Rousseau était maître d'armes des Enfants de France. Aussi, comme attaché à dou-

ble titre à la famille royale, ne put-il échapper à la mort : il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son ju-

gcment rendu, un juge avait eu l'atrocité de lui crier : « Pare celle-ci, Rousseau 1 d

En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me reste à vous parler jusqu'au jour où j ai quitté la France. Je reprendrai dans ma première lettre le récit des tristes événements qui m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays étrangers, non-seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie, et dont je garde une si douce mémoire.

Adieu, chère amie.

1789. — Terreur dont je suis frappée. — Je me réfugie chez Brongniart. — MM. de Sombreuil. — Paméla. — Lo 5 octobre. — On va chercher la famille royale à Versailles. — Je quitte Paris. — Mes compagnons dans la diligence. — Je passe les monts.

L'affreuse année de 1789 était cômmencée, et la terreur s'emparait déjà de tous les esprit sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air consterné ; ellesavaient été le matin à la promenade de Longchamps ; la populace, rassemblée à la barrière de l'Étoile, avait injurié de la façon la plus effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient sur les marchepieds en criant : « L'année proa chaîne, vous serez derrière vos carrosses et c'est a nous qui serons dedans 1 » ainsi que mille autres propos plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent beaucoup ma soirée; je me souviens d'avoir remarqué que la personne la moins effrayée était madame de Villette, la belle et bonne de Voltaire 4 .

1 Mademoiselle de Varicourt a épousé à Ferney M. le marquis de Villette. Voici des vers que Voltaire fit en 1777 à l'occasion de leur mariage:

Il est rrai que te dieu d'amour, Fatigué dn plaisir YoUg*,

Quant à moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux détails pour entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, où je venais de m'établir depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On jetait du soufre dans nos caves par les soupiraux. Si j'étais à ma fenêtre, de grossiers sansculottes me menaçaient du poing; mille bruits sinistres m'arrivaient de tous les côtés ; enfin, je ne vivais plus que dans un état d'anxiété et de chagrin profond.

Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart, l'architecte, et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son logement aux Invalides ; je fus conduite chez lui par un médecin attaché au Palais- Royal, et dont les gens portaient la livrée d'Orléans, la seule qui fût alors respectée. On me donna le meilleur lit. Comme je ne pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins auraient dû me calmer puisque mes amis voyaient beaucoup moins en noir que moi: mais il leur était impossible de me rassurer contre les maux que je prévoyais. — A quoi bon vivre? à fluoi bon se soigner?

Loin de la Tille et de la cour, Dans nos champs a fait un voyage.

Je l'ai tu ce dieu séducteur :

Il courait après le bonheur, U ne Ta trouvé qu'au village

disais-je souvent à mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me faisait prendre la vie en dégoût; et pourtant il faut le dire, si loin que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes qui se sont commis plus tard.

Je me rappelle avoir soupé chez Brongniart avec l'excellent M. de Sombreuil 4 , alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépôt. — Mais, ajoutat-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter que sur soi-même. Comme les armes ne tardèrent pas à être enlevées, il faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu'il avait employés.

M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses talents militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille; mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent mademoiselle de Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison ! et, pendant fort longtemps, la vue de tout ce qui portait la couleur rouge causait d'horribles vomissements à cette jeune infortunée. Plus tard (en 1794),

1 Le général Charles-François Virot, marquis de Sombreuil, né à Ensisheim (Haut-Rhin). 11 avait épousé en 1767 mademoiselle Françoise-Joséphine Desflottes de Leichoisier, dont il eut deux fils et une fille : Stanislas Virot de Sombreuil, Charles Virot de Sombreuil et Marie-Maurille Virot de Sombreuil.

LETTRE XII. i'27

M. de Sombreuil fut envoyé à l'échaufaud par le tribunal révolutionnaire. Ces deux événements ont inspiré au poëte Legouvé le plus beau de ses vers :

Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frappé.

M. de Sombreuil avait laissé un fils, très-distingué par son caractère et par sa bravoure. Il commandait un des régiments venus d'Angleterre à Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant violé la capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la mort comme un brave ; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et il commanda lui-môme le feu. Tallien, au moment de l'exécution, lui dit : — Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse. — J'étais venu la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.

Madame Brongniart me menait promener derrière les Invalides ; il y avait tout près de là quelques maisons d'ouvriers. Comme nous étions assises contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes qui ne pouvaient nous voir. — Veux-tu gagner dix francs, disait l'un, viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier : A bas celuici ! à bas celui-là 1 et surtout de crier bien fort contre Cayonne. — Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre ; mais n'aurons-nous pas des taloches ? — Allons donc ! reprit le premier, c'est nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient sur moi de pareils dialogues 1

Le lendemain du jour dont je vous parle, nous passions devant la grille des Invalides où se trouvait

une foule immense, composée de ce vilain monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais-Royal ; tous gens sans aveu et sans habits, qui n'étaient ni ouvriers ni paysans, auxquels on ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit, tant leurs figures étaient effrayantes. Madame Brongniart, plus courageuse que moi, s'efforçait de me rassurer ; mais j'avais une telle peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vîmes arriver de loin une jeune personne à cheval, qui portait un habit d'amazone et un chapeau ombragé de plumes noires. A l'instant, l'horrible bande forme la haie de deux côtés pour laisser passer au milieu d'elle la jeune personne, que suivaient deux piqueurs à la livrée d'Orléans. Je reconnus aussitôt cette belle Paméla que madame de Genlis avait amenée chez moi. Elle était alors dans toute sa fraîcheur et vraiment ravissante ; aussi entendions-nous toute la horde crier : « Voilà, voilà celle qu'il nous faudrait pour reine ! » Paméla allait et re- , venait sans cesse au milieu de cette dégoûtante populace, ce qui me donna bien tristement à penser. La belle Paméla a épousé depuis lord Fitz-Gerald, dont elle est veuve maintenant, car elle vit encore, mais elle est bien changée.

Peu après je retournai chez moi, mais je ne pou* vais y vivre. La société me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans aucun appui ; car la garde nationale était si singulièrement composée qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la peur agissait-elle sur tout le monde ; les femmes grosses que je voyais passer me

LETTRE XII. i.t)

faisaient peine ; la plupart avaient la jaunisse de frayeur. J'ai remarqué, au reste, que la génération née pendant la révolution est en général beaucoup moins robuste que la précédente : que d'enfants en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants !

M. de Rivière, chargé d'affaires de Saxe, dont la fille avait épousé mon frère, vint m'offrir de me donner l'hospitalité, et je passai chez lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc d'Orléans et celui de M. Necker qu'une nombreuse populace suivait, en proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur protecteur ! Le soir ces honnêtes gens revinrent, ils mirent le feu à la barrière qui se trouvait au bout de la rue Chausséed'Antin, où nous demeurions, puisils dépavèrent cette rue et ils établirent des barricades, en criant : </ Voilà les ennemis qui arrivent. » Les ennemis n'arrivaient point ; hélas ! ils étaient dans Paris.

Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfants, et que je pusse me croire en sûreté chez lui, puisqu'il était ministre étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêché jusqu'alors d'exécuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais arriver pour moi, certes, il était venu, je ne pouvais plus peindre : mon imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis, sur mes con- * naissances, sur moi-môme, hélas ! et quoique, grâce

au ciel, je n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui qui disait : « On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles sont encore en place ; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en veut.

Je laissai plusieurs portraits commencés, entre autres celui de mademoiselle Contât ; je refusai aussi dans ce moment de peindre mademoiselle de Laborde (depuis duchesse de Noailles), que son père m'amena: elle avait à peine seize ans et elle était charmante ; mais il ne s'agissait plus de succès, de fortune ; il s'agissait seulement de sauver sa tête. En conséquence, je fis charger ma voiture, et j'avais mon passe-port pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante, lorsque je vis entrer dans mon salon une foule énorme de gardes nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux étaient ivres, mal vêtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchèrent de moi, et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne partirais point, qu'il fallait rester. Je répondis que, chacun étant appelé alors à jouir de sa liberté, je voulais en profiter pour mon compte. A peine m'écoutaient-ils, répétant toujours : «Vous ne partirez pas, citoyenne, vous ne partirez pas. » Enfin ils s'en allèrent. Je restais plongée dans une anxiété cruelle, quand j'en vis rentrer deux, qui ne m'effrayèrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal. — Madame, me dit l'un, nous sommes vos voisins ; nous venons vous donner le conseil de partir, et de partir le plus tôt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici,

vous êtes si changée que nous en sommes chagrins. Mais n'allez pas dans votre voiture ; partez par la diligence, c'est bien plus sûr.

Je les remerciai de tout mon cœur, et je suivis leurs bons avis. J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille, qui avait alors cinq ou six ans ; mais je ne pus les avoir que quinze jours plus tard, toutes les personnes qui émigraient partant comme moi par la diligence.

J'étais alors tellement changée, que, la veille de mon départ, étant allée chez ma mère, pour lui faire mes adieux, elle ne me reconnut qu'à mon son de voix, et il n'y avait pas trois semaines que nous nous étions vues.

Enfin ce jour si attendu fut le S octobre; le Roi et la Reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques ! Mon frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à l'Hôtel-de-Ville; il entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du soir. — Jamais, me dit-il, la Reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui, lorsqu'elle est entrée d'un air si calme et si noble au milieu de cesénergumènes. Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite à M. Bailly : « J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié. »

Les événements de cette journée m'accablèrent d'inquiétude sur le sort de Leurs Majestés et sur celui des honnêtes gens, en sorte qu'à minuit, on me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. Je redoutais extrêmement le faubourg Saint-Antoine, que

j'allais traverser pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la portière de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande peur, était d'une tranquillité parfaite; tous ses habitants, ouvriers et autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la fatigue •du voyage les tenait tous endormis.

J'avais en face dé moi, dans la diligence, un homme extrêmement sale, et puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir volé des montres et plusieurs effets. Heureusement il ne vit rien sur moi qui pût le tenter; car je n'emportais que très-peu de linge et quatre-vingts louis pour mon voyage. J'avais laissé à Paris mes effets, mes bijoux, et le fruit de mon travail était resté dans les mains de mon mari qui dépensa tout, comme je vous l'ai déjà dit. Je n'ai vécu à l'étranger que des portraits que je faisais. Bien loin que M. Le Brun m'ait jamais fait passer de l'argent, il m'écrivit des lettres si lamentables sur sa détresse, que je lui envoyai une fois mille écus et une autre fois cent louis, de même que plus tard j'envoyai la même somme à ma mère.

Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens, nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille trouvait cet homme bien méchant; il lui faisait peur, ce qui me donna le courage de dire : « Je vous en prie, Mon- « sieur, ne parlez pas de meurtre devant cette « enfant, o

Il se tut, et finit par jouer à la bataille avec ma fille. Il se trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené jacobin de Grenoble, âgé de cinquante ans environ, laid, au teint bilieux, qui, chaque fois que nous descendions dans une auberge pour dîner ou pour souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon. Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors : a Soyez tranquilles, mes enfants ; nous tenons à Paris le boulanger et la boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de l'accepter, et tout sera fini, jd Les gobe-mouches , dont on montait ainsi les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je craignais pour tout le monde, pour ma mère, pour mon frère, pour mes amis. Je tremblais aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route, presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante; elle croyait voir son père tué et notre maison brûlée, et quand mes efforts parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui nous répétait les mêmes horreurs.

Enfin, j'entrai dans Lyon ; je me fis conduire chez M. Arlaut, négociant, que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la confiance, parce que nos opinions étaient entièrement les i. i*

mêmes sur tout ce qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était vrai que le Roi et la Reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel, pour cette fois on me rassura I

Monsieur et madame Artaut eurent d'abord quelque peine à me reconnaître, non-seulement parce que j'étais changée à un point inimaginable, mais aussi parce que je portais le costume d'une ouvrière mal habillée, avec un gros fichu me tombant sur les yeux. J'avais eu lieu, sur ma route, de m'applaudir d'avoir pris cette précaution : je venais d'exposer au salon le portrait qui me représente avec ma fille dans mes bras. J'avais fait ce portrait pour M. d'Àngevilliers. Mais il a été soustrait à son propriétaire lors de l'émigration, et porté depuis au ministère de l'intérieur. Le jacobin de Grenoble parla de l'exposition, et fit môme l'éloge de ce portrait. Je tremblais qu'il ne me reconnût ; j'employai toute mon adresse à lui cacher mon visage : grâce à ce soin et à mon costume, j'en fus quitte pour la peur.

Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand besoin de ce repos ; mais, à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et pour ma fille les soins les plus bienveillants.

Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant sur le pontBeauvoisin. Là seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette France qui pour-

tant était ma pairie, et que je me reprochais de quitter avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes tristes pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par l'admirer.

Le paysage du chemin des Échelles me ravit; je crus voir la Galerie des Titans, et depuis je l'ai toujours appelé ainsi. Voulant jouir plus complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à peu près de la moitié du chemin, je fus saisie d'une grande terreur; car on exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait l'effet d'un millier de coups de canon, et ce bruit, se répétant de roche en roche, était vraiment infernal.

Je montai le mont Genis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi; un postillon s'approcha de moi : — Madame devrait prendre un mulet, me dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle. Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à marcher. — Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait qui elle est. — Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je. — Vous êtes madame Le Brun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très-contents de vous savoir loin des méchants. Je n'ai jamais pu deviner comment cet homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'étais hors de

m SOUVENIRS DE MADAME Y1GÉE LE BRUN.

leur exéerable puissance. A défaut de patrie, j'allais habiter des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité; j'allais visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que j'ignorais alors, chère amie, j'allais vous trouver, vous connaître et vous aimer.

Toule à vous.

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