‹ SouvenirsChapitre 100 sur 124 · CHAPITRE XVÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏ

verains les plus épris d'une femme n'en avaient jamais rendu de pareils. Le fameux Potemkin *, celui qui voulait que Ton rayât le mot impossible de la grammaire, l'avait aimée passionnément, et la magnificence avec laquelle il lui témoignait son amour surpasse tout ce que nous lisons dans les Mille et une Nuits. Lorsqu'en 1791, après avoir fait son voyage en Crimée, l'impératrice Catherine II retourna à Saint- Pétersbourg, le prince Potemkin resta pour commander l'armée, où plusieurs généraux avaient amené leurs femmes. Ce fut alors qu'il eut occasion de connaître la princesse Dolgoruki. Elle se nommait aussi Catherine, et, le jour de cette fête arrivé, le prince donna un grand dîner, soi-disant en l'honneur de l'impératrice. Il avait placé la princesse à table à côté de lui. Au dessert on apporta des coupes de cristal remplies de diamants que l'on servit aux dames à pleines cuillères. La reine du festin paraissant remarquer cette magnificence , Potemkin lui dit tout bas : « Puisque c'est vous que je fête, comment vous étonnez-vous de quelque chose?» Rien ne lui coûtait pour satisfaire un désir, un caprice de cette femme adorée. Ayant appris, un jour, qu'elle manquait de souliers de bal, qu'habituellement elle faisait venir de France, Potemkin fit partir pour Paris un exprès, qui courut jour et nuit et rapporta des souliers. Une chose qui était bien connue aussi de tout Saint-Pétersbourg, c'est que, pour offrir à la

1 Grégoire Alexandrowitch, prince Potemkin, le plus connu des favoris de l'impératrice Catherine II, est né en 17 30, près de Smolensk,ctest mort, près de Nicolaief, en 1791.

princesse Dolgoruki un spectacle qu'elle désirait avoir, il avait fait donner l'assaut à la forteresse d'Otshakoff plus tôL qu'il n'était convenu, et peut-être plus tôt qu'il n'était prudent de le faire.

Lorsque j'arrivai à Saint-Pétersbourg, il y avait déjà plusieurs années que Je prince Potemkin était mort; mais on y parlait encore de lui comme d'un enchanteur. On peut prendre une idée de ce qu'il avait d'extraordinaire et de grandiose dans l'imagination, en lisant ce qu'ont écrit le prince de Ligne et le comte de Ségur sur le voyage qu'il fit faire à l'impératrice Catherine II en Crimée. Ces palais, ces villages * en bois, bâtis sur toute la route comme par un coup de baguette; cette immense forêt qu'il brûle pour donner un feu d'artifice à Sa Majesté, tout ce voyage, enfin, a quelque chose de fantastique. Sa nièce, la comtesse Scawronska, me disait à Vienne : « Si mon oncle vous avait connue, il vous aurait comblée d'honneurs et de richesses. » Il est certain qu'en toute occasion cet homme si célèbre se montrait généreux jusqu'à la prodigalité- et magnifique jusqu'à la folie. Tous ses goûts étaient dispendieux, toutes ses habitudes royales, au point qu'ayant possédé une fortune qui dépassait celle de certains souverains, le prince de Ligne m'a dit l'avoir vu quelquefois sans argent.

La faveur, la puissance, avaient habitué le prince Potemkin à satisfaire aussitôt ses plus légères volontés. On cite un trait qui le prouve admirablement. Comme on parlait un jour chez lui de la grandeur d'un de ses aides-de-camp, il dit qu'un officier de l'armée russe, qu'il nomma, était encore d'une plus haute

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taille. Tous ceux qui connaissaient cet officier ayant contesté son dire, Potemkin fit partir aussitôt un exprès avec ordre d'amener ce militaire, qui se trouvait alors à huit cents lieues de là. Lorsque cet officier apprit qu'on venait le chercher de la part du prince, sa joie fut extrême; car il se persuada qu'il venait d'être nommé à un grade supérieur. On peut donc s'imaginer tout son désappointement, quand, à son arrivée au camp, on lui apprit que c'était pour se mesurer avec l'aide-de-camp de Potemkin, et qu'il * devait ensuite s'en retourner sans avoir d'autre résultat pour lui que la fatigue d'un aussi long voyage.

L'homme qu'une si longue faveur avait accoutumé pour ainsi dire à régner à côté de la souveraine, ne pouvait survivre à la pensée d'une disgrâce. Lorsqu'on lui écrivit que le nouveau favori , le jeune Platon Zoubolî 1 , paraissait prendre un empire absolu sur l'esprit de l'impératrice, Potemkin se hâta de quitter l'armée pour voler à Saint-Pétersbourg. Comme il y arrivait, Catherine II venait d'envoyer au prince

1 Platon ZubofT ou ZoubofT, lieutenant des gardes à cheval de l'impératrice de Russie, est devenu, en 1791, le dernier favori do Catherine II . Bientôt après l'intime faveur de cette impératrice, il fut nommé grand mal re de l'artillerie, chevalier de l'ordre de Saint- André, et créé prince. Disgracié sous Paul I e ', tous ses papiers furent saisis, et lui-même dépouillé de tontes ses places. Rappelé cn- * suite à la cour, par l'influence du général conve Pablen, gouverneur général de Saint Pétersbourg, Platon Zouboff devint, avec son protecteur, chef de la conspiration contre la vie de Paul I er . Il se montra le plus ardent et le plus cruel des assassins de l'empereur. Ce . fut lui qui étrangla avec son écharpelc malheureux princ. Nicolas et Valérien Zouboff, ses frères, ont eu aussi une large part dans la conspiration et dans 1 assassinat.

Repnin, qui le remplaçait dans le commandement des troupes, Tordre de traitée de la paix, à laquelle Potemkin s'était toujours opposé. Irrité autant qu'on peut l'être, il repart à l'instant dans l'espoir d'arrêter la signature; mais c'est pour apprendre à Yassy que la paix ^tait conclue. Cette nouvelle lui porta le coup fatal ; déjà souffrant, il tomba mortellement malade, ce qui ne l'empêcha pas de se remettre aussitôt en route pour Saint-Pétersbourg. En peu d'heures, son mal fit de tels progrès, qu'il lui devint impossible de supporter le mouvement de la voiture; on l'étendit sur un pré, couvert de son manteau, et là, Potemkin rendit le dernier soupir, le 15 octobre 1791, dans les bras de la comtesse Branicka, sa nièce. Je n'ai jamais oublié qu'un jour, que je demandais à une vieille princesse Galitzin, qui parlait fort mal le français, comment était mort cet homme si célèbre, elle me répondit : « Hélas, ma chère! ce grand prince, qui a avait tant de diamants et tant d'or, est mort sur « l'herbette. »

La princesse Dolgoruki n'a pas été la seule beauté dont le prince se soit montré épris. On Ta vu aussi éperdument amoureux d'une charmante Polonaise, nommée d'abord madame de With, et mariée depuis à un Polocki, pour laquelle il déploya de même tout ce que l.i galanterie a de plus recherché. Entre plu-, sieurs traits de sa magnificence, on rapporte qu'un jour, voulant lui faire accepter un cachemire de fort " grand prix, il imagina de donner une fête où se trouvaient deux cents femmes, et de faire tirer après le dîner une loterie à laquelle toutes ces dames gagnè-

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