CHAPITRE XVI. 32o
rent chacune un cachemire, se félicitant de pouvoir ainsi faire tomber à ce prix le plus beau châle dans les mains de la plus belle. Longtemps avant cette époque, j'avais vu madame de With à Paris, elle était alors extrêmement jeune et aussi golie qu'on puisse l'être, mais passablement vaine de sa charmante figure. J'ai enfendu raconter que, comme on lui parlait sans cesse de ses beaux yeux, quelqu'un s'informant de sa santé, un jour qu'ils étaient un peu enflammés, elle répondit naïvement : « J'ai mal à mes beaux yeux. » Il est possible, à la vérité, qu'elle ne sût pas très-bien notre langue, quoique en général toutes les Polonaises parlent le français h merveille, et même sans aucun accent.
Sous le rapport de la fortune, les premiers temps de mon séjour en Russie ne furent point heureux pour moi. On peut en prendre une idée par la copie d'une lettre que j'écrivis à madame Vigée, ma bellesœur, six semaines après mon arrivée.
« Saiiit-Pvkersbourg, ce 10 septembre.
« Il faut, ma chère Suzette, que je te mette au courant de tous mes soucis et tribulations. Je suis installée dans un appartement qui me convient assez, attendu que j'y ai un fort bel atelier; mais il est trèshumide, la maison n'élant bâtie que depuis Irois ans, et n'ayant pas encore été h ibitée, ce qui me fait prévoir un déménagement pour la On de la belle saison. Cette contrariété, à laquelle je devrais être habituée, n'est malheureusement pas la seule. Entre autres qui
l'accompagnent, il vient de m'arriver un événement qui m'a donné beaucoup de tracas. Peu de temps après mon arrivée, je fus invitée à passer la soirée chez la princesse MenkzisofF, où Ton donnait un trèsjoli spectacle. En revenant chez moi vers une heure du malin, je trouve sur mon escalier madame Charrot, la gouvernante de ma fille, tout effarée et toute pâle : « Ah ! Madame, s'écria-t-clle, vous venez d'être volée de tout votre argent ! » Tu sens bien que je fus fort saisie. Puis, elle me conte que mon petit domestique allemand avait fait ce mauvais coup; qu'on avait trouvé sous son lit et sur lui des paquets de mon or; qu'il en avait même jeté un peu sur l'escalier, afin de faire croire que le petit Russe était le voleur; enfin, qu'il venait d'êlre emmené par les gens de la police, qui, après avoir compté les pièces, les avaient emportées comme preuve du délit. Je commençai par dire à madame Charrot qu'elle avait eu grand tort de laisser emporter mes pièces d'or, et j'avais bien raison; car, maintenant que l'affaire est finie, on m'a bien rendu le nombre de ces pièces, mais non pas leur valeur : j'avais des doppio, des quadruples de Vienne, pour lesquels on ne m'a donné que de mauvais ducats, en sorte que j'ai perdu tout juste la moitié de trente mille cinq cents livres. Cependant, ce n'était pas cela qui m'inquiétait le plus alors, c'était ce malheureux enfant, qui, selon la loi du pays, allait être pendu. Il est fils des concierges du couvent de Caltembcrg, que le prince d2 Ligne m'a prêté à Vienne. L'homme et la femme sont les plus honnêtes gens du monde, ils ont eu mille soins de moi, en