CHAPITRE XVIII
On sort en prenant de telles précautions, que les étrangers mômes souffrent à peine de- la rigueur du climat. Chacun, dans sa voiture, a de grandes bottes de velours fourrées, et des manleaux doublés d'épaisses fourrures. A dix-sept degrés on ferme le spectacle, et tout le monde reste chez soi. Je suis la seule peut-être qui, ne me doutant pas, un jour, du froid qu'il faisait, imaginai d'aller faire une visite à la comtesse Golovin, le thermomètre étant à dix-huit degrés. Elle logeait assez loin de chez moi, dans la grande.rue qu'on appelle la Perspective, et, depuis ma maison jusqu'à la sienne, je ne rencontrai pas une seule voiture, ce qui m'étonnait beaucoup; mais j'allai toujours. Le froid était tel, que d'abord, je crus les glaces de ma voiture ouvertes. Lorsque la comtesse me vit entrer dans son salon, elle s'écria : « Mon Dieul comment êtes-vous sortie ce soir? ne savezvous donc pas qu'il y a près de vingt degrés ?» À ces mots je pense à mon pauvre cocher, et, sans ôter ma pelisse, je cours regagner ma voiture, et retourne bien vite chez moi. Mais ma tête avait été saisie par le froid au point que j'en étais étourdie. On me la frotta avec de l'eau de Cologne pour la réchauffer, autrement je serais devenue folle.
Une chose tout h fait surprenante, c'est le peu d'impression que semble faire une aussi rigoureuse température sur les gens du peuple. Bien loin que leur santé en soufTre, on a remarqué que c'est en Russie qu'il existe le plus de centenaires. A Sainl-Pétersbourg comme à Moscou, les grands seigneurs et toutes les notabilités de l'empire vont à six et àhuitche-
vaux; leurs postillons sont de petits garçons de huit à dix ans, qui mènent avec une adresse et une dextérité surprenantes. On en met deux pour conduire huit chevaux, et c'est une chose curieuse de voir ces petits bonshommes, vêtus assez légèrement, et quelquefois même leur chemise toute ouverte sur leur poitrine, rester gaiement exposés à un froid qui bien certainement ferait périr en peu d'heures un grenadier français ou prussien. Moi, qui me contentais de deux chevaux à ma voiture, je m'étonnais de même de la douceur et de la résignation des cochers; jamais ils ne se plaignent . Par les temps les plus rigoureux, lorsqu'ils attendent leurs maîtres, soit au spectacle, soit au bal, ils restent tous là sans bouger, on les voit seulement battre du pied sur leurs sièges pour se réchauffer un
peu, tandis que les petits postillons vont s'étendre sur le bas des escaliers. Je dois dire à la vérité qu'on a soin de donner aux cochers des habits et des gants fourrés, et qu'aussitôt que le froid dépasse les degrés ordinaires, si quelque seigneur veut recevoir ou donner un bal, il leur fait distribuer des liqueurs fortes et du bois pour former des feux de bivouac dans les cours et dans la rue.
Le peuple russe est laid en général, mais il a une tenue à la fois simple et fière, et ce sont les meilleurs gens du monde. On ne rencontre jamais un homme ivre, quoique la boisson habituelle soit de l'eau-de-vie de grain. La plupart de ces Russes se nourrissent de pommes déterre, et d'ail mêlé d'huile, qu'ils mangent avec leur pain, en sorte qu'ils infectent, bien qu'ils aient l'usage de se baigner tous les samedis. Cette