CHAPITRE XVIII
mants ; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquants, et chacun s'empressait de s'y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aussi n'avais- je pas tardé à répondre aux avances qu'elle avait bien voulu me faire, et je la voyais très-souvent. Elle me donnait toujours au speclacle une place dans sa loge, qui était fort près du théâtre, en sorte que je pouvais apprécier parfaitement, dans la tragédie, le jeu si noble de madame Hus, dont le son de voix était enchanteur, et dans la comédie le jeu si fin de mademoiselle Suzetle, qui jouait les rôles de soubrettes. Les acteurs et les actrices de Saint-Pétersbourg étaient tous français, et, sans égaler les grands comédiens que Paris possédait alors, ils avaient pour • la plupart beaucoup de talent, et jouaient avec un ensemble parfait. Nous ne lardâmes pas d'ailleurs à voir arriver nn homme qui, quoique jeune, avait déjà fait les délices de l'Italie et de la France. C'était Mandini, que l'en peut dire avoir réuni pour le théâtre tous les avantages imaginables. Il était beau ; il était grand acteur, il chantait admirablement, et il arrivait de Paris, où plusieurs personnes peuvent encore se souvenir de l'avoir enlendu. Comme il ne pouvait point jouer les opéras français, on monta l'été chez la princesse Dolgoruki plusieurs opéras italiens, qui furent représentés sur le petit théâtre d Alexandrowski. On donnait naturellement à Mandini les premiers rôles, dans lesquels il était si ravissant, qu'il fallait que les dames et les seigneurs qui le secondaient fissent l'entier sacrifice de leur amour-propre.
Aucune femme, je crois, n'avait plus de dignité
dans sa personne et dans ses manières que la princesse Dolgoruki ; comme elle avait vu ma Sibylle, dont elle était enthousiasmée, elle désira que je fisse son portrait dans ce genre *, et j'eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m'envoya une Tort belle voilure, et mit à mon bras un bracelet, fait d'une tresse de cheveux, sur laquelle des diamants sont arrangés de manière qu'on y lit : Ornez celle qui orne son siècle. Je fus extrêmement touchée de la grâce et de la délicatesse d'un pareil présent.
Je voyais aussi très-fréquemment le comte de Strogonolf, son fils et sa belle-fille. Cette dernière était jeune, jolie et très-spirituelle. Son mari, qui avait vingt-cing ans au plus, était un homme charmant. Une actrice qui venait de Paris lui tourna la tète. La comtesse s'aperçut de son infidélité, et, comme elle l'aimait beaucoup, elle en souffrit excessivement sans jamais lui en parler. Le jeune comte entretenait avec faste celte actrice, qui s'appelait mademoiselle Lachassaigne ; il eut d'elle un enfant, et lui fit alors six mille roubles de pension. Lorsque la guerre eut lieu avec les Français, il y fut tué ; mais la jeune comtesse n'en a pas mo:ns continué sa pension de six mille roubles à l'actrice. Ce trait me semble à la fois si noble et si bon qu'il suffit à son éloge.
La bonne, la charmante princesse Kourakin recevait peu ; mais chaque soir elle se réunissait à la société, le plus souvent chez la princesse Dolgoruki, où c'était un bonheur pour moi de la rencontrer. Il était tout à
t Madame Vigée Le Brun n'a pas mentionné le portrait de la princesse Dolgoruki dans la liste de ses portraits et tableaux.