CHAPITRE XVIII
L'hiver, les appartements sont éclairés avec le plus grand luxe. On les parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de menthe, ce qui donne une odeur très-agréable et très-saine. Toutes les pièces sont garnies de longs et larges divans, sur lesquels les femmes et les hommes s'établissent ; j'avais si bien pris l'habitude de ces sièges que je ne pouvais plus m'asseoir sur un fauteuil.
Les dame# russes saluent en s'inclinant, ce qui me paraissait~plus noble et plus gracieux que nos révérences. ETIeJ ne sonnaient point leurs domestiques, mais les appelaient en frappant dans leurs mains, comme on dit que les sultanes font dans le sérail. Toutes les dames russes avaient à la porte de leur salon un homme en grande livrée, qui restait toujours là, pour ouvrir aux visites ; car je crois avoir remarqué qu'à cette époque l'usage n'était pas de les annoncer. Mais ce qui m'a paru plus étrange, c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave sous leur lit.
Tous les soirs j'allais dans le monde. Non-seulement les bals, les concerts, les spectacles, étaient fréquents, mais je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l'urbanité, toute la grâce. d'un cercle français ; car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgoruki, il semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg. Les maisons ouvertes ne manquaient pas, et dans toutes on était reçu de la manière la plus aimable. On se réunissait vers les huit heures, et l'on soupait à dix. Dans l'intervalle, on prenait du thé comme partout
ailleurs; mais le thé en Russie esl si excellent que moi, qu'il incommode et qui ne peux en prendre, j'étais embaumée par son parfum. Je buvais, au lieu de thé, de Thydromèle. Celte boisson, qui est charmante, se fait avec du bon miel et des petits fruits qui viennent dans les bois de la Russie ; on la laisse pendant un certain temps à la cave avant de la mettre en bouteille; je la trouve bien préférable au cidre, à la bière, et même à la limonade.
Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Michel Galitzin, qui a fait plusieurs séjours à Paris et où elle a marié une de ses filles à un Français, M. le comte de Caumont, et de la princesse Dolgoruki ; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgoruki, était plus jolie. Elle avait infiniment d'esprit, mais elle était fantasque à l'excès. Elle vous boudait tout à coup et sans aucun motif, puis l'instant d'après elle vous disait les choses les plus aimables et les plus flatteuses. Le comte de Choiseul-Gouffier en était amoureux fou au point que les caprices, l'humeur bizarre, qu'il lui fallait supporter, ne faisaient qu'augmenter son amour. Il était curieux de le voir saluer la princesse jusqu'à terre lorsqu'elle arrivait après lui dans un salon ; mais tel était autrefois le respect que l'on marquait à la femme que Ton ne voulait pas afficher, et cela, quel que fût l'amour qu'on avait pour elle. De nos jours, il est vrai, on n'affiche pas davantage, mais c'est par indifférence.
Les soupers de la princesse Dolgoruki étaient char-