CHAPITRE IV
du monde ; car, ainsi que Ta dit le poète Le Brun :
« L'Ame prend la hauteur des cieux qui l'environnent. » j
M. Ménageot m'avait recommandé de ne jamais aller seule dans les chemins escarpés et solitaires, en sorte que mon domestique me suivait toujours ; mais je voulais que ce fût de loin, d'autant plus qu'il avait des souliers qui faisaient un bruit insupportable. Pour cette raison, je lui dis un jour : « Germain, éloignezvous, je vous prie ; vous m'empêchez de penser. » En sorte que, si j'allais me promener, le pauvre homme, qui n'avait rien de mieux à faire, s'amusait à guetter toutes les personnes qui voulaient s'approcher de moi, et les accostait pour leur dire : « N'allez pas près de madame, cela l'empêche de penser, » ce que plusieurs personnes de mes connaissances me répétaient le soir.
Lorsque les chaleurs devinrent insupportables h Rome, je fis quelques excursions aux environs, désirant trouver une maison dans laquelle je pusse me loger avec la duchesse de Fleury. J'allai d'abord à la Hiccia, j'y fis une charmante promenade dans les bois, qui sont superbes et fort pittoresques. On y trouve une quantité de beaux arbres très-anciens et une jolie fontaine. Après avoir couru quelque temps, nous louâmes à Genesano une maison qui était justement ce qu'il nous fallait. Cette maison avait appartenu à Carie Maratte 1 ; on voyait sur les murailles d'une grande salle diverses compositions tracées par lui, ce qui me
* Carlo Maratta, dit Carlo dalle Madonne ou Carie Maratte, célèbre peintre de l'école romaine, né à Camurano, en 1625, et mort à Rome, en 1713.
la rendit précieuse. Nous allâmes l'habiter en commun, la duchesse et moi, et nous fîmes très-bon ménage.
Dès que nous fûmes établies, nos courses dans les environs commencèrent. Nous avions loué trois ânes ; car ma fille voulait toujours être de nos parties : nous allâmes d'abord au lac d'Albano ; il est très-spacieux, et Ton parcourt avec délices les hauteurs qui l'avoisinent. Cette promenade s'appelle la Galerie d'Albano. Nous lui préférâmes bientôt néanmoins les bords du charmant lac de Némi, à gauche duquel on voit un temple de Diane, dont le soubassement est recouvert par les eaux. Ce lac a quatre milles de circuit, il est comme encaissé dans un fond qu'entoure une si riche végétation, que les sentiers sont bordés de mille fleurs odorantes. Sur la hauteur se montre la ville de Némi qui est surmontée d'une tour et d'un aqueduc. Nous vîmes un jour une procession sortir des rues de la ville, et parcourir le chemin qui tourne la montagne; je n'ai pas de souvenir plus pittoresque que celui-là. Une autre fois, nous entrâmes dans un cimetière où des têtes de morts étaient rangées avec ordre : madame de Fleury ne pouvait quitter ces têtes; quant à moi, je ne les regardai pas volontiers.
Les arbres qui entourent le lac de Némi sont énormes ; il y en a de si vieux, que leur tronc, que leurs branches, sont desséchés et blanchis par le temps. Nous fîmes un soir la partie de venir les contempler au clair de lune, et ma fille voulut nous accompagner. On ne peut rien voir de plus charmant que Peffet produit par ces arbres, portant des ombres sur les eaux