CHAPITRE V
après mon arrivée, je commençai ce portrait où l'ambassadrice est peinte presque en pied, tenant en main et regardant un médaillon sur lequel était le portrait de son mari *. J'avais donné la première séance, quand je vis arriver chez moi le chevalier Sir William Ha* milton, ambassadeur d'Angleterre à Naples, qui me demandait en grâce que mon premier portrait fait dans cette ville fût celui d'une superbe femme qu'il me présenta ; c'était madame Harle, sa maîtresse, qui ne tarda pas à devenir lady Hamilton, et que sa beauté a rendue célèbre. D'après la promesse faite à mes aimables voisins, je ne voulus commencer ce portraitque lorsque celui de la comtesse Scawronski serait avancé. Je fis en même temps un nouveau portrait de lord Bristol, que je retrouvai à Naples et dont on peut dire qu'il passait sa vie sur le Vésuve, car il y montait tous les jours.
Je peignis madame Harte en bacchante couchée au bord de la mer, et tenant une coupe à la main. Sa belle figure était fort animée et contrastait complètement avec celle de la comtesse ; elle avait une quantité énorme de beaux cheveux châtains qui pouvaient la couvrir entièrement, et ainsi en bacchante, ses cheveux épars, elle était admirable.
Le chevalier Hamilton faisait faire ce portrait pour ( lui ; mais il faut savoir qu'il revendait très-souvent ses tableaux lorsqu'il y trouvait un bénéfice ; aussi, M. de Talleyrand, le fils aîné de notre ambassadeur à Naples, entendant dire un jour que le chevalier Ha-
1 Madame Vigée Le Brun a fait aussi den? portraits en buste de madame la comtesse de Scawronska.
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milton protégeait les arts, répondit : a Dites plutôt que les arts le protègent. » Le fait est qu'après avoir marchandé fort longtemps pour le portrait de sa maîtresse, il obtint que je le ferais pour cent louis, et qu'il Ta vendu à Londres trois cents guinées 4 . Plus tard, lorsque j'ai peint encore lady Hamilton en sibylle pour le duc de Brissac, j'imaginai de copier la tête et d'en faire présent au chevalier Hamilton, qui la vendit tout de même sans hésiter.
La vie de lady Hamilton est un roman : elle se nommait Emma Lyon, dite madame Harte ; sa mère, dit-on, était une pauvre servante, et Ton n'est pas d'accord sur le lieu de sa naissance ; à treize ans, elle entra comme bonne d'enfant chez un honnête bourgeois à Haworden ; mais, ennuyée de l'obscurité dans laquelle elle vivait, et se flattant qu'à Londres elle pourrait se placer plus convenablement, elle s'y rendit. Le prince de Galles m'a dit l'avoir vue à cette époque avec des sabots à la porte d'une fruitière, et quoiqu'elle fût très-pauvrement vêtue, sa charmante figure la faisait remarquer.
Un détaillant du marché Saint-Jean la reçut à son service, mais elle sortitbientôt de chez lui pour entrer comme femme de chambre chez une dame de bonne famille et très-honnête personne. Dans cette maison elle prit le goût des romans, puis le goût des specta-
1 Avant et pendant la révolution le louis d'or valait 24 livres, c'est donc pour 2,400 francs que madame Vigée Le Brun fit ce portrait tant marchandé, et c'est 8,010 francs que le chevalier Hamilton vendit ce même portrait, la guinée valant vers cette époque 26 francs 70 centimes.
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cles. Elle étudiait les gestes, les inflexions de voix des acteurs, et les rendait avec une facilité prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement à sa maîtresse, la fit renvoyer.
Ce fut alors qu'ayant entendu parler d'une taverne où se rassemblaient tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa beauté était dans tout son éclat; toutefois, elle était encore très-sage. On raconte que sa première faiblesse eut pour motif de sauver un de ses parents nommé Galois, qui venait d'être pressé sur la Tamise, et qui était matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la délivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille 1 . Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des maîtres de toute espèce, puis il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier Featherstonhaug, qui la trouva trop fière avec lui, et qui ne tarda pas à l'abandonner aussi.
Emma, se voyant sans ressources, descendit bientôt au dernier degré de l'avilissement. Un hasard étrange la tira de cet abîme. Le docteur Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un léger voile, sous le nom de la déesse Hygie (déesse de la santé) ; une quantité de curieux et d'amateurs allaient en foule pour la voir; les artistes surtout en étaient charmés. Quelque temps après cette exhibition, un peintre 2 l'emmena chez lui comme modèle ; il lui faisait prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans
* Ce capitaine, nommé John Willet Payne, devint plus lard amiral.
» Appelé Romney.
m SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRUN.
ses tableaux. C'est là qu'elle perfectionna ce talent d'un nouveau genre, qui Ta rendue célèbre. Rien n'était plus curieux en effet que la faculté qu'avait acquise lady Hamilton de donner subitement à tous ses traits l'expression de la douleur ou de la joie, et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers. L'œil animé, les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse, puis tout à coup son visage exprimait la douleur, et Ton voyait une Madeleine repentante admirable. Le jour que le chevalier Hamilton me la présenta, il voulut que je la visse en action ; je fus ravie ; mais elle était habillée comme tout le monde, ce qui me choquait. Je lui fis faire des robes comme celles que je portais, pour peindre à mon aise, et qu'on appelle des blouses; elle y ajouta des châles pour se draper, ce qu'elle entendait très-bien; dès lors, on aurait pu copier ses différentes poses et ses différentes expressions pour faire toute une galerie de tableaux ; il en existe même un recueil, dessiné par Frédéric Reimberg, et qu'on a gravé .
Pour revenir au roman de la vie d'Emma Lyon, c'est tandis qu'elle était chez le peintre dont j'ai parlé, que lord Gréville 1 en devint si fort amoureux, qu'il allait l'épouser en 1789, quand il fut subitement dépouillé de ses places et ruiné. Il partit aussitôt pour Naples, dans l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et il emmena Emma afin qu'elle plaidât sa cause auprès de son grand-parent.
» Lord Charles Gréville était de l'antique famille des Warwick.
(Note de Vautour.)