CHAPITRE IX
mène ; il courait de long en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait à grosses gouttes ; il débitait si vite, outre cela, que ma fille, qui parlait fort bien l'italien, ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait. Il nous faisait peur, tant il avait l'air furieux ; quant à moi, je le crus fou, et tout son talent me parut se réduire à une pantomime effrayante.
M. Dehon, ayant vu ma Sibylle, me pria instamment de la lui laisser exposer chez lui, afin de la montrer à ses connaissances *. 11 s'ensuivit que beaucoup d'étrangers allèrent voir ce tableau, qui eut du succès à Venise, à ma vive satisfaction. M. Denon m'avait aussi priée de faire le portrait de son amie, madame Marini, et je pris grand plaisir à peindre cette jolie femme, attendu qu'elle avait infiniment de physionomie.
Avant de quitter Venise, je voulus voir le fameux cimetière qui est situé aux environs de la ville. Un ami de M. Denon m'offrit de m'y conduire, et nous convînmes de faire cette course au clair de lune. Le soir même nous prîmes une barque qui nous conduisit en face du cimetière des Anglais. Ce cimetière est fort simple ; et les tombes sont de pierre ou de marbre blanc, toutes sont debout. La lune, entourée de nua-
i Dans le catalogue intitulé : Description des objets (Part qui composent le cabinet de feu M. le baron K. Denon, — Tableaux, dessins et miniatures, on trouve, à la page 207, sous le titre : Dessins et croquis de M. le baron Denon (Dominique Vivant) et sous le n° 910 : « Un croquis à la plume d'une Sibylle faite par madame Lebrun. » Il n'est pas douteux que M. Denon a fait ce croquis à la plume pendant qu'il était à Venise et durant le temps que madame Le Brun lui avait prêté son tableau.
Uigitizsd
ges, cessait parfois de donner sa lumière, et ces tombes alors paraissaient se mouvoir.
Notre but principal était d entrer dans l'enceinte des tombeaux vénitiens, dont la plupart datent de la fondation de Venise ; mais, hélas ! la porte était fermée. Nous fîmes une partie du tour de l'enceinte, et nous eûmes le bonheur de trouver un pan de mur abattu. Nous profitâmes aussitôt des pierres tombées pour en former un escalier qui nous facilita l'entrée de ce vaste séjour des morts. L'aspect de ce lieu vénérable nous imposa le plus profond silence. Nous marchâmes en tous sens à travers ces tombes colossales dont nous ne pouvions apprécier les détails à la pâle clarté de la lune, et quand nous eûmes vu tout ce qu'il nous était possible de voir, nous pensâmes à retourner à Venise ; mais il fallait pour cela retrouver notre brèche. Pendant près d'une heure nous la cherchâmes inutilement. Aucune habitation n'est voisine du cimetière ; nous entendions seulement la cloche d'une église assez lointaine, dont le son était fort mélancolique. Nous ne trouvions pourtant pas très-gai de rester là toute la nuit. Enfin j'aperçus la brèche, et nous sortîmes, charmés d'aller retrouver des vivants. Nous ne rencontrâmes que deux soldats en faction, qui nous laissèrent passer sans crier qui vive ! Ils nous prirent, sans doute pour deux amants, ce qui est toujours fort respecté en Italie. Nous nous hâtâmes de rejoindre notre barque, et nous ne rentrâmes dans la ville qu'à trois heures du matin.
^ J'ai conservé de Venise un souvenir agréable, quoique depuis j'y aie perdu trente-cinq mille francs ;