CHAPITRE XI
Jo me loge à Vienne avec monsieur et madame Bistri. — La comtesse de Thoun, ses soirées. — La comtesse Kinska. — Casanova. — Le prince de Kaunitz. — Le baron de Strogonom — Le comte de Langeron. — La comtesse de Fries, ses spectacles. — La comtesse de Schœnfeld.
Nous arrivâmes enfin dans la bonne ville de Vienne, où deux années et demie de ma vie devaient s'écouler d'une manière si agréable, que j'ai toujours su gré au comte de Wilsheck de m'avoir engagée à faire ce voyage. Gomme monsieur, madame de Bistri et moi, nous ne voulions pas nous quitter, il nous fut imposible de trouver à nous loger dans Vienne. Nous fûmes obligés d'aller nous établir dans un des faubourgs, qui sont plus grands que cette ville, et là, je fis le portrait de l'aimable comtesse de Bistri, qui était une fort belle femme.
Peu de jours après mon arrivée, j'allai dans la ville porter les lettres de recommandation que m'avait données le comte de Wilsheck. Dans le nombre, il s'en trouvait une pour le célèbre prince de Kaunitz, qui avait été ministre sous Marie-Thérèse *. Mais je me
1 Wenceslas-Àntoine, comte de Rîetberg et prince de Kauniu exerça longtemps une telle influence sur la direction générale des affaires et des cours qu'on lo surnomma : le cocher de l'Europe, le patriotisme du prince de Kaunitz était tel qu'un jour, ayant proposé à Marie-Thérèse un feld-maréchal pour la présidence du conseil aulique de guerre, et l'impératrice lui ayant dit : « Mais cet homme
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rendis d'abord chez 4a comtesse de Thoun. Elle m'invita aussitôt à ses soirées, où se réunissaient les plus grandes dames de Vienne, et cette maison aurait suffi pour me faire connaître toute la haute société de la ville. J'y trouvai beaucoup d'émigrés de notre pauvre France : le duc de Richelieu, le comte de Langeron, la comtesse de Sabran et son fils, la famille de Polignac, et plus tard l'aimable et bon comte de Vaudreuil, que je fus bien joyeuse de revoir.
Je n'ai jamais vu, rassemblées dans un salon, un aussi grand nombre de jolies femmes qu'il s'en trouvait dans celui de madame de Thoun. La plupart de ces dames apportaient leur ouvrage, s'établissaient autour d'une grande table, et faisaient de la tapisserie. On m'apppelait quelquefois pour me consulter sur les effets, sur les nuances; mais comme ce qui me fait le plus de mal aux yeux est de les porter sur des couleurs vives, à la lueur des lampes ou des bougies, j'avoue que je donnais souvent mon avis sans regarder. En général, j'ai toujours soigné mes yeux avec une grande prudence, et je m'en suis fort bien trouvée, puisque, maintenant encore, je peins sans être obligée de prendre des lunettes.
Parmi ces jolies femmes, il y en avait surtout trois remarquables par leur beauté : la princesse Linoska, la femme de l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, et la charmante comtesse Kinska, née comtesse Diedrochsten. Cette dernière avait tous les
est votre ennemi déclaré, » le prince lui répondit : « Madame, cet homme est l'ami de l'État, et c'est la seule chose qu'il faille considérer. »
charmes qu'on peut avoir ; sa taille, sa figure, toute sa personne enfin était la perfection : aussi fus-je bien surprise quand on me raconta son histoire, qui vraiment ressemble à un roman. Les parents du comte Kinski et les siens avaient arrangé entre eux de marier leurs enfants, qui ne se connaissaient point. Le comte habitait je ne sais quelle ville d'Allemagne, et n'arriva que pour la célébration du mariage. Aussitôt après la messe, il dit à sa jeune et charmante femme: « Madame, nous avons obéi à nos parents ; je vous quitte à regret ; mais je ne peux vous cacher que depuis longtemps je suis attaché à une femme sans laquelle je ne puis vivre, et je vais la rejoindre.» La chaise de poste était à la porte de l'église ; cet adieu fait, le comte monta en voiture, et retourna vers sa Dulcinée.
La comtesse Rinska n'était donc ni fille, ni femme, ni veuve, et cette bizarrerie devait surprendre quiconque la regardait ; car je n'ai point vu de personne aussi ravissante. Elle joignait à sa grande beauté l'esprit le plus aimable, et un cœur excellent ; un jour qu'elle me donnait séance, je fis demander quelque chose à la gouvernante de ma fille, qui entra dansmon atelier avec un air si gai, que je lui demandai ce qu'elle avait. « Je viens, répondit-elle, de recevoir une lettre de mon mari, qui me mande que l'on m'a mise sur la liste des émigrés. Je perds mes huit cents francs de rente : mais je m'en console, car me voilà sur la liste des honnêtes gens.» La comtesse et moi, nous fûmes touchées d'un désintéressement aussi honorahle. Quelques minutes après, madame Kinska me