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CHAPITRE XI

comme il avait l'habitude de l'être, enfin absolument tel que je l'avais vu si souvent chez lui. Ce spectacle, auquel je ne m'attendais nullement, me fit la plus douloureuse impression ; car je ne connais rien de si pénible à voir, que les traits exacts de quelqu'un que l'on a aimé, privés d'activité et de vie.

Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le baron et la baronne de Strogonoff, qui me prièrent tous deux défaire leurs portraits. La baronne se faisait aimer par sa douceur et par son extrême bienveillance ; quant à son mari, il possédait un charme supérieur pour animer la société; il faisait les délices de Vienne en donnant des soupers, des spectacles et des fêtes, où chacun se pressait de se faire inviter. J'ai peu connu d'hommes plus aimables, plus gais que le baron de StrogonoiF. Quand le désir de rire et de s'amuser lui prenait, il inventait toutes les folies imaginables. Un jour entre autres, sachant que plusieurs personnes de sa société et moi, devions aller visiter le cabinet de figures en cire que je n'avais pas encore vu alors, il s'excusa sous un prétexte de ne pouvoir nous accompagner, et, prenant l'avance sur nous, il alla se placer dans ce cabinet derrière un piédestal, de manière qu'il ne laissait voir que sa tête. En parcourant la galerie des portraits, nous passons devant lui ; mais il avait donné à ses yeux une telle fixité, et tant d'immobilité à tous ses traits, qu'aucun de nous ne le reconnût. Après avoir visité les autres salles, nous repassâmes une seconde fois sans le reconnaître davantage; mais alors, impatienté de notre inattention, voilà qu'il remue et qu'il parle ; nous fûmes presque

tous effrayés et surtout bien surpris de ne ravoir pas reconnu. Ceci prouve combien, lorsque l'on peint une personne, sa physionomie ajoute à la ressemblance ; c'est pourquoi il faut bien se garder de donner des séances trop longues, ou de laisser un modèle s'ennuyer.

J'ai rarement vu jouer la comédie par des amateurs aussi bien que chez la baronne de Strogonoff. Les premiers rôles étaient remplis par le comte de Langeron, qui jouait les amoureux avec autant de grâce que de facilité, et qui avait une vérilable passion pour la comédie. M. de Rivière jouait les rôles comiques d'une manière étonnante. Au reste, cet aimable homme 1 possédait tous les talents; aussi Doyen, le peintre, disaitil que M. de Rivière était un petit nécessaire de société. Le fait est qu'il peignait très-bien, et copiait tous mes portraits en grande miniature à l'huile ; il chantait fort agréablement ; il jouait du violon, de la basse, et s'accompagnait sur le piano. Il avait de l'esprit, un tact parfait, et un cœur si excellent, qu'en dépit de ses distractions, qui étaient fréquentes et nombreuses, il obligeait ses amis avec autant de zèle que de succès. M. de Rivière était petit, mince, et il a toujours conservé l'air si jeune qu'âgé de soixante ans, sa taille et sa tournure ne lui en faisaient donner que trente.

Quant à M. de Langeron, je ne puis mieux le faire connattre qu'en plaçant ici le portrait qu'il a tracé de lui-même avec la plus grande vérité, et qu'il ajouta à son rôle, dans la dernière pièce qu'il a jouée à Vienne,

1 M. de Rivière, ayant embrassé plus tard la carrière de la diplomatie, est mort eu 1833, à Paris, où il était ministre de Hesse- Cassel. (Note de l'auteur.)

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