CHAPITRE XI
avant le départ du baron deStrogonoff. Ces versdonneront l'idée la plus juste de ce brave et aimable Français, qui, grâceà notre révolution, est mort chez les Russes, gouverneur d'Odessa.
Portrait de A/, de Lœngeron, fait par lui-même, et ajouté au rôle de Dorlange, dans la comédie des Châteaux en Espagne.
Je veux, pour m 'amuser, faire ici mon portrait,
Eu bien tout comme en mal ressemblant trait pour trait.
Du moins ce sera gai, si ce n'est pas trop sage.
Je dois à la nature, et j'acquis par l'usage,
Delà facilité, du babil, du jargon,
Plus de superficie en un mot que de fond ;
Aussi, légèrement je glisse sur les choses,
Et n'approfondis point les effets et les causes .
Je suis bon, confiant jusques à l'abandon ;
Aussi, je fus souvent trompé, mais pourquoi non?
J'aime mieux me livrer, hélas ! que de tout craindre ;
Bien plus que le trompé, le trompeur est à plaindre.
J'ai toujours adoré l'honneur et l'amitié ;
Pour ces dieux j'ai tout fait, j'ai tout sacrifié.
Quant à mon caractère, il est léger sans doute ;
Mais heureux sur ma foi, car de rien je ne doute,
Et toujours trouve à tout un remède assuré;
Si quelque chose enfin ne va pas à mon gré,
Ou bien si le malheur veut verser sur ma vie
Ses poisons, ses dégoûts ou sa mélancolie,
Les rêves et l'espoir viennent avec gaieté,
Dans mon cœur tenir lieu de la réalité.
Je fus d'aimer le sexe accusé par l'envie ;
Je ne m'en défends pas, je l'aime à la folie,
Et l'aimerai demain plus encor qu'aujourd'hui.
Valons-nous dans le fait quelque chose sans lui ?
On m'a dit bien souvent que j'étais trop volage.
Oui, je suis, j'en conviens, plus étourdi que sage,
Et mon esprit errant en projets, en amours,
Est tout comme mon corps, il voyage toujours.
Ou m'a souvent aussi reproché, ce me semble,
D'avoir aimé parfois plusieurs femmes ensemble.
Eh bien ! c'était tromper, dit-on.. . Non, car je croi
Que je les adorais toutes de bonne foi.
Du véritable amour j'ai cru que dans ma vie,
J'avais connu deux fois la triste frénésie.
Je -m'en plaignais au sort ; mais, en me tâtant bien,
J'ai vu, je l'avouerai, qu'il n'en fut jamais rien.
Ai je tort? Le profit est moindre que la peine.
J'ai cinq ans de l'hymen porté l'aimable chaîne ;
Pendant troisj'ai vécu comme un franc étourdi ;
Mais on m'a vu depuis un excellent mari.
Quelle en est la raison? Elle existe en mon àme:
Je suis sensible et bon, un ange était ma femme.
J'ai connu la faveur sans en être enivré.
J'ai connu le malheur sans en être altéré.
J'ai beaucoup voyagé, j'ai fait beaucoup la guerre ;
Comme le mouvement elle m'est nécessaire.
Je l'ai faite souvent, sans profit, sans projet,
J'ai plus cherché la gloire enfin que l'intérêt.
Je suis fat, re n'est ma faute en vérité;
Je le suis dévenu parce qu'on m'a gâté.
Être stable, est pour moi dans les choses futures,
Pour l'être, j'aime trop encor les aventures.
Je serai, j'en suis sûr, avant qu'il soit longtemps,
Le meilleur des maris, le meilleur des amants;
Mais j'ai besoin d'user ma fureur vagabonde,
Et quelque temps encor de parcourir le monde 1 .
Ce portrait de M. de Langeron était celui de beaucoup de jeunes gens de la cour de France à l'époque de la révolution. Chez la plupart d'entre eux, quelque peu d'étourderie se joignait à la franchise, à la bra-
1 II nous est pénible de consigner ici que l'auteur de ces jolis vers et de ce charmant portrait est devenu plus tard l'ennemi de son pays. En 1814, le général de Langeron, qui avait rejoint en France le feld-maréchal Blucher, combattit les Français à Soissons, à Laon, à Vitry et marcha sur Paris. Le 29 mars, il s'emparait du Bourget :